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FIL D'ACTUALITÉ

Mémoire du chaudron 78




Nous finîmes par atteindre Bassila au crépuscule tombant. Sur le chemin, nous dûmes, comme à Gouka, marquer un arrêt imprévu à Pira où les populations, amassées au milieu de la chaussée, nous obligèrent à improviser un meeting sommaire.
Notre entrée dans Bassila sembla ressusciter de façon soudaine, une foule qui, lassée de nous attendre depuis 11 heures, s’était assoupie et démobilisée. Ahmed Akobi, Soumanou Toléba et Wallis Zoumarou étaient à l’accueil.

Depuis le départ de Abdoulaye Bio Tchané pour Washington, la Donga était tombée comme un fruit trop mûr. Ce département fut pourtant longtemps un sujet d’anxiété pour Yayi. Il n’était certes pas un immense réservoir électoral comme le Borgou qui faisait plus de 400 mille électeurs. Mais, une candidature de taille dans cette zone aurait brisé l’homogénéité politique dans les Collines et le septentrion. Être le candidat unique de toute cette région nous garantissait d’office une présence au second tour.
Et d’ailleurs, une constante presque scientifique.

Un candidat unique dégagé par la région des Collines et du septentrion partira toujours favori pour les élections présidentielles chez nous, dans l’état actuel de la balkanisation des influences politiques dans le Bénin méridional. Le défi majeur donc pour Yayi, était d’apparaître comme le candidat unique de toute cette partie du pays. Le départ de Abdoulaye Bio Tchané du territoire national fut un signe du destin.

On peut trouver toutes les explications rationnelles au départ pour Washington, du très respecté ministre des Finances du Général Mathieu Kérékou, il demeurera toujours dans l’esprit de l’observateur de l’ascension de Yayi Boni vers le fauteuil présidentiel, cette évidence : une main invisible avait arraché méthodiquement et par tous les moyens utiles, tous les obstacles qui pouvaient se dresser sur son itinéraire.

On ne peut ensuite ignorer la grande soif de victoire qui animait le président de la Banque ouest-africaine de développement à cette élection, on ne peut ignorer les coups d’éclair de génie qu’il eut à certains moments dans la conduite de sa conquête du pouvoir. Il faut reconnaître cependant qu’aucune intelligence humaine ne pouvait prévoir, quelques années plus tôt, qu’un département comme la Donga, se mobilise en bloc compact derrière sa candidature. D’ailleurs, le départ de Abdoulaye Bio Tchané pour Washington laissa groggy et pendant longtemps, certains de ses lieutenants les plus fidèles dans le département. Et ceux parmi eux qui poussèrent le scrupule jusqu’à éviter de s’afficher avec le candidat Yayi furent avisés de ne pas le combattre.

Il faut dire que du point de vue de l’effet que donnaient les images des deux grands banquiers du septentrion, Yayi Boni semblait avoir quelques avantages sur Abdoulaye Bio Tchané. Dans l’expression corporelle, Yayi, bien malingre et courbé comme un porteur d’eau fulani, donnait l’impression, par la longueur de ses bras, d’être capable d’embrasser, de couvrir et de protéger durablement son interlocuteur. Il a l’élocution difficile, liée à une lourdeur de sa langue et son phrasé n’est pas châtié. Ce qui l’oblige à un effort permanent à se faire comprendre de son interlocuteur par l’usage de mots simples. Ce qui est un grand atout quand on s’adresse à un public de niveau bas ou moyen. Je sais que vous faites déjà le parallèle avec l’homme politique Mathieu Kérékou qui, lui, maniait l’arme de l’humour et de la dérision et qui ne parlait jamais en public une langue vernaculaire.

Abdoulaye Bio Tchané, d’un point de vue de l’expression corporelle, a souvent la tête enfoncée dans le cou et le décalage permanent observé entre sa tête et l’axe du col de son costume donne l’impression d’une certaine introversion. Il parle très bas et on s’imagine qu’il faut tendre l’oreille pour l’écouter. Mais son langage est châtié et très technique quand il le veut. Ce qui ne crée pas forcément un point de convergence avec un public majoritairement complexé par l’analphabétisme. Mais, face à un public instruit, Abdoulaye Bio Tchané paraît plus crédible et moins théâtral que Yayi Boni.

Ceci peut paraître une digression. Mais, cette capacité d’analyse que je n’avais pas en 2006 et que j’ai acquise plus tard, de façon empirique et au fil du parcours, vous expliquera peut-être pourquoi en regardant juste un candidat sur un poster, en le voyant marcher ou en l’écoutant, vous l’adoptez ou le rejetez. J’ai d’ailleurs remarqué une très grande évolution dans la présentation physique de l’image du candidat Abdoulaye Bio Tchané lors des présidentielles de 2011 et de 2016, avec ce sourire charmeur qui, quoique excessif, corrigeait un tant soit peu l’effet de froideur qu’il dégage de façon naturelle.

Abdoulaye Bio Tchané est pourtant loin d’être le grand timide dont il donne l’air et peut se muer en un redoutable harangueur de foule. La scène est rare, mais j’en fus un des témoins en 2001. La campagne électorale battait son plein et Sèmèrè, sa localité, faisait partie des zones sensibles que le Général Mathieu Kérékou devrait éviter de parcourir la nuit. La zone était régulièrement plongée dans un cycle de violence qui opposait régulièrement les partisans de Wallis Zoumarou à ceux de son jeune frère Issa Kpara.

Au cœur du conflit, une guerre de leadership et un difficile passage de témoin entre le vieux Wallis et la jeune génération. La localité devint donc un foyer de tension permanente et le point d’orgue fut l’incendie de la villa du président de l’Union nationale pour la solidarité et le progrès, UNSP. Wallis Zoumarou, qui était un soutien engagé du candidat Nicéphore Soglo, tenait, en 2001, à infliger à Sèmèrè, une déculottée électorale au Général Mathieu Kérékou qu’il accusait d’avoir pris fait et cause pour Issa Kpara.

Disons, pour compléter ce tableau, que beaucoup de jeunes gens de Sèmèrè étaient en prison à l’issue de ces violences et le président de l’UNSP voyait là encore la main persécutrice du régime Kérékou. Ce fut pourtant après 22 heures que, contre tout bon sens sécuritaire, le cortège du Général Mathieu Kérékou fit son entrée dans Sèmèrè. Epuisés par une journée harassante que nous venions de passer sur les pistes poussiéreuses, nous étions un certain nombre de journalistes à préférer rester paresseusement dans le minibus réservé à la presse. Soudain, un de nos confrères vint, excité, nous alerter : Bio Tchané veut parler !

La structuration de l’équipe de campagne du Général Mathieu Kérékou en 2001 était simple, mais d’une extrême efficacité. Chaque ministre dirigeait la campagne électorale dans sa zone d’origine. Et, qui disait ministre au temps de Kérékou, disait homme fort et puissant. La campagne dans la Donga était donc coordonnée par son ministre des Finances, Abdoulaye Bio Tchané. Le simple fait d’entendre qu’il prenait le micro au cours de ce meeting justifia que nous nous précipitâmes hors du minibus, pleins d’excitation et de curiosité.

Nous ne connaissions alors du personnage Bio Tchané que l’image que donnait de lui notre consœur Annick Balley de la télévision nationale, qui était son attachée de presse. On le voyait souvent dans le journal télévisé, en ouverture ou en clôture de séminaires ou de symposiums élitistes. On le voyait à travers cette expression corporelle froide et fuyante, la tête toujours hors de l’axe verticale du cou, et donc excentrée par rapport au col de ses costumes. On le voyait toujours lire ses discours à voix très basse comme s’il se parlait à lui-même ou s’il économisait ses cordes vocales. On ne l’avait jamais vu donnant des accolades chaleureuses ou riant franchement.

Mais, ce soir-là à Sèmèrè, ce fut un tout autre Abdoulaye Bio Tchané que nous découvrîmes. Il se révéla tribun dans sa langue maternelle et bon scénariste. Il sut créer en quelques slogans, l’interaction entre lui et ce public sorti nombreux. Il poussa même la chansonnette. Ce n’était plus le grand timide et l’austère financier que nous pensions.

L’absence de ce Bio Tchané de la ligne de départ en 2006 fut un des éléments capitaux d’analyse de la facilité avec laquelle Yayi s’adjugea le fauteuil présidentiel. Abdoulaye Bio Tchané n’aurait sans doute pas gagné la présidentielle. Mais, il aurait été, en faisant mieux que les 5 pour 100 qu’il fit en 2011, une douloureuse épine dans le talon du sprinter Yayi.

Tchané n’était pas candidat et la Donga faisait bloc derrière Yayi. La stratégie de Adrien Houngbédji dans la zone qui consistait à salarier les conseillers communaux, ne produisit aucun effet. Cette Donga qui, sous l’activisme du président de la Commission électorale départementale, CED, Allassane Zoumarou, passa le nombre de ses électeurs de moins de cent mille en 2001, à plus de 150 mille en 2006, jouait une partition décisive dans l’avènement au pouvoir du chantre du Changement.

Après le meeting de Bassila qui ne dérogea pas à la règle de l’enthousiasme observé depuis la veille, notre cortège fit un détour dans l’arrondissement nagot de Manigri, avant de mettre le cap plus au nord vers Djougou que nous atteignîmes au-delà de minuit. Notre cortège se dirigea vers une grande demeure bâtie avec soin et finesse, avec une vaste cour pavée. C’était là notre gîte temporaire. Il fut gracieusement mis à notre disposition par Garba Fouléra. Yayi logea en haut dans une grande chambre confortable. Le reste de l’équipe s’installa dans les chambres en bas. Il y avait suffisamment de place pour tout le monde. Nous allions pouvoir nous offrir un sommeil réparateur, en attendant le lendemain. Le grand meeting de Djougou était en effet programmé pour l’après-midi du lendemain, mardi.

(✋À demain)

*Tibo*

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