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FIL D'ACTUALITÉ

Mémoire du chaudron 90




L’agglomération de Tchaourou est le coeur administratif de la commune du même nom, la plus étendue du Bénin. En dehors de cette agglomération centrale érigée en arrondissement, la commune rassemble les arrondissements de Tchatchou, Alafiarou, Kika, Bétérou, Sanson et Goro. C’est une commune majoritairement bariba et peulhe, mais dont le chef-lieu abrite un peuplement plus ou moins ancien de Yoroubas-Nagots venus des régions tchabès au sud, ou du Nigéria à l’est. Dans l’agglomération centrale, on note une présence de populations fons et adjas, installées autour de la gare de chemin de fer qui, après Savè, fut pendant un temps, l’arrêt final des trains de marchandises ou de passagers qui partaient de la gare de Cotonou. Ce n’est que plus tard que le chemin de fer fut prolongé jusqu’à Parakou. On note également, sur le territoire de la commune, un remarquable peuplement yom et ottamari, généralement métayer dans les fermes locales.

Yayi appartient à la communauté Nagot de Tchaourou, celle venue de Savè. Et c’est là que son profil devint intéressant pour l’aventure présidentielle de 2006. S’il avait juste été nagot de Savè, il n’aurait sans doute pas gagné les élections, car il lui aurait été impossible d’étendre si rapidement son influence jusqu’à l’épicentre de la civilisation bariba à Nikki. Il y a certes ces plaisanteries de cour qui font fraterniser, jusqu’à ce jour, Baribas et Nagots.

Mais la chose deviendrait plus complexe qu’elle n’en donne l’air lorsqu’il s’agirait de convaincre le Bariba de Nikki, de Bembèrèkè ou de Kouandé de faire allégeance à un Nagot venu de Savè. La nuance ici, c’est que l’élément de jonction historique entre Nagots et Baribas est l’histoire du royaume de Parakou, un territoire dont le royaume de Nikki concéda le pouvoir administratif et politique à un roi nagot élevé dans sa cour et ennobli plus tard.
Mais parallèlement, les Baribas gardèrent le titre de chefs de terre sur le royaume de Parakou, avec un palais bariba dans le quartier historique de Kpébié.

Ainsi, le roi Akpaki de Parakou, Nagot d’origine et Bariba d’éducation, pouvait, au même titre que les Wassangaris, monter sur un cheval à la croupe recouverte d’étoffe richement brodée, descendant jusqu’au bas de sa queue. En plus, le roi Akpaki de Parakou fut autorisé à chausser les étriers blancs, distinctifs de la noblesse bariba. Et la plaisanterie chez les Baribas, quand ils voyaient le Nagot dans ces apparats de roi wassangari, c’est de rappeler que tout cela fut de leur unique volonté.

Ces plaisanteries courent jusqu’aujourd’hui, où il est encore habituel d’entendre Nagots et Baribas se faire ce genre de plaisanterie amicale dans les bureaux de l’administration lorsqu’ils se croisent. "Alors, mon esclave ! ", lance le Bariba rigolard et plaisantin à un Nagot qui bredouille, dans un éclat de rire, une réplique quelconque. En fait, ici, le mot "esclave" n’est pas à prendre dans son sens premier. Il signifie "enfant adoptif" ou "vidomègon" quand la plaisanterie devient corrosive. Il y a cependant une nuance. Le Nagot qui fut éduqué et ennobli dans la cour royale de Nikki ne venait pas directement de Savè, mais plutôt des périmètres de Tchaourou. Voilà pourquoi je disais tantôt que Yayi aurait été de Savè que l’aventure de 2006 aurait peut-être tourné autrement.

Je me souviens d’ailleurs de ces nombreuses visites que nous rendions au roi Akpaki Dagbara au palais royal de Sinangourou, à Parakou. Pour des raisons que nous avions du mal à cerner, ce roi, justifiant pourtant d’une parenté directe avec Yayi, montrait beaucoup de froideur vis-à-vis de ses ambitions présidentielles. Il finit même, contre toute attente, par se faire ouvertement adepte d’une révision de la Constitution, pour le maintien au pouvoir du Général Mathieu Kérékou. Sa majesté Akpaki Dagbara mourut au seuil de la présidentielle de 2006...!

Je fais cette digression parce qu’il n’est pas possible de théoriser autour d’une élection présidentielle au Bénin sans une profonde connaissance de l’armature anthropologique et sociologique du pays. Il ne suffit donc, hélas pas, de montrer ses plus belles dents sur un poster géant comme si c’était d’une publicité de pâte dentifrice qu’il s’agissait. Il faut connaître le pays, sentir son âme, porter son souffle.

Tchaourou était donc la transition entre le Bénin méridional et le septentrion, et cette position faisait de Yayi, en 2006, le joker idéal après 15 ans d’affrontement politique entre Kérékou et Soglo.

Notre chemin jusqu’à Tchaourou dans le crépuscule de ce samedi-là ne fut pas de tout repos. À chaque petit village au bord de la route, nous étions contraints à un arrêt par des populations qui se servaient de toutes sortes d’objets pour bloquer notre passage. Alors, nous nous arrêtions. Yayi descendait et la populace, à sa vue, devenait hystérique. C’était une ambiance folle, surréaliste, mystique. Certains roulaient carrément par terre, dans cette obscurité, à ses pieds.

Je n’avais pas vu de tels déchaînements de passion en 2001, autour du baobab Mathieu Kérékou. Dans la nuit trouée par le halot lumineux de quelques lampes à néon, on percevait cet hymne qui planait sur tout le pays bariba. La voix de l’artiste Bourousman perçait les ténèbres et cette mélodie à la cadence abrupte, ce refrain court et facile qui finissait par "Yayi Boni", nous précédait autant qu’elle nous suivait.

Nous atteignîmes Tchaourou autour de 22 heures. Rien n’avait été prévu ici. Ça me rappelle les rapports électoraux que le Général Mathieu Kérékou entretint avec son village natal, Kouarfa, pendant les élections présidentielles de 2001. Nous allâmes dans toutes les contrées de l’Atacora-ouest. sauf à Kouarfa. En revenant de Toukountouna, le véhicule de tête s’était pourtant engagé sur cette bretelle, à gauche, qui menait dans ce mythique village de Kouarfa. Mais le Général, à notre grande déception, ordonna au véhicule de tête de faire demi-tour. Nous le comprîmes toutefois. Dans une campagne électorale où toutes les minutes comptaient, il n’était pas judicieux de consacrer un temps précieux à vouloir défoncer une porte déjà ouverte.

C’est ce que fit également Yayi cette nuit-là à Tchaourou. Nous nous dirigeâmes directement à son domicile au bord de la voie, à la sortie sud de l’agglomération. Quelques voitures du cortège suivirent celle du candidat jusqu’à l’intérieur du domicile bordé de filaos et d’eucalyptus. Le reste des véhicules se disposa dans un grand désordre sur la bande de terre devant la résidence, en contrebas de la route inter-États. Nous rejoignîmes tous la paillote circulaire dans la cour. Des bruits de pilons et de mortiers s’accélérèrent dans une cadence endiablée derrière le bâtiment massif aux allures coloniales. En attendant le service de l’igname pilée, nous devisions bruyamment.

Benoît Dègla, que je n’avais pas revu depuis quelques jours, était venu nous rejoindre là. Mais bientôt, une violente dispute éclata entre lui et le docteur Touré, vétérinaire ayant son cabinet en face de l’église "Saint Michel" à Cotonou. L’altercation monta très vite en puissance et des coups de poing se formèrent. Je ne compris l’objet de la bagarre que lorsqu’ils se furent calmés en se couvrant mutuellement d’injures à caractère ethnophobique.

Le docteur Touré, venu directement de Savè cette nuit-là, proposait que Yayi s’y rende directement après notre pause-dîner, contrairement au programme initial qui prévoyait l’enclave de Ouèssè comme étape suivante. Cet itinéraire initial fut maintenu et nous prîmes la piste de Ouèssè que nous atteignîmes vers une heure du matin. Les populations, mobilisées depuis neuf heures, nous firent un accueil triomphal.

Le meeting ne dura pas. Nous reprîmes la route inter-États et parcourûmes, avec la complicité de la nuit, tous les villages tchabès tout au long de l’axe bitumé. Les scènes de barrage de route se succédèrent jusqu’à Glazoué. Nous achevâmes la boucle vers six heures du matin, enfreignant, sans autre forme de scrupule, le code électoral. Le Général Mathieu Kérékou en fit autant en 2001, malgré toute la violence qu’il faisait sur lui-même pour se conformer à la loi. Le problème, pensai-je, c’est qu’il faut avoir l’expérience de certaines choses pour prétendre bien y légiférer.

Deux semaines pour une campagne électorale présidentielle, pour un candidat désirant parcourir toutes les communes du Bénin, dans l’état actuel de notre réseau routier, est une chose quasiment irréaliste si ce candidat doit se conformer scrupuleusement aux délais quotidiens légaux de campagne.

De Glazoué, nous fonçâmes directement sur Cotonou. Le cortège entra dans Cadjèhoun sous les éclats dorés d’un soleil de dix heures.

Nous étions dimanche, et la grande boucle des zones naturellement réceptives à Yayi venait d’être bouclée. Place maintenant aux départements du sud. Encore cinq jours de campagne...

( ✋🏾À plus...! )

*Tiburce Tolidji ADAGBE*

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