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FIL D'ACTUALITÉ

De la nécessité de construire une démocratie apaisée




Par Topanou Prudent Victor Maître de conférences de Science politique FADESP/UAC

Le Bénin peut s’honorer d’être parmi les rares pays de l’Afrique noire francophone à avoir conduit, sans interruption depuis trente ans (1990-2020), un processus de démocratisation. D’énormes progrès ont été faits, aussi bien sur le plan institutionnel que sur le plan du respect des droits de l’homme. Sur le plan institutionnel, plusieurs élections nationales (présidentielles et législatives) et locales (communales, municipales et locales) ont été régulièrement organisées et sur le plan du respect des droits de l’homme, une architecture institutionnelle et juridictionnelle qui culmine avec la Cour constitutionnelle a permis de faire des avancées décisives. Et pourtant, pour le Président Ousmane Batoko, qui se prononçait à l’occasion des trente ans de la conférence nationale, cette « démocratie est dévoyée » ; ce qui n’est pas totalement faux.
En effet, comment peut-on qualifier autrement, une démocratie qui fait la part belle à une conception aussi péjorative de l’Etat perçu comme un immense gâteau auquel il faut absolument accéder au moins une fois dans sa vie pour prendre sa part ? Comment peut-on qualifier autrement, une démocratie qui légitime la corruption, le détournement sans limite des deniers publics ainsi que l’absence quasi générale de conscience professionnelle et le manque de respect du bien public ? Comment peut-on en effet, qualifier autrement une démocratie qui instaure la fraude institutionnelle à chacune des élections majeures et légitime la mal gouvernance ? Comment peut-on qualifier autrement une démocratie qui repose sur une presse vacillante parce que construite sur des entreprises de presse fragiles quand il y en a, et animée par des acteurs dont pour certains, la seule vertu est ce qu’ils appellent eux-mêmes honteusement « la culture du gombo » ? Comment peut-on qualifier autrement cette démocratie bâtie autour d’un système partisan aussi structurellement faible caractérisé par l’absence de partis dominants et qui n’a jamais réussi à hisser un des siens au sommet de l’Etat ? Un système partisan laissé à l’abandon, sans financement public et dont les acteurs majeurs sont devenus les marionnettes sans boussole et financièrement dépendants des opérateurs économiques qui les financent. Comment, encore et encore, qualifier autrement cette démocratie sans conviction, sans militantisme, sans formation, sans travail programmatique et dans laquelle la transhumance, à coup de centaines de millions de nos francs et sous tous les prétextes, est devenue le sport favori des principaux acteurs (présidents de partis, députés, maires et autres) et l’achat de conscience, celui des électeurs qui vendent leur voix au plus offrant : oui, cette démocratie-là est bel et bien dévoyée.
Mais, autant nous partageons le constat de la nature dévoyée de notre démocratie fait par le Président Ousmane Batoko, autant nous ne partageons pas le fait qu’il date ce dévoiement de ces quatre dernières années (2016-2020) et plus particulièrement encore, des dernières élections législatives d’Avril 2019. Dater le dévoiement de la démocratie béninoise de 2016, voire de 2019 ainsi qu’il le fait, c’est manifester à l’évidence une complaisance coupable à l’égard des dévoiements successifs observés depuis 1991 et non exhaustivement énumérés ci-dessus. C’est aussi et surtout oublier que le Président Ousmane Batoko a fait partie en 2019 du collège des Présidents des Institutions républicaines qui avait validé la poursuite du processus électoral pourtant déjà qualifié, à ce moment-là, d’exclusif. Pour notre part, nous considérons que la démocratie béninoise a été dévoyée dès 1991 quand, à l’unanimité, un silence coupable a été organisé autour de la question du financement public de la vie politique, laissant ainsi la place au financement privé conditionnel et toutes les conséquences prévisibles et imprévisibles qui en découleraient. Ce dévoiement s’est poursuivi en 1995 avec les premières législatives au cours desquelles, pour la première fois, l’argent a joué un rôle déterminant dans l’achat de conscience des électeurs. Depuis lors, rien n’a été fait pour enrayer cette dérive ; au contraire, de complaisances coupables en compromissions dangereuses, la situation s’est détériorée et s’est empirée au point d’atteindre son paroxysme avec l’élection présidentielle de 2016.
C’est pourquoi, ce qui nous reste à faire, aujourd’hui, c’est de nous mettre ensemble pour affronter les principaux défis qui se dressent encore devant nous pour au moins les trente prochaines années. Il nous semble que l’un de ces principaux défis, c’est celui de faire un saut qualitatif qui nous fasse passer d’une démocratie dévoyée à une démocratie apaisée. Pour ce faire, il nous faut remettre le débat intellectuel à sa place dans la société (i), extirper du discours politique toute forme de violence verbale qui, bien souvent, prépare le terrain à la violence physique et symbolique (ii) et améliorer le travail de l’opposition (iii).

(i) La politisation excessive du débat intellectuel

Le drame actuel du débat intellectuel au Bénin, c’est qu’il est pris en étau par le politique. Quand un intellectuel prend une position en faveur d’une action du gouvernement en place, même avec une objectivité irréprochable, il est immédiatement vilipendé par la classe politique de l’opposition et ses sbires et traité de tous les noms d’oiseaux ; on lui dénie même le droit d’être simplement ce qu’il est. De même quand il prend position contre une action du gouvernement, ce sont les partisans du régime qui le prennent immédiatement à parti, avec la même violence. Un intellectuel ne peut être confiné dans une structure partisane ; c’est le rôle des partisans ; un intellectuel doit pouvoir dire ce qui est bien et ce qui est mal aussi bien dans le fonctionnement de l’opposition que dans celui de la mouvance : ne pas l’accepter est tout simplement sectaire et cette attitude du politique crée un climat de peur qui finit par faire démissionner les intellectuels de leur responsabilité première, celle de produire du savoir pour faire avancer la société. Aujourd’hui, nombreux sont les universitaires qui préfèrent protéger leur vie privée en n’existant pas dans l’espace public plutôt que de vouloir exister et exposer leur intimité, leur vie privée et celle de leurs familles aux senseurs, aux grands moralisateurs et aux donneurs de leçons auto-proclamés. C’est bien dommage et c’est une grosse perte pour notre pays car, un débat intellectuel apaisé animé par tous ces intellectuels tapis dans l’ombre et qui ont tant à apporter aurait été d’une grande utilité pour vivifier notre démocratie et son débat politique.
C’est vrai aussi que le Peuple Béninois a une grande qualité qui est que nous sommes un Peuple très cultivé mais nous avons aussi un vilain défaut qui est que nous manquons souvent d’humilité. Par notre qualité, nous finissons par penser que nous avons le droit de prendre part, sans retenue, à tous les débats, de quelque nature que ce soit y compris même ceux pour lesquels nous n’avons pas le background nécessaire : nous avons une opinion sur tout ou presque et nous avons la critique facile. Nous nous improvisons gouvernants, intellectuels et spécialistes et surtout, nous pensons que nous sommes meilleurs à ceux qui pourtant, sont des spécialistes et dont parfois la réputation dépasse nos frontières. Et par notre défaut, nous finissons par prendre nos convictions de généralistes pour des certitudes de spécialistes.
Cela s’observe aujourd’hui encore avec les débats sur le Covid-19. Alors qu’il s’agit avant tout d’un débat de spécialistes qui, eux-mêmes, font profil bas face à un virus qu’ils ne connaissent que depuis peu, on entend et on lit ici et là des avis, tous, aussi farfelus les uns que les autres, de gens qui se croient mieux à même que les gouvernants de combattre le virus. Récemment aussi, les débats soulevés autour de la conférence nationale, ses acquis et leur préservation sont restés sans réponse à l’exception de quelques posts militants et partisans faits d’attaques de personnes inutiles et stériles. Finalement, on ne saura peut-être jamais si la conférence nationale était historique ou ahistorique, pas plus qu’on ne saura peut-être jamais à partir de quel moment une société présentée comme un modèle de démocratie et servie au monde comme telle pendant une bonne trentaine d’années cesse d’être une démocratie. Il est vrai qu’en l’espèce, ces questions touchent à la responsabilité individuelle et collective des participants à la conférence nationale parmi lesquels plus de 70% du personnel politique de ces trente dernières années ont été recrutés et qu’ils n’entendent pas assumer la responsabilité des dérives actuelles de notre démocratie. Outre la dépolitisation du débat intellectuel, il est également nécessaire d’extirper la violence verbale du discours politique.

(ii) De la nécessité d’extirper la violence verbale du discours politique

Depuis quelques années, il est aisé de constater une montée en puissance de la violence verbale dans le discours politique béninois en lien avec l’appauvrissement du débat démocratique qui se réduit malheureusement aujourd’hui aux injures en dessous de la ceinture, à l’invention, ex-nihilo, d’histoires diffamantes sur la vie privée de certains acteurs, au colportage de fausses et malsaines nouvelles autour de la mort d’autres sans compter les querelles de personnes. Le second mandat du Président Boni Yayi marque incontestablement un tournant dans cette escalade : rien de ce qu’il faisait ne trouvait grâce devant les acteurs politiques de l’opposition. Tout le monde a encore en mémoire les phrases d’une violence rare, et inouïe du Ministre Candide Azannaï sur l’état de santé du Président Boni Yayi et sur les tradipraticiens qui l’auraient traité et mal guéri.
Il y a eu ensuite l’élection présidentielle de 2016, très certainement la plus violente de toutes les élections présidentielles de l’histoire de le jeune démocratie béninoise. Là aussi, tout le monde a encore en mémoire les torrents de boue qui ont été déversés sur le candidat Lionel Zinsou et sur lesquels nous ne reviendrons pas ici.
Aujourd’hui, comme sous le second mandat du Président Boni Yayi, ce qui est à la mode, c’est dénigrer systématiquement, avec une violence de ton toujours aussi inouïe tout ce qui est fait par le gouvernement en place ; rien, absolument rien, de ce qu’il fait ne trouve grâce devant ces professionnels de la violence verbale : c’est le « Talon-Bashing ». Il nous paraît indispensable de sortir notre démocratie de ce cycle infernal si nous ne voulons pas faire le lit de la violence physique comme on a pu le voir récemment après les élections législatives d’Avril 2019. Ceci dit, outre la vacuité du débat idéologique, il y a deux autres explications au moins à ce phénomène, la première, plus ancienne qui est d’ordre culturel et anthropologique et la seconde, plus récente qui est d’ordre technologique.
En effet, c’est depuis les années 50, à la faveur des travaux d’Abdou Tidjani-Serpos que nous savons que dans la culture et dans la langue Fongbé, la notion « d’adversité » ainsi que le mot « adversaire » n’existent pas et que seuls l’inimitié et le mot ennemi (Kin-to) existent. Pour lui, c’est ce qui expliquerait le caractère trop heurté, voire même violent des débats au sein de la société. C’est donc ce trait de culture que les acteurs politiques reproduisent dans le discours politique et qui explique, à défaut de le justifier, que la haine de l’autre soit aussi forte au point de voir certains parmi eux se réjouir des malheurs de notre pays, qu’il s’agisse de la fermeture des frontières avec le Nigéria, des défaites judiciaires devant les juridictions internationales, de la pandémie du Covid-19 ou encore des condamnations fantaisistes aussi bien de certaines organisations non gouvernementale que de certaines personnes physiques particulièrement intéressées.
Mais, si nous voulons construire une culture démocratique moderne et viable, il est impératif d’y intégrer la notion d’adversité car, nous pouvons être des adversaires sans être nécessairement des ennemis et nous pouvons nous disputer le matin au nom de l’adversité politique et nous retrouver le soir pour partager des moments de convivialité parce que nous ne sommes pas des ennemis : c’est le fondement de la tolérance en politique. Le Bénin un et indivisible a vocation à l’éternité tandis que les gouvernants passent et ils ont vocation à la temporalité. Rien, absolument rien, ni même la haine de l’autre ne saurait justifier que certains d’entre nous jubilent, voire jouissent face aux difficultés de notre pays.
En ce qui concerne la seconde explication, il faut dire que le phénomène de la violence verbale dans le débat public s’est amplifié ces dernières années grâce à l’utilisation à grande échelle des réseaux sociaux. En effet, c’est grâce aux réseaux sociaux, qu’une multitude d’acteurs anonymes et incontrôlés, aux intérêts souvent divergents, voire contradictoires ont fait leur apparition dans le débat public et aucune loi punitive ni même les quelques procès retentissants ne sont arrivés, pour l’heure, à freiner le phénomène. Outre le débat intellectuel et l’extirpation de la violence dans le discours politique, il est important dans la perspective d’une démocratie apaisée de travailler également à améliorer le travail de l’opposition.

(iii) De la nécessité d’améliorer le travail de l’opposition

Il faut rappeler, fort opportunément, qu’une démocratie moderne, c’est également un débat d’idées de qualité entre une majorité au pouvoir et une opposition qui aspire à conquérir le pouvoir, à le gérer et à le conserver.
En effet, s’opposer en démocratie, ce n’est pas seulement critiquer et rejeter de façon systématique la politique menée par la majorité au pouvoir. Certes, il est normal que l’opposition critique la politique gouvernementale, voire même qu’aucune des actions du Gouvernement ne trouve grâce devant elle.
Mais, s’opposer en démocratie, c’est également, une fois la critique passée, proposer des solutions différentes en vue de l’élaboration d’une politique alternative : c’est en cela que réside la noblesse de l’opposition. Au total, s’opposer en démocratie c’est, d’une part, critiquer la politique gouvernementale et, d’autre part, proposer une politique alternative.
Or, il faut bien admettre que ce n’est pas ce que l’on observe depuis 1991 dans la démocratie béninoise : depuis 1991, aucune opposition n’a été élue sur la base d’un programme alternatif, ni à une présidentielle, ni à des législatives ni même à des communales et à des locales. Et c’est à défaut d’avoir un programme alternatif à proposer que les acteurs politiques finissent par penser qu’il suffit d’injurier et de diaboliser les gouvernants en place pour prendre leur place.
Au total, nous avons tous intérêt à travailler collectivement à l’amélioration de notre culture démocratique et en particulier sur ces trois chantiers : il y va de sa survie.

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