mercredi, 16 août 2017 •

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FIL D'ACTUALITÉ

Restitution des biens culturels pillés lors de la guerre coloniale

Opinion de Marie-Cécile Zinsou sur le « Non » de la France




Restitution Et maintenant ?
#Premier Acte - Juillet/Août 2016
Le gouvernement du Bénin fait savoir au mois de juillet 2016, à travers une décision du Conseil des Ministres, qu’il compte faire une demande, à la France, de restitution des biens culturels pillés lors de la guerre coloniale. Un courrier du Ministre des Affaires Etrangères béninois est envoyé au Ministre des Affaires Etrangères français le 26 août.
La demande béninoise trouve un grand écho dans la presse nationale et internationale. De très nombreux médias décident de traiter cette actualité notamment car le Bénin est l’un des premiers pays à faire une demande de ce type.
A cette occasion, on réalise qu’il n’y a pas d’inventaire des objets concernés par la demande de restitution (comme précisé dans le courrier du Ministre béninois). Des chiffres circulent sans explications, d’une trentaine d’œuvres à cinq mille, sans que l’on puisse définir clairement ce qui est concerné.
Un grand débat s’engage entre différentes personnalités béninoises sur le bien fondé de cette demande et questionne l’engagement étatique pour le patrimoine depuis l’Indépendance. Une partie des voix suggère que le Bénin n’est pas en mesure de conserver son patrimoine et trouve que la France devrait continuer de garder les collections dahoméennes dans un but de préservation, l’autre partie défend le fait que ces objets ont été pillés et qu’ils doivent revenir dans leur pays d’origine qui, lui seul, peut décider de la façon dont il en disposera.

#Deuxième Acte - Décembre 2016

Le Ministre des Affaires Etrangères français répond au Ministre des Affaires Etrangères béninois le 12 décembre 2016. Cette lettre stipule que la France ne restituera pas les collections dahoméennes à la république du Bénin. Les arguments sont les suivants : la France a ratifié la convention Unesco de 1970* et l’a mise en application en 1997. « Conformément à la législation en vigueur, ils sont soumis au principe d’inaliénabilité, d’imprescriptibilité, et d’insaisissabilité. En conséquence leur restitution n’est pas possible ».

#Troisième Acte ? Celui ci reste à écrire

Devons nous nous lancer dans une grande demande citoyenne de restitution ?
Cette idée qui émerge régulièrement sur les réseaux sociaux, est sympathique mais n’est pas viable. Il faut rappeler qu’il s’agit d’une demande entre états. Les simples citoyens béninois ne peuvent pas faire la démarche auprès du gouvernement français. Il s’agit d’un dialogue diplomatique et juridique extrêmement complexe. Le Bénin n’est pas le seul à le mener, de très nombreux pays font des démarches de restitution. Certaines aboutissent si l’on se réfère au site de l’Unesco**, d’autres non (la Grèce entreprend des démarches depuis 200 ans pour la restitution des frises du Parthénon***).
Devons nous abandonner cette histoire, notre histoire et passer notre chemin ?
La réponse que je donnerai est évidemment personnelle et n’engage que moi, mais cela me semble impossible.
A quel moment pouvons-nous imaginer que notre histoire est suffisamment peu importante pour que nous en perdions la trace ?
Comment construirions nous notre futur sans avoir conscience de notre passé ?
Que dirions-nous aux prochaines générations qui s’interrogeraient sur leurs racines et leurs origines ?
Je crois profondément que l’engagement pour notre histoire dépasse la question de la restitution. Le retour de ces œuvres aurait pu marquer un tournant symbolique extrêmement fort entre le Bénin et la France, ouvrir un nouveau dialogue empreint de plus de respect et de considération, cela aurait également permis de porter un regard critique sur une période extrêmement trouble d’une histoire commune relativement récente : la période coloniale. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. On peut le regretter mais cet échec ne nous définit pas et ne constitue en rien une conclusion à une quête beaucoup plus importante, celle de la connaissance de notre histoire.

Quelles sont les actions possibles concrètement ?

Il est délicat d’imaginer ce que le Gouvernement Béninois va mettre en place suite au refus du gouvernement français. L’Agence Nationale de promotion des Patrimoines et de développement du Tourisme engagera peut être de nouvelles négociations, en émettant un recours auprès du Comité intergouvernemental pour la promotion du retour de biens culturels à leur pays d’origine de l’UNESCO. Des avocats vont probablement se pencher sur la question pour comprendre quels recours sont envisageables. La question de la collaboration muséale, évoquée par le Ministre des Affaires Étrangères français peut aussi être envisagée puisqu’apparemment la France, suite à une première expérience réussie****, envisage de développer cette pratique.

Quelle place pour l’engagement citoyen ?

Que fait-on concrètement ? Des tweets furieux contre la France qui ne veut pas rendre le patrimoine dahoméen ? Des tweets furieux contre le Bénin qui n’entretient pas son patrimoine en ignorant sa conservation depuis l’indépendance ? Des messages Facebook horrifiés pendant la semaine qui suit la découverte du refus de restitution ? Cela est possible et c’est probablement assez logique, car on a le droit d’être révolté. Interpeler sur un sujet montre l’intérêt que lui porte la population. Ce que l’on voit sur les réseaux sociaux montre que les béninois, et particulièrement la jeunesse béninoise a une soif de culture, d’histoire et de patrimoine. Cet intérêt, je le mesure quotidiennement au nombre de visiteurs à la Fondation, qui viennent voir les expositions et qui fréquentent les Mini-Bibliothèques.
La révolte publique qu’autorisent les réseaux sociaux n’est néanmoins pas suffisante, car nous sommes aujourd’hui dans une urgence réelle qui a besoin d’action tangible mais elle permet de faire plaidoyer. S’il n’est pas possible de se présenter à titre personnel dans les Palais Royaux d’Abomey ou au Musée de Nikki pour restaurer, il est possible de faire un plaidoyer pour que ces lieux soient entretenus par l’Etat béninois, qui collecte des impôts et a dans ses missions la conservation du patrimoine. On peut inciter l’Etat à créer de nouvelles pratiques autour du patrimoine et à le remettre en valeur*****.
Quid du patrimoine béninois au Bénin ?
Un chiffre contesté circule : 90% du patrimoine d’Afrique serait parti en dehors de ses frontières. Ce chiffre est contestable car on a du mal à en identifier la source ou l’étude précise qui le démontrerait. On connaît mal les collections privées africaines, on ne sait pas déterminer le nombre d’œuvres qu’elles comportent et leur géolocalisation. Pourtant il est tout à fait possible de faire appel à ces collectionneurs et leur demander l’autorisation de montrer leurs collections, exercice auxquels ils se prêtent très volontiers ******.
Et si l’on accepte cette statistique dramatique de 90%, posons-nous la question de ce que nous faisons avec les 10% qui restent. Comment pouvons-nous les valoriser ? Comment les protégeons-nous ? Comment les montrons-nous au public ? Si nous pouvions déjà valoriser ce patrimoine restant, ce serait une formidable avancée dans la préservation de l’histoire.
Si tout le monde n’a pas les moyens d’ouvrir un espace d’exposition privé, ou d’acquérir des œuvres patrimoniales, certaines personnes peuvent le faire et doivent y être encouragées. Il est essentiel de soutenir les initiatives privées et de les relayer. Il est essentiel de visiter les lieux de patrimoine pour les faire vivre. L’état ne peut pas tout et ne fera pas tout. Chaque personne privée peut se demander quel apport est le sien. On peut écrire l’histoire, la documenter, la partager. On peut soutenir des actions culturelles, on peut raconter l’histoire aux adultes et aux enfants, on peut la diffuser. Il existe des dizaines de possibilités de passer l’histoire d’une génération à la suivante. Les nouvelles technologies permettent des initiatives citoyennes sous des formes incroyablement novatrices et motivantes. Nous pouvons être les pionniers dans les nouveaux domaines de diffusion du patrimoine.

On peut voir ce refus de restitution comme une spoliation de notre histoire, une injustice criante, et se laisser abattre. On peut aussi décider que les œuvres concernées font partie de notre patrimoine béninois (quoiqu’en dise les États concernés), même si elles sont conservées à 5000km du Bénin, et que l’absence de retour ne nous condamne en rien. Au contraire, nous pouvons en faire le point de départ d’une mobilisation citoyenne unique, à la hauteur de notre histoire et qui nous permette d’en écrire les prochaines pages.

Notes :
* http://www.unesco.org/…/1970-conven…/text-of-the-convention/
A savoir : le Bénin ne fait pas partie des 131 états signataires de cette convention.
** http://www.unesco.org/…/other-cases-of-return-or-restituti…/
*** https://www.connaissancedesarts.com/…/frise-du-parthenon-a…/
**** En 2006, à la suite d’une convention entre le Bénin et la France, le Musée du Quai Branly a prêté les régalias du royaume d’Abomey au Bénin pendant 3 mois. La Fondation Zinsou, en tant que partenaire technique béninois, a accueilli les œuvres et a reçu plus de 200 000 visiteurs (http://fondationzinsou.org/portfolio_…/behanzin-roi-dabomey/)
***** L’expérience que la fondation a menée plusieurs années durant, « les mercredi c’est gratuit » a démontré la motivation des visiteurs qui venait d’Abomey. La simple gratuité du musée a attiré des populations qui venaient souvent au musée pour la première fois et qui étaient fières d’avoir accès à leur patrimoine.
****** d’après l’expérience que j’en ai faite en 2009 pour l’exposition « Collectionneurs du Bénin, Héritages Africains » http://fondationzinsou.org/…/collectionneurs-benin-heritag…/
Source : page facebook de Marie-Cécile Zinsou

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