mercredi, 18 juillet 2018 •

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FIL D'ACTUALITÉ

Mémoire du chaudron 46




Dans un scrutin ouvert comme celui de 2006, le choix du siège de campagne des candidats est déterminant, en ceci qu’il constitue un message envoyé à l’électorat. Je peux dire, partant de l’expérience qui fut la mienne à Bar Tito en 2006, que c’est du siège de campagne que partent les influx et les impulsions, bons ou mauvais. Le choisir dans un quartier populaire ou même populeux si possible établit une sorte de proximité avec les populations qui, sans forcément s’y rendre toutes, se l’approprient d’un point de vue émotionnel, à force de le voir et de le côtoyer.

Pour un candidat comme le nôtre qui n’était pas le produit d’un parti politique, le siège de campagne représentait, pour certains militants, la seule matérialisation physique de l’objet de leur choix politique. S’y rencontrer et y rencontrer n’importe qui, leur donnait le sentiment d’appartenir à une vraie dynamique.

Notre siège de campagne était à Bar Tito, au coeur du septième arrondissement de Cotonou. Je connaissais assez bien le septième arrondissement, car le journal "Le Progrès", où je travaillais, y avait son siège, précisément à Sikècodji. J’y avais déjà également assisté nuitamment, en compagnie de Macaire Bovis, à une réunion d’un comité de soutien à la candidature de Yayi. Notamment chez la fratrie Bandeira à Maro Militaire.

Cette zone, initialement chasse gardée de la Renaissance du Bénin, avait montré des velléités d’émancipation aux élections législatives de 2003, en donnant ses meilleurs scores à un jeune loup de la mouvance Kérékou, élu député à l’Assemblée nationale, contre toute attente : Eustache Akpovi.

La première fois que j’ai mis pied au siège de campagne de Bar Tito, le bail venait à peine d’être conclu. Adam Bagoudou m’avait invité pour une visite des lieux. Arrivé là, j’ai eu aussitôt cette sensation irrationnelle que le lieu, au-delà des critères psycho-sociologiques énumérés plus haut, était "bon". C’est ce genre de sensation que vous captez et que vous ne réussissez à expliquer à personne.

Je savais très bien que dans ma culture, le choix de l’emplacement d’un endroit aussi important qu’un palais, un marché, un nouveau village, ne se faisait pas sans que le bokônon vînt d’abord questionner le sort. Dans certaines cultures occidentales, on étudierait les vibrations des lieux.

Chez nous les évangéliques, on se contente bien souvent de prier et de "prendre possession" des lieux. C’est pour dire l’omniprésence de la métaphysique dans la conquête du pouvoir. Soit vous prenez le devant en en faisant une réalité avec laquelle vous composez sans complexe, soit vous faites semblant de l’ignorer et le croiserez à chaque détour.

La question lancinante est de savoir si on gagne une élection présidentielle parce qu’on a su faire les bonnes jonctions entre le physique et le métaphysique ? Ou alors est-ce l’inverse, c’est-à-dire que le rationnel et l’irrationnel se mettent à votre service, transformant même vos erreurs en coups de génie, simplement parce que vous êtes celui qui doit l’être ?

Bref, en arrivant à l’endroit indiqué à Bar Tito, j’y retrouvai Charles Toko, Souleymane Naïmi, un activiste forcené des premières heures du yayisme, et bien entendu Adam Bagoudou. Nous fîmes ensemble le tour de cette agréable construction en R+1, bâtie avec simplicité et goût. A l’étage, nous identifiâmes une vaste pièce lumineuse qui devrait servir de bureau pour notre champion. Une autre pièce juste à côté devrait servir de bureau pour le chef de l’administration du siège. Deux autres appartements repérés serviraient bien de salles polyvalentes et accueilliront plus tard certaines réunions de portée capitale. Enfin, un dernier module vague servira par la suite comme bureau pour Vicencia Boco, la directrice de campagne.

Ah directrice de campagne, parlons-en ! Non, mais avant, finissons rapidement notre développement sur le siège de campagne.

Certains lecteurs peuvent ne pas saisir sur l’instant le message que j’essaie de passer et qui est au-dessus de la simple superstition, mais le premier jour où vous mettez pied dans ce genre de siège de campagne, vous savez, si vous laissez vos capteurs en alerte, si on y débouchera le champagne de la victoire ou si on y fera ruisseler les larmes de la défaite. Pour moi, le lieu était "bon".

Cependant, c’était sans compter avec cet ingérable Tundé qui, une dizaine de jours plus tard, m’invita à visiter, à Akpakpa-Abattoir, ce qu’il avait décidé, seul, de louer comme siège national de campagne du candidat Yayi. Sur son insistance, je finis par me rendre dans ce bâtiment à étage qu’il avait déjà totalement équipé. Ça, c’était du Tundé tout craché. Il avait réfléchi à la place de tout le monde. Il avait décidé, seul, de la nature du mobilier, de la distribution des pièces, de la nature du matériel fongible. Disons que Tundé avait déjà fini la campagne dans son esprit.

Mon agacement devint très perceptible quand, à l’issue du tour du propriétaire que nous fîmes ensemble, il me demanda de mettre la pression nécessaire pour que les activités, qui démarraient à Bar Tito, soient transférées dans ce siège excentré de Akpakpa. " Yayi Boni lui-même est déjà passé voir, et il est content", me dit-il, pour me couper l’herbe sous le pied.

Je savais, depuis l’affaire du choix du cauris, que Tundé disait vrai quant à l’implication directe du candidat Yayi dans les initiatives souvent, passez-moi le mot, dingues, qu’il prenait. Donc je savais que Yayi était déjà dans une manœuvre pour réduire l’influence du siège de campagne de Bar Tito, le siège "Patrice". Et pour conduire ce genre d’opérations, il savait détecter dans notre groupe, celui qui opposerait le moins de résistance quand il sortirait ses idées souvent grosses comme une montagne. Je savais aussi que Yayi faisait déjà jouer la peur de " Patrice" dans l’esprit de quelqu’un comme Francis da Silva, dont le bâtiment à Ganhi, en face du restaurant "Le laurier", à quelques pas du premier siège du journal " Le Matin", servait jusque-là de locaux pour le Bureau Central Intérimaire, BCI.

Je repartis du siège de campagne de Tundé avec une cynique satisfaction. "Nous allons rigoler bientôt", me disais-je en pensant à la vivace inimitié entre Tundé et Jean Djossou, patron de l’imprimerie Nouvelle presse, qui exécrait jusqu’à la prononciation du nom de son concurrent dans les affaires et désormais concurrent dans le Yayisme, Razaki Olofindji Babatundé.

Grâce à Jean Djossou, nous avions pu nous libérer du monopole de l’imprimerie Tundé sur la mise à disponibilité des effigies de Yayi. Désormais, il nous sera utile pour battre en brèche l’idée d’un siège de campagne loué par Tundé. On apprend si vite à être cynique en politique. Depuis qu’il avait l’écoute de Chantal de Souza, je voyais en effet Jean Djossou monter en puissance dans le yayisme. Et je crois que le pauvre Tundé avait dû le remarquer aussi, meurtri et angoissé.

Mais si je déniais à Tundé toute légitimité à partir en guerre contre le siège de campagne de Bar Tito, je comprenais les appréhensions légitimes de Francis da Silva face à l’entrée fracassante de son pire cauchemar, Patrice Talon, dans la dernière ligne droite d’une conquête que lui Francis faisait depuis deux à trois ans. Ami personnel de Mathieu Kérékou dont il œuvra au retour aux affaires en 1996, Francis da Silva connut, comme certains autres opérateurs de la filière coton, des périodes fastes, jusqu’au retour de Patrice Talon dans la filière, au début des années 2000.

Ce concurrent impitoyable dans les affaires les poussera ensuite presque à la limite de la mendicité, par la rudesse de la compétition qu’il instaura de fait dans le secteur. Je savais que Francis da Silva était financièrement mal en point, malgré sa vaste et somptueuse demeure du quartier Jak. Je savais qu’il n’attendait plus que le départ de Kérékou et l’avènement de Yayi pour se relancer. Et voilà que réapparaissait la silhouette de Patrice...

Finalement, Francis da Silva et Tundé boudaient le siège de campagne de Bar Tito pour des raisons différentes. Pour d’autres raisons aussi, Jean Djossou et moi boudions le siège de campagne de Tundé et de... Yayi.

C’est pourtant à Bar Tito que s’installa Vicencia Boco, la directrice nationale de campagne. Le choix de Vicencia Boco, une gaffe qui devint un coup de génie. Vicencia Boco... et si on en parlait demain ?

(À demain ✋🏾)

*Tibo*

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