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FIL D'ACTUALITÉ

Afrique

Zone de libre-échange Continentale : pour quel objectif ?




Le 12e sommet extraordinaire de l’Union africaine qui s’est tenu du 4 au 8 Juillet 2019 à Niamey (Niger) s’est achevé sur la décision de créer une zone de libre-échange continentale africaine (ZLEC). A première vue c’est une bonne idée, mais lorsqu’on l’examine de plus près, elle perd de sa superbe. Et pour cause, les préalables et les étapes qui entourent de telles décisions sont absents.
Le processus standard de prise de décision est de commencer par se fixer un objectif ou des objectifs précis, ensuite de définir une stratégie et des moyens appropriés pour atteindre cet (ces) objectif(s). En plus de cela, l’on met en place une équipe en charge de surveiller et éventuellement d’ajuster la stratégie aux réalités et aux possibles aléas qui pourraient survenir.
A titre d’exemple, l’objectif principal derrière la création de l’Union Européenne (UE) était d’éviter l’éruption d’une nouvelle guerre dévastatrice sur le continent européen. La mise sur pied de l’Union Européenne n’était donc qu’un moyen, une étape de transition indispensable à la réalisation de cet objectif de paix perpétuelle en Europe. La stratégie d’ensemble qui a amené graduellement cette union sous sa forme actuelle a commencé avec le contrôle supranational des matières premières indispensables à cette époque à la conduite d’une guerre à savoir l’acier et le charbon à travers la création d’une union européenne de l’acier et du charbon.
Une fois le danger immédiat des conditions d’une guerre écarté, les étapes d’une paix à moyen et à long terme se sont mises en place progressivement jusqu’à déboucher sur l’Union Européenne sous sa forme actuelle et l’espoir du passage à une union politique réelle qui va définitivement écarter l’éventualité d’une guerre dévastatrice sur le continent européen.
Bien malin qui pourra dire l’objectif final visé par l’union africaine et qui justifierait la mise en place d’une zone de libre-échange continentale comme moyen en vue d’atteindre cet objectif. Car la mise en place d’une ZLEC ne peut être qu’un moyen et pas une fin en soi dans une Afrique moribonde en mal de repères. La seule fin, le seul objectif raisonnable pour cette Afrique bourrée de richesses mais matériellement misérable à l’extrême est la maitrise et le contrôle des bénéfices de ses matières premières en vue d’améliorer de façon significative la qualité de vie de ses ressortissants.
La mise en place d’une ZLEC ne peut en aucun cas être le point de départ de la chaine stratégique des mécanismes qui permettent d’aboutir à cet objectif ultime. La convocation immédiate d’un sommet sur le statut et la gestion commune de nos matières premières s’impose. L’urgence de la ZLEC ne se justifie pas. Il est même à craindre que la ZLEC soit plutôt un frein important à la mise en place des éléments qui permettraient à l’Afrique d’arriver à cet objectif de contrôle et de maitrise de ses matières premières, et pour cause : le même moyen peut être évoqué et intégré dans 2 stratégies différentes de 2 parties antagonistes qui poursuivent des objectifs orthogonaux. L’histoire de l’UE nous permet une fois de plus d’illustrer nos propos.
Contrairement à ce qui est généralement évoqué, la construction de l’UE ne commence pas à la fin de la 2eme guerre dite mondiale, mais plutôt à la fin de la 1ere. Même avant cette époque, les philosophes avaient déjà introduit le principe de la création d’un état supranational comme antidote à la guerre, notamment Emmanuel Kant dans son livre Paix Perpétuelle, l’on peut également citer Rousseau, Leibniz, Grotius, Jeremy Bentham et Victor Hugo. Mais la mise en place de la forme concrète que devrait prendre une telle organisation supranationale commence autour des années 1920 et est l’œuvre des pionniers comme Altiero Spinelli, Louis Loucheur, Paul-Henri Spaak, le Comte Richard Coudenhove Kalergi, mais surtout de Jean Monnet et Arthur Salter. Le soutient de l’Elite intellectuelle et artistique de cette époque n’est pas en reste, il inclut Albert Einstein, Pablo Picasso, Sigmund Freud, Le Corbusier et bien d’autres.
Pour canaliser, accompagner et encadrer cette idée, une grande activité littéraire se met en marche, des cercles de réflexion voient le jour avec leurs pendants médiatiques, l’on assiste notamment à la naissance du « Milner Group », le journal « Round Table » nait, les penseurs comme Bertrand Russell et H. G. Wells entrent en activité. Mais la personne qui aura le plus d’influence dans ce ferment d’activités intellectuelles est certainement Lionel Curtis du Milner Group, c’est lui qui est à l’origine de la création des deux « Think Tanks » qui influencent le plus la marche des affaires du monde jusqu’à nos jours, à savoir :
• La Royal Institute of International Affairs, plus connue sous le nom de la Chatham House en Angleterre.
• Le Council on Foreign Relation (CFR) aux Etats-Unis d’Amérique.
Nous voyons voir comment la même idée peut être utiliser pour des fins antinomiques. Les maitres nazis ont eux aussi trouvé géniale la vente et la promotion de l’idée d’une Europe Unie comme justification de leurs actions afin de couvrir et de masquer leur véritable objectif hégémonique.
Cette stratégie nazie a commencé aussitôt qu’en 1924 avec Gregor Strasser le très talentueux vice-président du parti nazi d’Hitler. Une fois devenu Chancelier, Hitler se débarrassera de lui lors de la nuit des longs couteaux. Joachim Von Ribbentrop, le ministre des affaires étrangères du IIIe Reich, présidait un Comité de Restructuration de L’Europe qui était une plateforme qui regroupait des universitaires et des politiques afin de plancher sur toutes les différentes formes que pourrait prendre une future Europe unifiée.
Lorsque Hitler interdit d’activités des associations civiles et politiques faisant la promotion d’une union européenne, Josef Goebbels s’étonne et déclare que l’on devrait plutôt faire la promotion de telles associations car elles lui donnent un slogan politique évident et facilite son message de propagande. Et pour cause, ces activités s’articulent parfaitement avec plan nazi de conquête de l’Europe et du monde qui devrait déboucher sur la soumission de la planète à la seule autorité de Berlin.
L’économie et la finance ne sont pas en reste, le ministre des finance Walther Funk réfléchit aux moyens d’en tirer un meilleur profit sans créer trop de remous. L’économiste nazi Werner Daitz crée la Société Européenne du Planning Economique et de Macroéconomies, et accompagne ses actions d’un livre intitulé « Qu’apporte le nouvel ordre économique européen aux peuples européens ? ». Comme résultat de tout ce déploiement nazi, plus de 700 000 européens non-germains sont morts au front pour le compte de l’Allemagne en défense des thèses et de l’idéal nazis.
Tous ces arguments sont mis en avant pour soutenir le principe que la valeur d’une idée ou d’un moyen ne peut correctement être jugée que par rapport à l’objectif qu’elle (qu’il) entend atteindre, et accessoirement par rapport aux intentions réelles de ses vrais ordonnateurs, et du rapport de force sur le terrain des forces antagonistes qui entendent utiliser cette idée comme moyen de réalisation des objectifs contradictoires. D’où la question de savoir à qui profiterait la ZLEC dans l’état actuel de l’Afrique ?
La réponse à cette question fera l’objet d’un article à part, mais en attendant, nous laissons le lecteur avec un paramètre de base et quelques questions. Que l’on l’admette ou non, les occidentaux opèrent avec le préjugé que les africains ne sont pas très futés. Et donc qu’au prix d’un habillage adéquat, il est toujours possible de les manipuler et de les amener à souscrire avec enthousiasme même aux actions qui vont à l’encontre de leurs intérêts propres. Et cet état de chose absolument déplorable.
Avec cela en tête et dans le contexte africain, posons-nous les questions suivantes :
• Qui contrôle les secteurs productifs du continent ?
• Qui contrôle la distribution, la logistique, et les ports ?
• Qui contrôle le crédit, le secteur bancaire et les circuits financiers ?
• Sachant que l’accord sur le CFA expire le 25 Décembre 2020, est-ce une coïncidence qu’au même moment où l’on crée la ZLEC, une zone monétaire autour de l’Eco se met en place, et un sommet avec des Africains de la « diaspora » est programmé à l’Elysée ?
Après cela, la grande question reste et demeure donc de savoir à qui profitera les activités économiques générées par la mise en place de la ZLEC ?
La ZLEC est très certainement un objet brillant, mais n’oublions pas ce que dit l’adage : tout ce qui brille n’est pas or.

Paul D Bekima pour le Sphinx Hebdo.

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