lundi, 23 avril 2018 •

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FIL D'ACTUALITÉ

Mémoire du chaudron 49




Ce matin, se tient à notre siège de campagne de Bar Tito, la première réunion de la direction nationale de campagne. Il s’agissait surtout d’une réunion de prise de contact pour la directrice de campagne fraîchement désignée, Vicencia Boco. J’avais hâte de la voir, de la soupeser, de la jauger, de voir si ce choix spectaculaire valait vraiment le coup.

Une salle polyvalente à l’étage fut juste assez grande pour contenir la quinzaine de participants que nous étions. Vicencia Boco, assise au fond de la petite salle, parlait posément. Elle ne paraissait aucunement impressionnée par cette assemblée d’hommes dont la plupart se seraient bien préférés à sa place. Elle parlait avec assurance, comme si elle avait toujours été là, avec nous. L’assemblée, silencieuse, buvait le discours introductif de cette petite femme qui, finalement, ne manquait pas de tenue et de cran.

Après s’être présentée d’excellente manière, elle exposa sa vision de ce que devraient être la méthode de travail et les relations entre membres de la direction nationale de campagne. Je recherchai vainement dans la salle la silhouette sèche et tendue de Candide Azannaï. Je l’avais aperçu une ou deux fois au siège de campagne. Il faisait partie, m’avait-on dit, des hommes de Patrice.

Il était réputé pour sa maîtrise de certains ghettos de Cotonou. Le docteur Jean-Alexandre Hountondji, dans un costume strict, était porte-parole du candidat Yayi, un poste pour lequel certaines indiscrétions avaient annoncé Me Lionel Agbo. Les négociations avec ce dernier pour le retrait de sa candidature et son ralliement auraient achoppé sur le niveau jugé inacceptable de ses exigences.

Je ne pouvais surtout pas rater dans la salle les solides épaules courbées comme celles de Armand Zinzindohoué. C’était mon premier contact physique avec lui. J’avais souvent, entendu parler de lui et de François Noudégbessi, deux nouvelles recrues qui avaient fait leur entrée dans le yayisme par le biais du pasteur Michel Alokpo. Tout ce que je savais du "frère Armand", c’est qu’il était ingénieur des Travaux publics et s’investissait par ailleurs intensément dans la vie associative dans le milieu évangélique. Il était, je crois, président de l’Association des auditeurs de Radio Maranatha, la radio qui faisait autorité dans le milieu évangélique.

J’avais entendu dire que son domicile de Akossombo abritait, certains soirs, des réunions de jeunes frères évangélistes, pour le soutien à la candidature de Yayi. Mon groupe de départ, celui qui posa les premiers jalons du soutien à la candidature de Yayi dans le milieu évangélique, s’était distendu et quelque peu délayé, depuis un moment, dans un grand magma fait de comités de pasteurs, de comités de cadres chrétiens et que sais-je encore. Et c’était d’ailleurs cela le cours normal des choses.

Il fallait que les nouveaux croissent et que les anciens disparaissent. Je recevais donc des échos de plus en plus lointains de la mobilisation et aussi déjà des inévitables guerres de positionnement, des intrigues féroces et des coups bas au sein du bloc évangélique formé autour de la candidature de Yayi.

"Pourvu qu’ils votent vraiment Yayi", me disais-je, sans attendre quelque angélisme de qui que ce fût. Car j’étais déjà un chrétien averti, qui ne se faisait plus grande illusion sur certaines choses.

Mon rapport au christianisme ne fut jamais un rapport religieux. Je n’étais, à proprement parler, pas le type de fidèle dont rêverait un jeune pasteur sans expérience. Car il se fût trop vite senti choqué par mon grand détachement par rapport à la vie sociale de la communauté paroissiale.

Je n’allais pas rencontrer Dieu à l’église les dimanches. J’y allais avec ma part de Dieu. J’y allais pour raviver et entretenir cette flamme spirituelle et non religieuse qui brûlait en moi depuis ce mois de juin 1998 où, dans la solitude de ma chambre d’étudiant finissant, couché sur ce matelas posé à même le sol, je fis le point de ma vie, de mes angoisses, de mes questions demeurées sans réponses depuis mon enfance. Ce jour-là, j’eus la douce sensation d’avoir parlé avec quelqu’un.

C’était une sensation unique, une sensation apaisante. Je n’avais pas reçu de réponse à mes questions. Je ne voulais même plus de réponses. Quelque chose s’était passé et je m’étais relevé, gonflé à bloc et prêt à aller au-devant de n’importe quel défi. Je venais de faire mon chemin de Damas.

Mon rapport à la spiritualité fut précoce et dur. Mon père était un animiste et fier de l’être. Garçon unique de sa mère, il avait dû être extrêmement "préparé" à la survie par celle-ci. De sorte que rien ne l’ébranlait. Il comprit donc difficilement que cette scarification qu’il fit à tous ses enfants, comme il faisait d’ailleurs régulièrement quand j’étais encore tout petit, se transformât, chez moi, en une plaie qui échappa, pendant près de deux ans, à tout contrôle. J’avais peut-être deux ans et aucun soin médical ne venait à bout de cette profonde plaie qui s’installa dans mon dos, juste sur la colonne vertébrale et qui était si profonde que parfois on pouvait apercevoir un bout de ma structure osseuse.

J’imagine encore aujourd’hui ce qu’aurait été la culpabilité de mon père si cette plaie mystérieuse, créée dans mon dos par une scarification qu’il fit de sa propre main, avait conduit à l’irréparable. Ce ne fut toutefois que sa première alerte par rapport à moi, ce dernier garçon, cet septième enfant qui, âgé de deux ans à peine, posait des questions d’adulte.

La seconde alerte vint lorsque j’étais en classe de CE2. Un matin, je me réveillai, le visage profondément lacéré comme des balafres yoruba. Mais je ne sentais aucune brûlure, car les traces de lacération avaient cicatrisé, comme si je les portais depuis des années. Je ne me rappelle plus le nombre de poudres que mon père me fit aussitôt avaler, avec force paroles fortes. Il commençait sans doute par comprendre qu’une vigilance constante devrait désormais être de mise autour de moi. Et il le faisait. Pas seulement autour de moi. Mais autour de tous ses enfants, avec tout l’attirail en sa possession.

Je vis cependant la profondeur de sa douleur et de son désarroi ce lundi 17 juin 1985, lorsque ma grande soeur Jeanne, sa fille aînée, rendit l’âme sur la table d’accouchement, alors que jeune bachelière, elle était en mission d’enseignement au Lycée Mathieu Bouké de Parakou. Alors, je surpris, pour la première fois, les larmes de cet homme que je croyais inébranlable et qui, maintenant, pleurait silencieusement, retranché dans sa chambre à coucher, pendant que le salon grouillait de monde et bruissait de sanglots.

Il avait pourtant livré bataille lorsqu’il vit, deux jours plus tôt, un caméléon dans sa douche. Un mauvais signe absolu. Il fit le tour des hommes forts de la communauté fon à Parakou. Mais la mort frappa durement et emporta Jeanne. Déboussolé par la douleur et dorénavant rempli de doutes, mon père fit l’option de tout abandonner et vida sa chambre de tout ce qui faisait son assurance dans le domaine ésotérique.

Pendant quelques mois, il autorisa et encouragea même la tenue, dans notre salon, des réunions des groupes de prière catholiques du quartier. C’était alors un homme bouleversé, déstabilisé, qui se tenait debout parfois sur les premiers sièges, répétant, même s’il n’y comprenait pas grand-chose, les prières du Saint Sacrément.

Mais cette flamme, entretenue et accompagnée par nos voisins du quartier, notamment le couple Bovis, le couple Ayihonnou et la matriarche "maman Roma", ainsi surnommée pour son héroïque pèlerinage à Rome, cette flamme, disais-je, connut un nouveau vacillement quelques années plus tard.

Nous étions au début des années 90 et je reprenais la classe de Troisième pour raison d’année blanche. L’année scolaire tirait à sa fin et les examens se profilaient à l’horizon. Mes résultats étaient excellents et j’abordais avec sérénité cette dernière ligne droite vers le BEPC. Je lisais énormément et sur bien de sujets, je planais au-dessus du niveau de la classe. Mais un soir, quelque chose se produisit, qui ne trouva aucune explication jusqu’à ce jour.

Je venais de terminer mon dîner et, comme d’habitude, je me précipitai sur livres et cahiers. J’avais du retard sur la lecture de deux livres que je devais retourner le lendemain, à la bibliothèque départementale. Il s’agissait de "La valise en carton" de Lynda de Souza et du livre autobiographique "Au nom de tous les miens" du Juif polonais Martin Gray sur le terrible ghetto de Varsovie sous le troisième Reich allemand. Livre signé par l’académicien Max Gallo.

J’avais également un manuscrit de roman que je tenais à terminer, comme si un éditeur, quelque part, s’impatientait. Mais à peine m’étais-je mis à table que je ressentis une brûlure sur un point de ma lèvre supérieure, comme si une guêpe audacieuse venait de m’innoculer son venin. Je frottai nerveusement puis, face à la persistance de la brûlure, j’y passai du "zoro chinois". J’essayai ensuite, vainement, de me concentrer sur ma lecture. Finalement, je décidai d’aller me coucher. La brûlure, qui s’était calmée entre-temps, se transforma, à l’aube, en une douleur insupportable. Je sentais comme mille voire dix milles aiguilles pénétrer et se remuer dans toute ma gencive supérieure. Impossible de mouvoir la bouche. Impossible d’avaler quoi que ce fût. Je restai couché toute la journée, essayant cependant de rassurer la maisonnée du mieux que je pouvais.

Mais le lendemain, je ne pouvais plus ni parler, ni me mouvoir. Ma grande soeur Zéphyrine décida, face à l’indécision générale autour de mon état de santé, de prendre les devants. "Ça là, c’est plus affaire d’hôpital", dit-elle. Mon père traversait une douloureuse période de doute presque existentiel, depuis le décès surprise de Jeanne. Ma mère, démotivée et déstructurée par la douleur, fonctionnait comme un zombie et ne faisait plus que quelques sporadiques apparitions au marché Arzèkè.

Ma soeur Zéphyrine fit donc venir un taxi puis m’embarqua pour une destination que j’ignorais. Ce dont je me souviens, c’est cette odeur insupportable de fiente de pigeon qui nous accueillit dans cette maison vague, derrière la gare de chemin de fer de Parakou, et non loin de l’ancien aérodrome. De la cour de la maison, on pouvait d’ailleurs apercevoir l’épave de ce bimoteur des Transports aériens du Bénin, TAB qui, au milieu de la décennie 80, loupa son décollage et finit sa course dans la broussaille.

Le vieil homme qui nous accueillit dans la cour et qu’à ma grande surprise Zéphyrine appelait "papa", me toisa aussitôt du regard, avant de nous indiquer nonchalamment un petit banc sous un manguier au milieu de la cour. L’homme ne portait pour tout vêtement qu’un minuscule caleçon. C’était un Holli venu, quelques mois plus tôt, des confins du département du Plateau, dans le sud-est du Bénin. Le lieu me répugnait particulièrement et ces nombreuses tortues qui circulaient librement dans la cour m’intrigaient, tout comme m’intrigait la progressive diminution de la douleur, dès que je me fus assis sur le banc. Le vieil homme sembla nous abandonner là, pendant une éternité. Puis lorsqu’il se décida à parler à ma soeur, sa seule déclaration fut : "Je veux dire deux mots, droit dans les yeux de son père, avant toute intervention ".

Ma soeur, effrayée, essaya d’expliquer le caractère imprévisible de mon père. Il pouvait en effet refuser de venir, tellement sa déception était grande par rapport à cette vision de nos réalités qu’il croyait si tant maîtriser. Mais l’homme se fit inflexible. Alors, ma soeur repartit et revint, plus d’une heure plus tard, avec mon père et ma mère.

"A-t-on idée de laisser exposé à l’air libre ce type d’enfant ?" demanda le guérisseur qui fusillait du regard mon père. Celui-ci resta muet. Après un long silence, le vieil homme essaya de rompre à nouveau l’ambiance : "Cet enfant, tu peux me le donner s’il ne t’intéresse pas". Puis il enchaîna : " Tu n’es pourtant pas n’importe qui. On reparlera le soir, quand j’aurai délivré ton garçon du tchakatou et du gambada".

Il congédia ensuite mes parents, en leur demandant de revenir le soir, avec du savon noir appelé "kôtô" et une éponge en fibre naturelle. Quant à moi, je restai là, assis, en attendant le soir...L’étrange soir !

( À demain ✋🏾)

*Tibo*

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