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FIL D'ACTUALITÉ

Où allons-nous, fascinés par la mort ?




(Par Roger Gbégnonvi)

​Selon Aimé Césaire, sur ‘‘le plus petit canton de l’univers’’, chacun doit travailler à rendre le monde meilleur. Cela suppose que chacun se soit d’abord efforcé de détecter les crevasses à combler, les tares à corriger, pour se mettre ensuite au travail d’amélioration.
​Ici et maintenant, sur notre petit canton de l’univers, notre fascination pour la mort, la mort des autres, constitue l’une de nos tares sociétales à gommer si nous voulons avancer. Dans les années 1950, à Abomey, Ouidah et Porto-Novo, villes témoins, nous enterrions nos morts trois jours au plus tard après l’ultime soupir, pour ne pas devoir tourner le dos à leur cadavre, à la recherche d’un air un peu plus respirable. Entretemps, le Blanc nous a donné l’hiver dans un local appelé morgue, et nous avons sombré dans un progrès qui a révélé au grand jour notre fascination inavouée pour la mort des nôtres. Désormais, dès que le parent a rendu l’âme, et s’il n’est pas musulman, nous l’enfermons dans le local. Nous l’en sortirons quand nous aurons tout apprêté pour que les réjouissances, sur quatre jours, soient fastueuses. Et tout le temps pendant lequel nous préparons la fête, le macchabée, sauf coupure d’électricité, goûte aux délices de l’hiver dans un tiroir-caisse.
​Avril 2018. Dans l’une des villes ci-dessus. Une ruelle. D’un côté, une rangée de maisons d’habitation. De l’autre, une brousse hirsute. Pendant deux semaines, le dos luisant au soleil, des ouvriers font disparaître la brousse sur environ 50 m². Place aplanie. Nettoyée. Et les naïfs s’attendent à ce que la suite soit des camions de sable de mer annonçant l’édification d’un bel immeuble perpendiculaire à la belle église des Assemblées de Dieu, de l’autre côté de la rue pavée. Oh que non ! Un lundi, les 50 m² ont été recouverts de gazon synthétique sur lequel on dressa une tente vaste, dûment climatisée, entourée de projecteurs alimentés par un puissant générateur. On recouvrit de toile blanche les murs d’en face pour que leur laideur n’entache pas le relooké du secteur. Les 4 X 4 qui déboulèrent dès le jeudi suivant n’ont pas été achetées d’occasion, leur luisance témoignait qu’elles étaient de première main. Ce branlebas parce que les siens allaient inhumer un octogénaire venu d’Espagne mourir d’urgence chez lui, car ‘‘ce qui part de la maison doit y revenir’’. Rapatrié par avion entre la vie et la mort, il mourut. On expédia son cadavre à Cotonou, où il séjourna cinq mois dans une morgue de luxe, le temps qu’on mette les petits plats dans les grands. De Cotonou à la maison familiale, le mort voyagea à bord d’une Rolls-Royce blanche. En attendant de l’enterrer le samedi, on l’offrit au regard de tous pendant vingt-quatre heures dans une cage-frigidaire transparente, fleurie et illuminée, au milieu des clairons et des cymbales d’un orchestre de jazz venu tout exprès. Imaginant l’ambiance à l’intérieur de la tente, un septuagénaire déconnecté sombra dans Salammbô de Gustave Flaubert : ‘‘Ils mangeaient et buvaient en toute liberté… des oiseaux à la sauce verte…, toutes les espèces de coquillage,… et des escargots au cumin.’’ En hors-d’œuvre. Ameutés par les décibels de la féerie, les enfants du quartier accoururent et sombrèrent dans le rêve. Bouche ouverte, cache-sexe en lambeaux, ventres gonflés par le kwashiorkor, ils se voyaient volontiers dans la cage. Ils s’y sont vus. Au ciel avant que de mourir. Ils étaient heureux. Mais les plus heureux furent les enterreurs, fiers d’avoir ébloui leurs hôtes ravis, dont certains se jurèrent, en repartant le dimanche, de relever le défi à la mort des leurs encore en vie.
Fascinés par la mort, nous allons dans le décor. Nous extraire donc maintenant de cette industrie insensée. Prendre notre part au progrès de l’homme. De peur que les touristes du monde en marche ne viennent demain s’offrir en spectacle les restes zombis d’un peuple qui aura sombré dans l’histoire pour avoir choyé la mort au détriment de la vie.

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