mardi, 18 décembre 2018 •

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FIL D'ACTUALITÉ

Mémoire du chaudron 30




Lorsque j’arrivai à Cadjehoun, Yayi était là, assis sur sa petite véranda. Il m’avait l’air un peu amaigri et fatigué, mais paraissait d’humeur normale. "Tiburce, fit-il dès que j’entrai dans la maison, tu n’es pas allé à la CENA avec eux ?". Je lui expliquai que j’étais resté au siège de campagne après le départ de la délégation. Il m’invita à m’asseoir sur l’une des chaises blanches en plastique que Ibrahim le gardien avait disposées sur la véranda. Yayi, comme d’habitude, voulait avoir le baromètre du terrain. Je le rassurai sans avoir besoin de le flatter. Car tous les signaux étaient au vert. L’enthousiasme était visible chez les populations et pour la première fois, nous avions des effets d’adhésion qui transcendaient les cloisonnements politico-régionalistes connus jusque-là. L’image hideuse de la confrontation nord-sud que nous redoutions avait été si bien noyée que Yayi paraissait suscité plus de passions positives dans les grandes agglomérations du sud que dans les fiefs traditionnels du nord qu’il reprenait au Général kerekou. Et ce résultat était loin d’être le fruit du hasard. En effet, en le présentant au sud d’abord sous l’emballage des églises évangéliques, en utilisant à fond sa proximité avec les Soglo dont nous mettions l’accent exprès sur la similitude des profils de technocrate - banquier, en insistant régulièrement sur ses liens filiaux avec une femme de Glexue, donc du sud, nous avions obtenu un résultat au dessus de nos attentes. L’essentiel des bastions RB fondait comme du beurre au soleil. "Yayi Boni, c’est le fils spirituel de Soglo", entendait-on carrément depuis Cotonou jusqu’à Abomey. La stratégie avait réussit et en cette mi-janvier 2006, je ne voyais vraiment plus comment nous pouvions perdre la présidentielle. A moins que, comme le soupçonne certains pessimistes, kerekou décide de ne pas l’organiser. Les signaux contradictoires, aussi ambigus les uns que les autres, qui nous parvenaient de la part du vieux Général, alimentaient abondamment ces faisceaux d’analyse. Ce paraissait évident, c’est que Kerekou était sous pression. Entre la volonté de partir du pouvoir sagement comme il fit naguère en 1991, et la pression impitoyable d’un lobby jusqu’au-boutiste qu’on disait puissamment assis au palais et actionné par une autre Chantal de Souza, il lui arrivait de vaciller dangereusement. Mais il ne fit néanmoins rien pour contrer l’avancement du mythe Yayi sur le terrain.
Le portail s’ouvrit et la délégation revenue de la CENA, déferla dans la maison. Le flegmatique professeur Jean-Pierre Ezin, derrière ses épaisses lentilles optiques, paraissait préoccupé. Pareil chez les autres membres de la délégation qui prirent siège sur l’étroite véranda dans un bruissement de chaises en plastique. Yayi demanda aussitôt à voir le dossier. Akobi lui tendit la chemise-dossier cartonnée. Yayi l’ouvrit puis feuilleta silencieusement le lot de documents à l’intérieur, scrutant certaines pages plus longuement que d’autres puis, sans émettre le moindre commentaire, le posa sur une chaise laissée vide à côté de lui. La ville bruissait depuis une demi-heure de rumeur de report de la date de
clôture des dépôts de candidature et sur cette information, Yayi se montra en avance sur nous tous en nous le confirmant d’office. La clôture des dépôts était ajournée de trois jours et était donc désormais fixée au dimanche suivant. " Rien ne presse, nous avons tout le temps " , dit-il, avant de nous lancer sur le ton d’un défi, sa première sortie politique, son investiture en tant que candidat à l’élection présidentielle. Il la voulait pour le même dimanche, dans trois jours. Et il tenait à faire salle comble. C’est vrai que la programmation de cette investiture lui avait été faite par la Cellule de Stratégies et de Tactiques, CST, installée dans une villa discrète à deux pas de l’ancien rond-point de godomey. Mais l’absence de Yayi avait fini par émousser cette ardeur. Au sein de la CST, se retrouvaient entre autres, le docteur Jean-Alexandre Hountondji, Karimou Chabi Sika, Saca Lafia, Bagoudou Adam, Nestor Noutaï et Charles Toko qui me confia avoir financé de sa poche, la climatisation des locaux au moment ou tous ces soi-disant politiques, rechignaient à sortir le moindre franc de leur poche. J’avais d’ailleurs toutes les raisons de croire à cette énième confidence de Charles, non seulement à cause de son engagement et de son zèle débordant, mais surtout à cause d’une formule que Saca Lafia lâcha un matin dans la petite cour du domicile de Yayi après sa première rencontre politique avec lui. Yayi qui, fin calculateur, évitait de s’afficher ouvertement avec Saca Lafia, pour ne pas choquer la susceptibilité de Kerekou, finit néanmoins par le recevoir en compagnie de Debourou Djibril. Je ne pris pas part à la séance, mais la mise au point que Saca Lafia fit à un des cousins de Yayi dans la cour, m’amusa et me revint souvent chaque fois que je voyais cet homme dont le visage paraissait sculpter pour ne jamais sourire. " Dites à votre grand frère que nous ne sommes pas venus vendre des cigarettes en politique", avait-il déclaré, la mine fermée. Voilà qui avait l’avantage d’être clair et bien dit, pensai-je alors, avec beaucoup d’amusement. Il vendait mieux que des cigarettes. Et cela devrait avoir son prix... en cash !
La CST avait donc proposé cette cérémonie d’investiture de notre candidat, une cérémonie qui devrait être surtout une grande opération de communication. Yayi, en nous donnant juste trois jours pour la réussir nous lançait un triple défi de mobilisation, d’organisation et de communication. Et parlant de communication, nous avions déjà bouclé l’affaire. La formule qui gagne était déjà en boîte : " ça peut changer, ça va changer, ça doit changer". Une accroche née un peu par hasard, sur les écrans de Didier Aplogan, au siège de son agence de communication "AG Partners" à Cadjehoun, à deux rues du domicile de Yayi. Cet après-midi là, Didier m’avait invité à son agence pour, disait-il "lui voir quelque chose". A mon arrivée, nous refîmes longuement le débat sur la mise en formule du terme " Changement " qu’il nous avait déjà convaincus de garder comme terme général de la campagne. Et entre le terme et la formule déclinable en mille slogans sur le terrain, il y avait un parcours du combattant. Après plus d’une demi-heure de discussion, nous n’avions pas toujours eu cette petite étincelle qui changeait tout. En ressortissant de l’agence, Didier m’invita à jeter un coup d’œil sur les propositions graphiques autour d’un cauris envoyé par madame Claude Olory-Togbe et oui qu’il avait fait photographier. Je le suivis donc dans son espace - graphisme où je retrouvai le large sourire graphique de mon cousin Luc Vodouhê dont personne en famille n’avait compris la décision de choisir toute cette misère en lieu et place d’une si valorisante carrière de médecin. Le cauris était là sur son écran. Il était large, beau, puissant, légèrement incliné. Il semblait déjà porter la magie de la victoire. En un clic de souris, Luc fit apparaître sur son écran la triptyque " ça peut changer, ça va changer, ça doit changer ". Il nous le montra sans trop savoir quoi en faire. Je le lis à haute voix. Quelque chose n’allait pas dans la progression de l’idée. Je proposai une réécriture de la formule mais en partant du " ça peut " et en terminant par la promesse " ça va". Didier Aplogan me tapauta aussitôt l’épaule en exultant : " Tiburce, là c’est bon, on l’a et ça va faire très mal ". Je répartis ce soir de l’agence, en essayant de répéter silencieusement et le plus longtemps possible ce slogan dont le style n’avait pas de précédent dans ma mémoire. " j’espère que tout cela n’est pas ridicule ", me disais-je.
Entassés sur cette modeste véranda, nous recevions la première vraie instruction de Yayi qui parlera désormais comme un commandeur, un chef politique. Il voulait le show pour dimanche, c’est à dire dans trois jours. Et ces trois jours que nous avions pour faire le plein du palais des sports, pour inonder l’espace de bannières et de calicots, seront les plus intenses que j’ai vécu en quatre années de marche vers le pouvoir.
Tiburce ADAGBE

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