lundi, 20 août 2018 •

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FIL D'ACTUALITÉ

Mémoire du chaudron 43




À quelques semaines du lancement officiel de la campagne électorale pour les élections présidentielles de 2006, il nous apparaissait évident que notre principal challenger serait Adrien Houngbédji. Une trentaine de dossiers de candidature ont été reçus par la commission électorale. Sur les 26 validés, le tirage au sort plaçait notre candidat à la 26 ème place, c’est-à-dire dans l’angle droit, en bas. C’était pas très mal. "L’homme aux lunettes avec le cauris, dans l’angle droit en bas du bulletin unique", facile à identifier.

Nous avions réussi à faire passer dans la conscience collective notre candidat comme le favori. Il nous restait à éviter le spectre de la confrontation nord-sud qui, même si elle passait inaperçue au premier tour, à cause de la pléthore de candidats, pourrait se présenter au second tour. Je redoutais personnellement ce schéma et donnerais de mon possible pour l’éviter. Car ma naissance et mon parcours de vie seraient totalement en porte-à-faux avec toute exploitation à des fins électoralistes de nos différences ethniques.

Même si j’assume sans complexe mes origines aboméennes, je n’en demeurais pas moins un natif de la ville de Parakou, à 500 kilomètres au nord de Cotonou. Septième d’une fratrie de huit enfants, j’y ai vu le jour et ai grandi dans un de ses quartiers les plus effervescents, le quartier Yéboubéri. Mon père s’y était installé au début des années 60, pour des raisons professionnelles. Je garde des dix-huit premières années passées dans ce quartier, le souvenir d’une enfance ordinaire mais heureuse. Dans cette cour commune que nous partagions avec la famille nombreuse de notre bailleur, je m’étais toujours senti chez moi dans chaque chambre et pouvais déjeuner là où la faim me prenait. J’étais chez moi et n’avais besoin de personne pour m’en convaincre.

Dans ce quartier à la sociologie complexe, il y avait, vivant en harmonie avec les populations majoritairement dendi, de grandes familles originaires de la partie méridionale du pays et aux patronymes très typés comme les Sonon, les Azon, les Agonglo - Sossa - Dêdê, les Anagonou, les Sêmassou, les Akpakoun, les Tonoukouin, les Soglo, les Gbèdo, les Amoussou, les Bovi, et bien entendu les Adagbè. Je revois encore mon père, certains soirs de pleine lune, étendre son long fauteuil transatlantique sur la vaste cour devant notre maison. C’était un homme austère et extrêmement discipliné. Nous savions reconnaitre à distance, le bruit caractéristique de sa mobylette AV 85. Alors, dans une bousculade générale, nous remettions tout le séjour dans un ordre impeccable avant son arrivée. Il n’était souvent pas dupe, en voyant tout dans l’ordre, de l’ambiance de foire qui y régnait l’instant d’avant. Je ne lui connaissais aucune distraction en dehors de ce poste radio aux antennes interminables sur lequel il ajustait en permance les fréquences en onde courte de la radio nationale émettant de Cotonou. Son émission phare qu’il écoutait jusqu’à tard était la chronique des faits divers en langue fongbe appelée "Xovi cléhoun". Une émission dont la particularité était ces histoires incroyables pourtant servies avec conviction. Des histoires qui se déroulaient presque toujours en Allemagne ( djanma to ) ou dans un village lointain des plaines du Caucase. J’avais une profonde admiration pour cet homme rigide et intègre.

Mais c’était autour de ma mère que nous nous retrouvions souvent, parce qu’elle donnait tout et ne nous refusait rien. Levée aux premiers rayons du soleil, cette femme infatigable et enthousiaste parcourait le marché Arzèkè dans tous les sens, changeant plusieurs activités avant la tombée de la nuit. Elle maniait avec autant d’aisance le baatonu avec la femme bariba vendeuse de moutarde traditionnelle " sonrou", que le dendi avec le boucher ou le vendeur de sel, le zarman avec le Nigérien vendeur de friperies ou le cordonnier, le fongbe avec les femmes fons vendeuses de pagnes, d’étoffes ou de farine de céréales. C’était ça le marché Arzèkè. Une école du vivre-ensemble. Un carrefour où les différences étaient une richesse. C’était le Bénin. Ma mère revenait parfois si fatiguée le soir que, pendant que nous la pressions de toutes nos doléances tels des renardeaux au retour de chasse de leur génitrice, nous pouvions la surprendre sommeillant, pendant que sa main était encore dans l’assiette du dîner. C’était sur elle que pesait l’essentiel des charges de fonctionnement de la maison ; et elle se battait avec furie et amour afin que nous ne manquions de rien. Par ces lignes, je rends un tendre hommage à toutes ces femmes battantes, ces amazones inconnues qui ont tout sacrifié pour leurs enfants, mais qui, comme ma mère, hélas, ne vécurent pas suffisamment vieilles pour se prélasser à l’ombre de l’arbre qu’elles ont planté et arrosé de leur sueur et de leurs larmes.

C’est naturellement à Parakou, dans ce Yéboubéri de ma naissance, que je fis mes premiers pas à l’école. J’ai commencé l’école par effraction. J’y suis allé seul, pieds nus et sans uniforme. J’y suis allé à l’insu de mes parents. J’avais décidé de me rendre à l’école parce que j’en avais marre de partager la moitié de tout ce qui me tombait dans le plat avec ma soeur aînée Marguerite, afin qu’elle acceptât de partager ses leçons de la journée avec moi. Je ne me souviens plus de mon âge à l’époque, mais on me trouvait trop jeune pour l’école. J’avais pourtant une soif de connaissance si brûlante qu’à force de compromissions diverses avec Marguerite, j’avais fini par en savoir autant qu’elle en lecture, en écriture, en chansons scolaires et en poésie. Alors un après-midi, je franchis le pas. Profitant du manque de vigilance à la maison, je me rendis seul jusqu’à l’école primaire publique centre, derrière le commissariat central de Parakou. Quand j’entrai dans la cour de l’école, l’ambiance bruyante qui y régnait me surprit. C’était le moment de la récréation de l’après-midi. Les écoliers, comme un troupeau libéré de son étable, s’égayaient dans tous les sens, jouant, sautant, gambadant. Je répérai mon cousin Barthélémy avec qui j’avais échafaudé le plan. Il était au CI et m’aida à me fondre dans la masse des écoliers qui retournaient, dans le désordre, en classe de CI groupe pédagogique B, aux coups de gong marquant la fin de la récréation.

C’était l’heure de la lecture. Tour à tour, les écoliers passaient au tableau et lisaient les lettres, les syllabes et les mots, en les montrant de ce long bâton qu’ils se passaient. Bientôt vint mon tour. Quand je me levai et avançai résolument de mes petits pas résolus vers le tableau, dans cette tenue bigarrée, "maîtresse Sakinatou" écarquilla les yeux de surprise, mais n’arrêta pas mon élan. Je saisis le bâton, et d’une voix limpide, prononçai tout ce qui était écrit sur le tableau noir. "Viens ici, mon garçon. Comment t’appelles-tu ?" me demanda-t-elle pendant que je retournais m’asseoir. Tétanisé, je ne savais quoi répondre. La maîtresse se fit plus douce : "Dis-moi, tu lis très bien. Qui t’a amené à l’école ? ". J’étais toujours paralysé par l’angoisse. Alors, toujours un peu plus intriguée, elle me demanda enfin si j’avais un frère ou une soeur dans l’école. Bien sûr que Marguerite y était, mais elle faisait le CP, au groupe pédagogique A. Mais il y avait plus qu’elle. Mon frère aîné Albert était au CM2, dans le groupe pédagogique B. Je murmurai d’une voix tremblante cette indication dans les oreilles de "maîtresse Sakinatou" qui s’était entre-temps abaissée pour m’écouter, dans ce silence de cathédrale qui s’était aussitôt abattu sur la salle. Elle envoya aussitôt chercher Albert qui fit de gros yeux ronds en me retrouvant là, pieds nus, dans cette tenue ridicule. Mais la maîtresse le rassura et insista pour qu’on me ramenât le lendemain.

La nouvelle fit grand bruit, le soir à la maison. Mon père, mis au courant, administra une mémorable raclée à tous ceux dont la responsabilité était engagée dans ce qui était arrivé. "Et s’il se perdait, Hein ?", fulminait-il. Mais les dés étaient jetés. La maîtresse voulait qu’on me ramenât le lendemain. Dans la nuit, ma mère rafistola grossièrement un ancien uniforme kaki de Albert. Le lendemain, on dut recourir à une ficelle pour retenir à ma taille cette culotte qui me descendait outrageusement jusqu’au milieu du tibia. Ainsi commença pour moi l’aventure scolaire dans ce Parakou où est enfoui mon cordon ombilical, dans ce Yéboubéri où un Ahanhanzo parlait aussi brillamment le dendi qu’un Moumouni.

Je savais vaguement que j’étais fon, originaire d’Abomey, mais cela comptait peu, jusqu’à un certain dimanche de 1991. C’était le jour du scrutin du second tour des élections présidentielles de 1991, opposant Mathieu Kérékou à son premier ministre issu de la conférence nationale, Nicéphore Soglo. J’étais en classe de Troisième et suivais d’une oreille distraite les débats politiques en cours. Je n’étais pas encore électeur, et donc ce dimanche matin, je me rendis tôt dans l’enceinte du Ceg1, aujourd’hui Collège Hubert Maga, pour achever dans ce calme qui me faisait si tant de bien, un livre qu’on m’avait prêté. Vers dix heures, je repris le chemin du retour en longeant la clôture en grille du centre départemental hospitalier du Borgou. Pendant que je m’engageais dans la cour de l’école primaire publique "Montagne" que nous traversions en diagonale à l’allée comme au retour du collège, j’aperçus un groupe de jeunes gens du quartier, l’air inhabituellement excité, les yeux rougis, armés de gourdins et de lanières en cuir torsadé localement appelées "sonkpaka". Je les connaissais tous, car nous vivions tous dans le même pâté de maisons. L’un d’entre eux, le plus âgé, m’interpella fraternellement mais bruyamment. " Jeune frère, me dit-il, rentre à la maison et que personne d’entre vous ne sorte avant le soir. Nous irons en finir avec ces chiens de Fons des quartiers "Alagar" et "Camp Adagbè". Vous, vous n’êtes pas des Fons. Rentre et informe tes parents de rester dans le quartier jusqu’au soir". Je croyais à peine ce que je voyais. Je hâtai le pas pour donner l’alerte à la maison, avant qu’il ne soit trop tard. Je savais que mon père avait un programme de sortie ce jour-là. En partant de la maison, j’avais vu sa mobylette positionnée dehors. Je croisai sur mon chemin, trois ou quatre groupes de jeunes armés, plus excités les uns que les autres. Ils me répétèrent tous les mêmes mises en garde. Mon père m’avait parlé de violences et de chasse aux Fons dans cette ville en 1963, à la chute du régime du président Hubert Maga et en 1970. Mais c’était la première fois que je méconnaissais mes amis d’enfance, mes camarades de jeu, mes frères du quartier.

Arrivé devant notre maison, je vis mon père, accroupi, en train de gratter avec un brin de câble à frein, la tête d’une bougie d’allumage. Cela faisait, me dit-il, une heure que la mobylette refusait de démarrer. Ce chauffeur qui avait échappé à tant d’accidents devait avoir "mis des choses dans le corps", pensai-je. Je le tins rapidement informé de la situation avant de foncer dans la chambre, alerter tous les autres. Mon père revint dans le séjour puis d’instinct, alluma " Radio Parakou". Ce fut son salut. Des témoignages radiophoniques en direct des quartiers ouest de la ville, essentiellement peuplés de ressortissants fons, donnaient froid dans le dos. Nous passâmes cette journée dans la maison, reclus et anxieux. Les démons de 1963 et de 1970 se réveillaient soudain sur cette ville pourtant si ouverte. Une fois encore, des hommes politiques médiocres et sans scrupules avaient engagé une partie de la jeunesse de la ville dans une aventure honteuse et ignoble. Cette ville, la mienne, était devenue méconnaissable. La haine et la violence avaient pris le contrôle. J’étais devenu étranger sur la terre de ma naissance. Pendant une dizaine de jours, des wagons entiers de trains convoyaient dans une ambiance d’Apocalypse, les ressortissants fons, vers la partie méridionale du pays.

J’étais blessé et furieux. On me volait ma ville. Un mois plus tard, mon père, déjà à la retraite, prit définitivement le chemin d’Abomey. Il ne revit plus Parakou jusqu’à sa mort, une vingtaine d’années plus tard.

Quand à moi, ma conviction était désormais faite. La xénophobie, le régionalisme et l’ethnocentrisme comme instruments de conquête et de conservation du pouvoir politique, c’est avant tout une caractéristique des leaders faibles et sans envergure. Si je devais faire un jour un vrai combat public, ce devrait forcément être pour le vivre-ensemble, l’acceptation des différences comme richesses et non comme instruments politiques. Et à quelques jours du lancement officiel de la campagne électorale pour les élections présidentielles de 2006, ces souvenirs me revenaient, effrayants et lancinants. Mais pour le moment, il n’y avait pas de quoi s’alarmer. Les ralliements politiques s’enchaînaient en faveur de notre candidat. Nous savions que le plus décisif dans l’Atlantique serait Houdé. Il venait d’ailleurs d’annoncer officiellement qu’il se prononcerait dans les prochains jours. Wait and see...!

(À demain ✋🏾)

*Tibo*

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