lundi, 16 juillet 2018 •

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FIL D'ACTUALITÉ

Mémoire du chaudron 98




J’arrivais à peine au passage à niveau de Houéyiho lorsque mon téléphone sonna. Cotonou n’avait pas encore ces passages supérieurs, et le petit carrefour qui faisait corps avec le passage à niveau était un point de grande congestion de la circulation urbaine. Je jetai un coup d’oeil distrait sur le bout d’écran du téléphone. C’était Yayi. Au vu de la discussion que nous venions d’avoir à Cadjèhoun, je savais que cet entretien téléphonique serait long. J’avais, là aussi, une occasion de faire passer ma vision sur cette incertitude que représentait dans son esprit l’étape Zou de sa campagne électorale. S’il m’avait rappelé aussi tôt, plutôt que de le faire le soir, comme il l’avait prévu, c’était, pensai-je, qu’il n’était plus si sûr d’avoir raison d’annuler cette étape de la tournée.

Je me garai puis décrochai. Il rentra directement dans le coeur du débat, en redéveloppant mollement ses arguments sur la nécessité de ne pas se mettre à dos tous les candidats dès le premier tour. Il évoqua l’ambiance catastrophique que Nicéphore Soglo, sûr de sa victoire électorale, entretint tout au long de la campagne électorale comptant pour le premier tour de l’élection présidentielle de 1996. Une ambiance qui poussa le faiseur de roi de l’époque, Adrien Houngbédji, à se jeter dans les bras de Mathieu Kérékou qui gagna alors l’élection. Cette lecture de l’histoire, bien que fondée, me paraissait néanmoins trop simpliste.

J’avais encore un souvenir exact de ce début d’après-midi de 1996, lorsque la radio nationale, notre seule source d’information à l’époque, en dehors du quotidien "Le Matin", donna la nouvelle, en ouverture de sa grande édition du journal parlé de la mi-journée. Le scoop, je me rappelle, eut l’effet d’un tremblement de terre sur Cotonou. Jeune étudiant activement engagé dans la campagne pour le retour au pouvoir du Général Mathieu Kérékou, je me trouvais, à l’heure-là, avec un groupe d’étudiants, à Mênontin, dans le bâtiment qui abritera plus tard le siège de la télévision privée "Canal 3" et du journal "Fraternité". Une rencontre était prévue là, entre nous et Houdou Ali, dans ce bâtiment inachevé, fraîchement racheté à son propriétaire initial qu’on disait en prison.

Comme la plupart des étudiants, endoctrinés par Albert Tévoédjrè avec l’affaire des dix millions pour opérer l’oeil gauche de la première dame Rosine Soglo, mais surtout régulièrement frustrés par les excentricités langagières du président Nicéphore Soglo, j’étais une main-d’oeuvre volontaire et gratuite pour le collage des affiches de campagne du Général Mathieu Kérékou sur le campus universitaire d’Abomey-Calavi et dans tout Togoudo. Je ne nie pas que le président Nicéphore Soglo ait fait preuve de beaucoup de suffisance dans la conception de ses rapports avec les autres acteurs de la classe politique durant cette campagne électorale qu’il passa plus à répondre à Bruno Amoussou qu’à son vrai challenger Mathieu Kérékou.

Il ne perçut sa chute que pendant les derniers jours de la campagne, et les tentatives désespérées de certains de ses lieutenants pour redresser la barre furent vaines. Je me rappelle cette initiative de dernière minute de Léhady Soglo, qui vint une nuit dans la résidence universitaire d’Abomey-Calavi, dans l’espoir d’y remonter la côte de son père, en berne. Cette nuit-là, dans le hall d’un des bâtiments de la résidence universitaire, nous écoutâmes, avec une totale indifférence, la plaidoirie de ce fils de président dont on nous avait dit qu’il gifla l’un des illustres ministres de son père, en l’occurrence Paulin Hountondji. Je sais aussi aujourd’hui, avec l’expérience du pouvoir, comment une rumeur vraissemblable, mais totalement fausse, peut être montée pour abattre quelqu’un que l’on prend en chasse. Mais à l’époque, cette rumeur eut un effet désastreux sur ce jeune dandy dont nous savions qu’il n’était pas des nôtres.

Il ne délayait pas du gari comme nous, et peut-être que si l’envie lui prenait d’en délayer dans de l’eau minérale et non dans cette eau de nos puits où surnageaient des larves, il y mettrait de la glace et du lait, le ferait agrémenter de force de petits fours. Cette opération de rattrapage de Léhady Soglo fut un échec. Nous ne le reconnûment pas comme l’un des nôtres. La vérité, c’est que le président Nicéphore Soglo avait tellement multiplié les petites phrases méprisantes à l’endroit des étudiants que notre communauté était spontanément devenue une citadelle de l’opposition.

Nous prenions d’ailleurs pour d’ignobles traîtres les leaders d’étudiants que nous soupçonnions d’affinité avec le régime en place. Iréné Agossa, Parfait Ahoyo et les autres têtes fortes de l"Union nationale des étudiants du Bénin", UNEB, syndicat étudiant concurrent de la "Fédération nationale des étudiants du Bénin ", FNEB, subissaient la verve dénonciatrice des étudiants communistes qui ne se privèrent pas de voir la main du pouvoir Soglo derrière la mobylette "P50" flambant neuf qu’ils roulaient. Les plus jeunes ne comprendront certainement pas. Mais une mobylette "P50" , à l’époque, était un signe flamboyant de bourgeoisie.
Et pour mieux ressortir le contraste, je vous dirai, par exemple, qu’en cette même époque, l’un de mes deux co-locataires de cette chambre sans plafond dont, à trois, nous réunissions péniblement le loyer mensuel qui n’était pourtant que de trois mille cinq cent francs, devait parfois faire à pied le trajet Pk6 - Togoudo quand il allait solliciter en vain le secours financier d’un oncle et que pour le retour, il ratait son bus.

Sur cet aspect, Yayi avait raison. Le président Nicéphore Soglo avait abordé la présidentielle de 1996 avec un excès de suffisance, alors qu’il avait une piètre connaissance des leviers politiques de la société béninoise. Je me rappelle cette rencontre tardive qu’il eut avec la communauté estudiantine le dernier jour de campagne électorale pour le second tour du scrutin présidentiel. Cette séance eut lieu dans le grand amphithéâtre de la faculté des sciences de la santé, au champ de foire à Cotonou. Sur insistance de Yves Soglo, l’un des activistes les plus visibles de la résidence universitaire, nous y prîmes part, moi sans aucune promesse de changer le sens de mon vote qui, au premier tour, s’était porté sur le Général Mathieu Kérékou. Pour une salle déjà pleine à 18 heures, le couple présidentiel ne vint qu’autour de 21 heures, accompagné des lieutenants les plus proches. Léhady Soglo, visiblement las, s’était abandonné sur l’une des marches de l’escalier qui montait sur l’estrade.

C’était le crépuscule d’un règne. Le ciel était irrémédiablement noir. Certains comme Désiré Vieyra, puissant apparatchik du régime, avaient déjà sauté de la barque. Le discours du président Nicéphore Soglo, ce soir-là, fut comme un champ de cygne. Il utilisa, pour la première fois, des termes qu’il aurait dû utiliser depuis le début de la campagne. Il présenta ses excuses aux étudiants dont il dit ignorer tout de leur souffrance. Ce discours était beau. Ce discours était politique. Mais au moment où il fut obligé d’évoquer le nom de son challenger Mathieu Kérékou, le président Nicéphore Soglo fondit en larmes. L’assistance était pétrifiée. Quelques vibrants cris de guerre remobilisateurs fusèrent dans la salle. Le pouvoir était définitivement perdu pour cet étincelant premier ministre désigné par la conférence nationale, et qui fut ensuite élu à la fonction politique suprême.

Yayi redoutait cette expérience électorale. Il m’avait quelques fois évoqué le cas du Docteur Adjou Moumouni qui, bien qu’ayant été démocratiquement élu président de la République à la fin des années 60, ne régna jamais. Dans notre modèle électoral, le peuple, en réalité, élit au premier tour deux présidentiables. La classe politique se charge ensuite, par des calculs et des combinaisons diverses, de choisir celui des deux qui lui paraît le plus âpte à perpétuer ses intérêts les plus sordides. C’était donc un jeu d’intérêts, répondis-je à Yayi. Et si au premier tour, le président Nicéphore Soglo avait creusé l’écart de façon très nette entre lui et son challenger, et qu’il offrait des gages suffisants au faiseur de roi Adrien Houngbédji, celui-ci aurait, au pire des cas, été plus ambigu dans son discours de vote. Il fallait donc faire un score très net dès le premier tour. Et pour le faire, il fallait chercher les suffrages partout où ils se trouvaient. Il nous fallait aller à Abomey et dans tout le Zou.

À ma grande satisfaction, Yayi accepta. Le lendemain mercredi, quatorzième jour de campagne, nous commençâmes la tournée du Zou par Zogbodomè.

L’assistance, bien que moyenne, était chaleureuse et engagée. Jules Gnanvo, du parti "Restaurer l’espoir", et Patrice Lovesse encadraient Yayi sur la longue véranda du bâtiment principal de l’école primaire publique de Zogbodomè. Je me rappelle le chant d’accueil qu’entonna Prosper Gnanvo, neveu de Jules Gnanvo, et qui faisait office de maître de cérémonie. C’était une chanson rituelle du couvent "linsúxuè" qui disait à peu près ceci : "sens-toi chez toi partout où tu te retrouves. Marche avec fierté. Tu n’es étranger nulle part ". La chanson, expliquée à Yayi, déclencha chez lui une immense vibration d’optimisme. Et c’est dans cette ambiance très positive que nous parcourûmes toutes les communes du Zou, avant de finir, en milieu d’après-midi, au stade municipal de Goho, à Abomey.

Notre état-major politique, bien que modeste dans la zone, fit un travail de quadrillage méthodique. Eugène Azatassou, Rigobert Azon, Albert Adagbè, Jean-Marie Alagbé, Jules et Prosper Gnanvo, Patrice Lovesse, Jonas Akabassi, sont quelques noms de combattants dont je me souviens et qui sillustrèrent ce jour-là dans le département du Zou. Ah non, je ne les oublierai pas, j’ai retrouvé, avec un grand bonheur, mon père et ma mère dans la foule du meeting au stade de Goho. Toujours activiste et entreprenante, ma mère me présenta un groupe de femmes dont elle dit être la présidente. Cela m’amusa tendrement et je ne pus m’empêcher de la taquiner dans un éclat de rire. "Ainsi donc, il faut que tu sois toujours présidente de quelque chose ?", lui dis-je, en la tapautant dans le dos. "Ah, cette femme !", soupira mon père, en cherchant une complicité dans mon regard. Ce fut une journée d’accomplissement pour moi.

Nous rentrâmes à Cotonou autour de 21 heures. Demain jeudi, nous attaquons la derniere partie de notre campagne. Les départements de l’Atlantique et du Littoral. Le bassin électoral le plus âprement disputé.

(✋🏾À demain)

*Tibo*

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