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FIL D'ACTUALITÉ

Société

L’éducation, un antidote contre l’extrémisme violent




Lecture rapide

  • Une meilleure éducation rend les jeunes moins vulnérables aux discours radicalisants
  • Des guides pour décideurs et enseignants ont été produits pour mieux former les élèves
  • Chaque Etat adapte les directives à son contexte, mais dans une approche concertée

Agir sur le levier de l’éducation pour prévenir l’extrémisme violent en Afrique de l’Ouest et dans le Sahel. Tel est en quelque sorte l’objectif d’un atelier de renforcement des capacités que l’UNESCO[1] vient d’organiser à Dakar (Sénégal).

Il est vrai que "l’éducation n’empêchera pas un individu de commettre un acte violent au nom d’une idéologie extrémiste violente", comme le reconnaît l’Organisation dans un document publié en 2017 et intitulé : "La prévention de l’extrémisme violent par l’éducation : Guide à l’intention des décideurs politiques"[2].

Mais, se hâte-t-elle d’ajouter, "une éducation pertinente et de qualité peut cependant créer des conditions qui rendront difficile la prolifération des idéologies et des actes extrémistes violents".
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“La radicalisation c’est une conséquence de l’ignorance, de la méconnaissance et de la peur de l’autre. Donc, l’essence même de l’éducation, c’est de renforcer la résilience de nos élèves et étudiants pour faire face aux discours radicalisants”

Herman Daparice-Okomba Directeur CPRMV, Montréal (Canada)


Cette analyse est d’ailleurs approuvée par Elhadj Anounou Yacoubou, secrétaire général du ministère l’Enseignement primaire, de l’alphabétisation, de la promotion des langues nationales et de l’éducation civique au Niger, un des pays les plus concernés par ce fléau aujourd’hui en Afrique.

Ce dernier met en effet le désœuvrement des jeunes et leur carence ou leur insuffisance d’éducation au même niveau de responsabilité dans leur radicalisation.

"Prenons l’exemple de la secte Boko Haram au niveau du bassin du lac Tchad, dit-il. Avant, les jeunes s’adonnaient aux activités agricoles autour de ce lac pour subvenir à leurs besoins. Maintenant, avec le rétrécissement du lac Tchad, ils se trouvent un peu désœuvrés. Et comme ils n’ont pas un certain niveau intellectuel ou de culture, la recherche du gain facile les pousse à l’extrémisme violent et ils deviennent parfois des coupeurs de routes".

Même son de cloche de la part de Siaka Sangaré, député à l’Assemblée nationale du Mali où il préside la commission Education. Pour qui les premiers motifs de radicalisation des jeunes sont d’abord "d’ordre économique".

Quant à lui, Herman Daparice-Okomba, directeur du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV) se veut un peu plus catégorique. "L’antidote contre l’extrémisme violent, c’est l’éducation", dit-il.

Le patron de ce centre basé à Montréal (Canada) précise que "la radicalisation c’est une conséquence de l’ignorance, de la méconnaissance et de la peur de l’autre. Donc, l’essence même de l’éducation, c’est de renforcer la résilience de nos élèves et étudiants pour faire face aux discours radicalisants. Sans éducation, on est vulnérables à ces discours extrémistes".

Stratégie en cinq points

Quoi qu’il en soit, tous sont unanimes sur le fait qu’il y a du travail à faire dans le secteur de l’éducation aussi bien du côté des décideurs politiques que de celui des enseignants pour faire face à ce fléau qui gagne du terrain.

Mais, prévient l’UNESCO, "de même que les parcours qui mènent à l’extrémisme violent résultent d’un cheminement complexe propre à chaque individu, pour prévenir l’extrémisme violent par l’éducation, il n’y a pas de solution unique".

"Les réponses que peut apporter l’éducation varient selon le contexte : situation de conflit, démographie, modèle de citoyenneté, répartition de l’offre éducative entre acteurs publics et privés, etc.", ajoute l’organisation.

Ainsi, du point de vue des décideurs, l’Organisation propose une stratégie en cinq points déclinée dans "La prévention de l’extrémisme violent par l’éducation : Guide à l’intention des décideurs politiques".

Ces points d’action sont notamment : des politiques en faveur de l’inclusion et de la diversité, des pédagogies qui renforcent la résilience et l’engagement constructif, des environnements scolaires sûrs et accueillants, des mesures ciblées en direction des élèves à risque, et une coopération entre les parties prenantes.

"Il s’agit de faire de l’école un lieu sûr, où les enfants se sentent en sécurité et en liberté d’aborder des questionnements qu’ils peuvent avoir vis-à-vis des injustices qu’ils vivent au quotidien et qui peuvent les amener à tomber dans l’escarcelle des groupes violents", précise Karel Fracapane.

Pédagogie

Celui qui est administrateur principal de projet à la Section de l’éducation pour le développement durable et la citoyenneté mondiale à l’UNESCO ajoute qu’il est question aussi d’avoir "une pédagogie qui puisse contribuer à améliorer la résilience des enfants au discours violents."

"Une résilience qui s’entend par le développement d’une pensée critique pour que les jeunes puissent avoir une attitude critique par rapport à certains énoncés. L’UNESCO propose un ensemble de directives qui peuvent être adaptées par les Etats à leur contexte spécifique."

Justement, avant le manuel à l’attention des décideurs cité ci-dessus, l’Organisation a produit en 2016 le "Guide du personnel enseignant pour la prévention de l’extrémisme violent"[3]. Un document qui apporte des réponses aux principales questions que pourrait se poser l’enseignant dans la tenue de sa classe dans un contexte de montée de la radicalisation.

Dans cette brochure, l’on peut par exemple lire : " l’enseignant doit, dès le début de la discussion, souligner que l’extrémisme violent n’est propre à aucun groupe racial, religieux, ethnique ou politique, et qu’il n’est ni l’apanage des femmes ni celui des hommes".

Le document ajoute : "L’enseignant doit, dans la mesure du possible, diversifier les exemples afin d’éviter que les étudiants ne forgent une conception stéréotypée de l’extrémisme violent, et qu’ils le rattachent à un groupe donné ou à une population particulière."

Ces orientations s’inscrivent dans la cadre de "L’éducation à la citoyenneté mondiale"[4] qui est aussi le titre d’une autre publication de l’UNESCO parue en 2015.
En l’absence de définition claire de l’extrémisme violent, comment les programmes d’enseignement peuvent-ils traiter ce sujet ?
Que dois-je faire si je ne sais pas comment répondre à leurs inquiétudes et à leurs questions ?

C’est dire si l’atelier de Dakar a aussi été l’occasion de partager les expériences des Etats sur la manière dont ils s’y prennent par rapport à ces nouveaux défis et comment ils les intègrent déjà à leurs systèmes éducatifs respectifs.

Au Niger par exemple, "dans les zones de conflits, notamment à l’est du pays dans la région de Diffa, nous avons des actions de prise en charge psychosociale des jeunes", décrit Elhadj Anounou Yacoubou.

"Et pour l’ensemble du pays, poursuit-il, nous avons aussi l’éducation à la citoyenneté et à la culture de la paix qui se fait à travers l’éducation civique et morale pour sensibiliser les jeunes à la tolérance, à la culture de la paix afin d’enlever de leur esprit les idées qui peuvent les pousser demain à aller vers l’extrémisme violent".

A en croire Siaka Sangaré, le Mali, autre pays qui paie un lourd tribut à l’extrémisme violent, a même créé tout un ministère de la Solidarité pour faire face au phénomène. "D’ailleurs, on remarque le retour de certains réfugiés qui reviennent et trouvent des infrastructures qui ont été réalisées pour accueillir la population et les enfants déscolarisés".

Pour autant, les efforts ne concernent pas que le secteur éducatif formel. Ainsi, dans un pays comme le Niger, il a été créé des centres d’alphabétisation, des centres traditionnels d’éducation des adultes, ainsi que des centres d’éducation alternative pour les jeunes.

En outre, il existe dans le pays un programme de scolarisation accélérée des jeunes, mis en œuvre avec une la Fondation Stromme dans trois pays de la sous-région : Niger, Burkina Faso et Mali.

"Dans le cadre de ce programme, nous prenons des enfants déscolarisés ou non scolarisés et les soumettons à une formation accélérée pour leur permettre de regagner le système formel. Ce sont des jeunes qui n’ont pas été à l’école, ou qui ont quitté l’école trop tôt. Donc, s’ils sont abandonnés à eux-mêmes, ils pourront être une bombe demain", analyse Elhadj Anounou Yacoubou.

Société civile

A Dakar au Sénégal, l’Initiative nationale de prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violent chez les jeunes (INPREV) est une illustration du rôle que peut jouer la société civile dans ce combat qui n’épargne aucun corps social.

Elle cible les jeunes des banlieues qui ont besoin de savoir ce qu’il se passe dans le monde et qui ont besoin d’avoir la bonne information et d’être bien éduqués.

El Hadji Abou Gueye, le coordonnateur de cette structure créée il y dix mois, explique ses motivations : "Nous avons constaté que les réseaux djihadistes communiquent beaucoup sur les réseaux sociaux et que leur message est très accentué sur la violence. Nous nous sommes alors dit qu’il fallait le plus rapidement possible y apporter une réponse. Et notre réponse est de faire une communication positive."

Pour son lancement à Dakar en août 2016, l’INPREV a organisé une activité qui a mobilisé une vingtaine de jeunes gens sur Twitter pendant deux heures de temps pour propager des messages de paix sans toutefois utiliser aucun mot violent ou ayant trait à la radicalisation ou à l’extrémisme.

"Nous nous sommes rendu compte de ce que les jeunes sur les réseaux sociaux avaient soif de messages de paix et plus de quatre millions de personnes dans le monde ont été touchés par cette campagne" indique El Hadji Abou Gueye.

Au final, Herman Deparice-Okomba résume bien les enseignements de ces travaux. A savoir que "pour lutter efficacement contre l’extrémisme violent, il faudrait agir de manière concertée et intégrée en incluant tous les acteurs de la société : les familles, la communauté, les associations, l’Etat, etc."

Car, martèlent les participants, chacun a un rôle à jouer et celui des leaders communautaires et religieux est essentiel et c’est sur cette diversité qu’il va falloir agir pour construire l’Afrique de demain.

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