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Mémoire du chaudron 36




Que tous les amis et frères qui, de bonne foi, ont pu se sentir mal à l’aise après la métaphore utilisée dans l’épisode 33 de mes chroniques et parlant des Egoun goun, reçoivent ici toutes mes excuses. L’intention n’était pas malsaine. Salut fraternel. On se tient et le récit se poursuit.

15 Janvier 2006. Le soleil, de ses rayons impitoyables, dardait la ville de Cotonou. Telles des fourmis ébouillantées dans leurs trous, hommes, femmes et jeunes déferlaient en un flot incessant sur le stade de l’amitié de Kouhounou, aujourd’hui stade Général Mathieu Kerekou. Le hall du palais des sports affichant complet depuis 11 heures, des bâches et de nouvelles chaises furent déployées dans l’urgence au dehors, sur l’esplanade. Des baffes gigantesques disposées sous les bâches, relayaient en boucle les chansons que nous avions compilées pour la campagne et dont les supports audio, tirés en plusieurs milliers d’exemplaires, devaient être mis en circulation à l’issue de la cérémonie de déclaration de candidature. Et pour maximiser l’effet et la portée de ces chansons, nous avions dressé méthodiquement une liste des tenanciers de bars et des électroniciens plus communément appelés "dépanneurs" qui seraient d’accord pour jouer à longueur de journées nos CD, contre intéressement. Et il faut dire que la moisson fut si grande que beaucoup d’entre eux, suppliaient juste pour avoir un CD.

L’idée d’impliquer les artistes si puissamment dans cette campagne électorale, vient de Charles Toko. Nous en discutâmes une première fois au début de l’année 2005. Il m’exposa son idée de façon si convaincante que je me demandai comment personne n’y avait pensé avant nous. Le premier développement qu’il me fit concernait le milieu bariba dont chaque village disposait d’un orchestre de musique moderne d’inspiration traditionnelle. Ces orchestres qui occupaient une place centrale dans la vie des communautés pouvaient en effet se transformer en de puissants instruments de communication dans ces milieux, surtout les vocalistes qui avaient développé au fil du temps une lyrique d’une grande finesse. Ils savaient parler aux leurs comme personne d’autre ne le pouvait. Et quand le frétillement de la guitare solo, si caractéristique de ces rythmes, envahissait l’espace et les esprits, quand le batteur donnait la cadence avec des appuis vigoureux et saccadés sur la grosse caisse accompagné des roulements cristallins des cymbales ; tout bariba vivait inévitablement ce transport de l’esprit dans un univers où tout devenait oui et amen. Ces orchestres demeurent à ce jour de véritables phénomènes de sociétés propres à cette aire culturelle, donnant en héritage au patrimoine national, des paroliers de génie dont le plus célèbre est Orou Karim. Charles proposa qu’on intègre tous ces orchestres dans notre stratégie de communication. Et c’était une proposition de génie car, à quoi servait-il de dépenser toute son énergie dans l’occupation des unes des journaux à Cotonou dans un pays majoritairement analphabète alors qu’une seule chanson allégorique en vernaculaire suffirait pour vous faire accepter ou rejeter par une communauté entière ? C’est cette idée qui fut ensuite élargie à tout le pays et qui donna cette compilation d’une dizaine de titres qui allaient bientôt révolutionner la communication politique sous nos cieux.

Si au palais des sports l’ambiance était euphorique, il n’en était pas de même à Cadjehoun. Edgar Alia montait toujours les enchères. Si Yayi voulait l’avoir à ses côtés tout à l’heure et pour la campagne, il devait s’engager, sur papier, à lui donner en cas de victoire, un ministère régalien. Il devait en outre lui assurer une autonomie de fonctionnement durant toute la pré-campagne et la campagne. En d’autres termes, le président de Humanité Bénin exigeait de fonctionner en dehors de toute la superstructure politique mise en place déjà. Il voulait faire valider son budget de campagne et exigeait subtilement qu’on lui confiât à lui seul toute la zone de Savalou et environs. Il était déjà quinze heures et Edgar Alia ne lâchait pas prise. Yayi le prenait longuement au téléphone puis raccrochait, impuissant, avant de demander qu’on relança son numéro. Cette situation inattendue irritait au plus haut point André Dassoundo et certains de ses amis de la cellule de stratégies et tactiques présents. Ils revenaient de la CENA où le dépôt définitif du dossier de candidature avait eu lieu et entendaient faire le cortège avec le candidat jusqu’au palais des sports. Mais voilà que Edgar Alia qui n’avait jamais été des leurs, prenait tout le monde en otage. Se passer de lui n’aurait rien changé à l’issue du scrutin, mais ce genre de réflexion est aisée, seulement à posteriori. Yayi ne voulait aucune faille des collines jusqu’au nord. Et dans ce contexte où un score serré n’était pas à exclure avec Adrien Houngbedji clairement identifié comme son principal challenger, il préférait ne prendre aucun risque. Il voulait Edgar Alia avec lui, même s’il fallait se plier à toutes ses exigences. Ce qu’il finit d’ailleurs par faire.

Autour de 16 heures, le cortège de Yayi finit par prendre départ. La Mercedes à immatriculation diplomatique de la Boad n’était plus au nombre des véhicules de son parking. Pour la circonstance le comité d’organisation avait loué sur place une Mercedes presque identique. Yayi occupait seul la banquette arrière. Devant, assis à côté du chauffeur Tankpinou, son garde du corps, à l’aide de son téléphone portable, maintenait le contact avec le stade de l’amitié. Le cortège de trois véhicules roula à vitesse moyenne, toutes les phares allumées. Mais alors qu’il finissait de négocier le rond point au niveau de Cica-Toyota, un morceau de pavé trainant sur cette chaussée défoncée du côté du mur de la Ceb, percuta si violemment le carter de la Mercedes, que toute l’huile à moteur gicla en une grosse traînée sur l’asphalte dégarni. Il n’était surtout pas question de s’arrêter. Le chauffeur maintint son allure malgré le bruit désormais métallique du moteur. Lorsque le cortège franchit le grand portail du stade, l’effervescence fut telle que Yayi, grisé, voulut faire le reste du trajet à pieds. Mais il se ravisa face à la résistance de son garde du corps. Le cortège se fraya péniblement un chemin jusqu’à l’entrée principale du hall où se trouvait un groupe dérisoire de sécurité, monté par le colonel de gendarmerie à la retraite, Tchousso, et au sein duquel je fus ahuri de découvrir le gigantesque gabarit de... Macaire Johnson !. Ils firent de façon impeccable une ceinture de sécurité autour du candidat qui s’avança vers la bouillotte qu’était devenu l’intérieur de l’auditorium. Le chauffeur Tankpinou pût juste déplacer la Mercedes sur quelques mètres avant de couper le moteur pour l’éternité. Plus tard, un porte-chars passera la récupérer. Tout comme la Mercedes de la Boad à Abomey, ce moteur aussi avait coulé et avait donc définitivement rendu l’âme. "La guerre des choses dans l’ombre", dirait le prosaïque Gaston Zossou. Je restai dans le sillage de Yayi jusque dans la salle où son apparition provoqua un tel déchaînement de passion que le pauvre DJ qui chauffait la salle déjà depuis plus de deux heures, y laissa pratiquement ses cordes vocales. Yayi, excité, entreprit un tour de salle. Quand il eut fini et qu’il se fut installé, quelqu’un entonna l’hymne national, repris en choeur par une foule ivre d’espérance. A la fin de l’exécution de "l’Aube nouvelle", je me glissai dehors où déjà quelques journalistes me réclamaient, pas pour une interview. Chacun d’eux avaient son petit prétexte pour me signaler sa présence. Quelqu’un parmi eux poussa même l’étourderie jusqu’à déjà me réclamer une copie du discours de Yayi. C’était mon univers et je le connaissais bien. Je savais que le discours était la dernière de ses préoccupations.

Cela faisait à peu près trois quarts d’heure que je me tenais là debout sur l’esplanade au dehors, du côté de l’aire de jeu dédié au handball lorsqu’un tumulte suffisamment fort, me parvint depuis le chaudron de la salle. J’y accourus aussitôt. Quand j’entrai dans le hall, la foule extasiée scandait " bissé !", "bissé !". Puis une voix mélancolique, émouvante et fluette s’éleva, remplit la salle, pétrifiant les esprits. Il chantait en langue fongbe, sur un rythme reggae langoureux, une chanson que bientôt toute la foule déchaînée reprenait avec lui. L’instant était surréaliste, magique. La grâce avait touché la campagne de Yayi. Je reconnus sur le podium, le physique presqu’efféminé de ce jeune homme dont j’avais rejeté l’offre quelques semaines plus tôt à Bar Tito quand il refusa de faire comme tous les autres artistes en laissant une copie de son CD. Il s’appelait GG Lapino. Son tube intitulé " Yayi Boni " comptera pour plus de la moitié dans le succès de notre campagne dans les départements de l’Atlantique et du Littoral. L’histoire de sa présence inattendue sur ce podium, mérite d’être racontée, pour la postérité.

(A demain ✋🏾)

*Tibo*

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