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FIL D'ACTUALITÉ

Aléas du sodabi au Dahomey-Bénin




(Par Roger Gbégnonvi)

​Avalé d’un coup sec dans le plus petit verre. Il illumine le gosier et descend réjouir les entrailles. Tu renfrognes la mine pour dissuader tes enfants de croire qu’il y a du bonheur à cet exercice répétitif. Capricieux et curieux, ils pourraient s’y essayer dans ton dos. L’on doit à Pierre Metinhoue le récit du premier envol du sodabi. Les deux frères Sodabi, dahoméens quoique ‘‘tirailleurs sénégalais’’, n’ont pas été broyés par la première sauvagerie mondiale. Sortis des trous de fange et de sang, ils n’ont pas rapporté au Dahomey le feu sacré des dieux, mais l’alambic du massacre de nos palmiers à huile. Et depuis les années de grâce 1918-1919, nous nous appliquons à exterminer nos palmeraies pour l’amour du tord-boyau. Le colonisateur destinait l’huile de palme à quelque chose de moins caustique, tel le ‘‘savon de Marseille’’. Or nous avions opté pour les paradis éthyliques. Il décida donc de punir les distillateurs. Interpellé alors qu’il transportait des bidons de sodabi, Gansso leva les bras au ciel : ‘‘Mon frère garde-cercle, grand chef, mes ennemis veulent me voir en prison. Ils m’ont envouté pour que je fasse le commerce interdit par le Blanc !’’ Ruses de Sioux, achat du silence des gardes forestiers, etc., ont envoyé nos palmeraies sombrer dans les alambics.
​Et le liquide à la blancheur douteuse coule à flot. Abondant, bon marché, pourvoyeur d’un monde nouveau quand son manteau se déploie à l’intérieur de vous, le sodabi a conquis jusqu’à nos hôtes d’outre-mer. Invités à votre table, ils boudent whisky, vodka, Saint-James, et demandent discrètement si vous n’avez pas ‘‘l’autre’’. Surpris par cette préférence ‘‘indigène’’, vous sortez de son coin secret votre fiole et la déposez en bout de table. Et vos hôtes se laissent offrir son contenu à l’apéritif, en redemandent au digestif, et vous prient, une semaine avant de quitter le Bénin, de leur en trouver une bonne bouteille à emporter. C’est ainsi que le sodabi s’est mis à prendre l’avion. Et c’est son deuxième envol. Fasciné par les ci-devant whisky et Saint-James, vous avez entrepris, par moult ingrédients que vous y laissez macérer, de donner couleurs, saveurs et vertus nouvelles au sodabi. Résultats heureux. Jusque-là, vos hôtes vous observaient. Ils viennent de franchir le pas de la récupération, le pas de l’industrialisation du sodabi pour leur compte personnel.
​Troisième envol du sodabi. Voici la bouteille. Charmante. Belle. Vêtue en courtisane qui ne demande qu’à être soulevée. Transparence dorée. Verbe apprêté. En français et un peu en anglais. ‘‘45% Alc. * 75 cl. A consommer avec modération.’’ Etc. Notre sodabi artisanal nous coûte 1.000 f au plus pour 100 cl. Le sodabi transfiguré coûte un peu moins de 15.000 f pour 75 cl. Pour l’instant, il est produit à Cotonou. Mais demain, à n’en pas douter, il débarquera à Cotonou en provenance des alambics de France et de Navarre.
​Les aléas du sodabi au Dahomey-Bénin, c’est le reflet exact de notre histoire au sens où nous lâchons tout. Nous avons lâché hommes et femmes pour qu’ils aillent cultiver coton et canne à sucre en Alabama et dans les Antilles. Nous lâchons le cacao et ne consommons pas le chocolat, trop cher pour notre pouvoir d’achat. Nous lâchons le coton afin qu’il aille créer des emplois pour les garçons et les filles de France et de Navarre. Nous venons de lâcher le sodabi qui, revisité, est hors de notre portée. Mais pas de panique, puisque nous palabrons, faisons du tam-tam, chantons et dansons. ‘‘Ils nous disent les hommes du coton du café de l’huile / Ils nous disent les hommes de la mort. / Nous sommes les hommes de la danse, dont les pieds reprennent vigueur en frappant le sol dur.’’ Ô Senghor ! Ô Président-Poète ! ‘‘Que m’accompagnent koras et balafong - woï pour trois kôras et un balafong.’’ Et la bamboula règne. Et les palmiers dahoméens sombrent dans les alambics. Et les Nègres senghoriens sombrent dans la danse. Serions-nous vraiment ‘‘les hommes de la mort’’ ?

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