mardi, 24 avril 2018 •

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FIL D'ACTUALITÉ

Les coulisses de la campagne du président YAYI en 2006

LES MEMOIRES DE CHAUDRON 1 à 50




Par Tiburce Adagbe
*Mémoire du chaudron* (1)
L’ambiance d’un certain mardi matin dans le bureau du président Yayi me revient à l’esprit. Je ne sais plus si Didier y était. Mais je me souviens qu’avec Enoc Gouroubera et Edgard Guidibi, nous avions presque réussi, au prix de moult subterfuges, à détourner la violente colère de Yayi contre les parutions du jour et qui justifiait notre présence dans son bureau. Quand les invitations de Yayi étaient pressantes, on le sentait dans la voix de Yasmine, son assistante. Au bout d’un moment, on annonça la présence de Lionel Agbo dans la salle d’attente. S’il est là, c’est que Yayi l’avait fait appeler. Ça faisait en effet un moment qu’il se plaignait de brasser de l’air à la présidence et de n’avoir jamais reçu une mission, ni la moindre parole à porter de la part du président de la république dont il était pourtant sensé être le porte-parole. L’occasion était donc trop bonne. Yayi allait pouvoir enfin lui en confier une. Il fut immédiatement introduit dans le bureau où nous occupions déjà l’essentiel des fauteuils.
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*Mémoire du chaudron* (2)
Dès que la voix fluette de l’assistante à l’autre bout de l’interphone annonça Lionel Agbo, Yayi activa dans une telle fébrilité la gâchette d’ouverture de la porte d’entrée du bureau, que le crissement sourd du déclic nous fit presque sursauter. Me Agbo apparut, dans une tenue locale blanche, svelt et légèrement courbée vers l’avant, un grand calepin de prise de notes enserré dans l’aisselle. Malgré les petits clins d’œil amicaux que nous échangeâmes discrètement avec lui, je perçu sa surprise de nous retrouver là.
En cette année-là, Yayi occupait encore le bureau présidentiel hérité de son prédécesseur le général Mathieu Kerekou, dans l’ancien bâtiment du Palais. C’était un modeste rectangle de moins cinquante mètres carré au bout d’un long couloir. Alors que tout le monde le pressait d’y changé tout le mobilier utilisé par son prédécesseur, le président Yayi décida de le garder tel. La grande table de travail en bois massif, la petite bibliothèque de rendement, les fauteuils de séjour en cuir autour d’une petite table basse. Cependant il ne pu résister aux différentes exhortations à renouveler la moquette au sol. J’ai toujours eu ma petite explication sur la chose. Le fait de conserver le bureau en l’état, l’avait plutôt aidé à vite rentrer dans la peau de président de la république. C’est un rythme personnel qu’il expérimenta déjà avec une certaine satisfaction, quand douze ans plus tôt, il alla remplacer, à la tête de la Boad, Aboubacar Baba-Moussa, le père de Yasmine Baba-Moussa qui deviendra d’abord sa secrétaire particulière à Lomé, puis assistante à la présidence du Benin.
Yasmine était une petite dame pleine de vie. Pour avoir déjà suivi Yayi pendant tant d’années, elle faisait partie de ceux qui pouvaient se vanter de vraiment le connaître. De son poste d’assistante du président de la république, elle avait un regard gyroscopique sur les grands dossiers du pays. Personne n’était assez insensé pour se la mettre à dos.
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Le président invita chaleureusement Lionel Agbo à prendre siège. Tous les fauteuils de séjour étant déjà occupés, l’un d’entre nous céda place et alla tirer péniblement l’un des fauteuils visiteurs en face de la grande table de travail du maitre du pays. L’épaisseur de la moquette rouge-bordeaux ne facilitait pas, en effet, les roulements.
"Maitre, vous avez suivi les petits de Canal 3 ce matin ?" , lança Yayi à brûle-pourpoint. Puis, sans faire attention aux premiers mots de Lionel Agbo, il enchaîna : " je me fais répéter du matin au soir que ma communication ne marche pas. Tous les diplomates ne cessent de me le dire. Wade m’a dit récemment encore que je ne tiendrai pas longtemps si ça devrait continuer comme ça "...
(la suite à la prochaine inspiration😇) *Mémoire du chaudron* (3)
Me Agbo avait visiblement du mal à placer un mot. Yayi qui déroulait avec nervosité son long chapelet de récriminations contre la presse nationale ne lui en laissait pas l’opportunité. Il était alors réduit à ponctuer les déclarations du président de "oui "..." exactement "..." absolument "... Je compris, par expérience, qu’il ne pourrait jamais placer une phrase entière si je ne l’y aidais pas. Alors je raclai légèrement la gorge en donnant l’impression d’avoir eu une illumination soudaine. Le président se tut momentanément. Ça ne ratait que rarement. Ce n’était pas scientifique, mais c’était l’une des nombreuses formules que j’avais fini par développer quand j’étais avec lui et que je tenais à l’interrompre et à placer un mot. Tous ceux qui ont déjà connu ces moments avec Yayi, savaient qu’on pouvait faire une heure avec lui sans jamais réussir à placer une phrase entière.
Je ne lui connaissais pourtant pas ce trait quand mes contacts avec lui devinrent quasiment quotidiennes à partir de la Saint- Sylvestre 2002 qu’il m’invita à passer avec lui à Tchaourou. Je
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connaissais déjà assez bien cette petite bourgade à une centaine de kilomètres de Parakou, pour y avoir passé certaines vacances scolaires de mon enfance, quand mon père y travaillait comme chauffeur du sous-préfet entre 1979 et 1982. Ce réveillon fut très sobre dans la petite chapelle protestante UEEB de Tchaourou où Yayi prononça un discours à l’endroit de ses "frères en Christ" à qui il déclara devoir son bilan et sa stabilité à la tête de la Boad. " Sachez que je ne vous oublierai jamais ", avait-il conclu dans le vacarme d’applaudissements qui secoua la salle mal éclairée par quelques lampes Néon qui vacillaient au gré des quintes de toux régulières du petit groupe électrogènes qui geignait quelques mètres à l’écart. En vérité, le futur candidat à la présidentielle de 2006, testait ce soir-là, pour la première fois, ce style de discours sur un auditoire. Il ne l’abandonnera plus.
Mais ce Yayi-là était très différent de celui que nous découvrîmes au lendemain du 6 avril 2006. Il exerçait un tel sens de l’écoute, que pendant les longs voyages que j’effectuais à travers le pays chaque week-end, assis à côté de lui, sur la banquette arrière de sa Mercedes à immatriculation diplomatique, j’avais parfois le sentiment de me parler à moi-même. Il ne se fatiguait pas de m’écouter, me relançait sur tel ou tel sujet, se contentait parfois de dodeliner mollement de la tête. A part les grosses pontes de la télévision nationale, il me donna bien l’impression de connaître très bien Pépéripé et Édouard Loko. Sa connaissance des hommes des médias pourrait s’arrêter là si on ajoute l’un des frères Migan qui assurait la couverture médiatique de toutes les activités de la Boad au Bénin.
Lionel Agbo pu ainsi saisir enfin la parole puis, dans un style qu’il voulut chatoyant, mais qui jeta immédiatement le malaise dans la petite assistance, déclara : " monsieur le président de la république, voici plusieurs mois que j’ai élaboré un document complet sur la stratégie de communication. Et je vous assure que si elle était mise en branle, toute la presse allait se discipliner.
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Mais, monsieur le président, il y a des gens qui n’avaient pas intérêt à ce que le document soit connu de vous".
Voyant l’atmosphère s’alourdir, Yayi entreprit une diversion en se saisissant soudain de la télécommande qui traînait sur la table basse, puis actionna le volume de l’immense écran plasma installé dans une des encornures du bureau et qui , jusque-là fonctionnait en mode "Muet". La télévision nationale diffusait, sans doute pour la énième fois, dans une de ses innombrables éditions siamoises de la matinée, sa descente de la veille sur le quartier Womey. Cette initiative produisit son effet. Me Agbo perdit la parole.
" Maître, embraya ensuite le président quelques secondes plus tard, je lirai bien votre document. Mais je veux aujourd’hui envoyer un message très clair aux journalistes. Je me fais insulter dès le lever du jour et tout le monde me conseille de me taire. Ce n’est plus possible. Ce sera désormais du tac au tac"
Connaissant déjà notre hostilité à une prise de parole officielle pour répondre à des parutions dont l’impact n’était visible nulle part, Yayi parlait désormais en ne regardant que Lionel Agbo. Celui-ci reprit inconsciemment son exercice de... "Oui"..." absolument "..." c’est normal ".
Maitre, conclu enfin le président, il faut que vous passiez à la télévision ce soir. Je sais que vous parlez très bien. Il faut que vous parliez une fois pour de bon à ces journalistes de ma part. S’il veulent la guerre, ce sera la guerre"
Il appuya plusieurs fois sur un petit bouton blanc. La gâchette de la porte de son secrétariat bourdonna ; Yasmine déboula dans le bureau.
" Dites à Julien Akpaki de passer me voir à 17h. Je le reçois avec Maître Agbo".
Nous fûmes tous congédiés sur ce verdict. Dans le couloir étroit qui nous conduisait hors de la zone présidentielle, nous
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marchâmes, silencieux, à queue-leu-leu. Me Agbo marqua un arrêt devant l’entrebâillement de la porte du bureau de Yasmine qui donnait sur le couloir pour, certainement, prendre des détails sur cette séance de travail à 17h avec le DG-Ortb et le président de la république. Son heure avait enfin sonné. Les journalistes l’entendraient ce soir....
*Mémoire du chaudron*(4)
Nous marquâmes un arrêt dans la petite salle d’attente pour récupérer nos téléphones portables. Me retrouver enfin dehors, sur l’esplanade en haut des interminables escaliers d’honneur de l’ancien bâtiment du palais, me parut une délivrance. Le courant d’air marin qui me fouetta le visage, me fit le plus grand bien. Je ne réussissais vraiment pas à m’habituer à cette ambiance quotidienne de pression et d’intrigues.
Pression, oui c’est bien le mot ! Avant 2006, j’avais très vite compris que Yayi était un boulimique du travail. Très lève-tôt, il était généralement sur pieds à 5h, quelque soit l’heure à laquelle il se couchait. J’ai pu m’en rendre compte pendant ces nombreux week-end que nous passâmes dans sa résidence privée d’alors à Tchaourou. C’était cet immeuble blanc massif au style colonial, bordé de filaos qu’aucun usager de la voie inter-États ne pouvait louper. Ce bâtiment me paraissait toujours très singulier, vu le très peu de capacité d’hébergement qu’il offrait, malgré sa taille très
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voyante. On pouvait traverser toutes sa largeur en quelques petits pas.
Yayi, disais-je, était un lève-tôt. Et pendant que je tournais paresseusement dans mon lit, accablé par le long voyage de la veille, sur des pistes rurales généralement en mauvais état, je pouvais l’entendre, depuis sa chambre à coucher, fredonner a voix intelligible des cantiques protestants. La fréquence de sa voix me renseignait qu’il exécutait les cantiques en vaquant à ses occupations. Il les chantait juste, il les chantait de mémoire, il les chantait avec une incroyable précision. En français et en nagot, il les chantait peut-être pendant une demi-heure, puis passait réveiller la maisonnée. Il lui arrivait de passer personnellement toquer sur chaque porte. Se réveiller aussi tôt avait surtout un côté très pratique. Car en ce moment-là, faire un petit déjeuner à Tchaourou était un vrai casse-tête. La petite ville qui n’était couverte par aucun réseau GSM, n’avait pas non plus la moindre boulangerie. Alors le vieux chauffeur Tankpinou devait se rendre jusqu’à... Parakou pour la moindre baguette de pain. Entre-temps, je pouvais apercevoir Yayi, seul, déambulant lentement, en pyjama, dans la vaste cour de la propriété, une petite radio vissée à l’oreille.
Il était très matinal sur les informations. Et cette habitude qu’il conservera après son élection à la présidence de la république, fera le malheur de toutes ses équipes de communication. Je fus d’ailleurs très surpris de remarquer un jour la présence de ce même poste radio que je connaissais très bien, dans son bureau à la Marina. Il suivait lui-même tous les programmes d’information, en commençant par "la grogne matinale" dont il mémorisait pour la journée toutes les interventions. Il se câblait ensuite sur la matinale de Canal 3 . Avec le temps, il connaissait tous les journaux qui passaient sur la revue des titres. Il devrait aussi bien connaître Sulpice Oscar Gbaguidi qui, derrière ses lunettes sombres de Mariam & Amadou, pouvait lui pourrir l’humeur sur plusieurs jours. Le problème, c’est que Yayi nous contraignait à
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adopter le même rythme que lui. Ce qui avait le don de m’agacer profondément. J’avais beau essayer de lui montrer le danger qu’il courait en allant de lui-même au contact avec les parutions des journaux, il y voyait plutôt un aveu d’incompétence de ma part. Et quand dans son bureau ce matin, je découvris ce qui le tracassait, je ne pu m’empêcher de me dire en moi-même : " pauvre de lui..."
C’est que je savais avant la grande majorité des Béninois, qu’une fois élu, le président Yayi serait un problème pour la presse autant que la presse le serait pour lui. Je l’ai sû un jour de 2004 quand, comme à son habitude, il me téléphona pour échanger un peu sur l’actualité du pays. Mais je sentis très vite que quelque chose n’allait pas. Sa voix était plus rauque que d’habitude. " Tiburce, tu as vu le journal Fraternité ? Qui en est le propriétaire ? ". Surpris, je bredouillai quelques mots puis lui demandai de m’accorder quelques minutes pour y jeter un coup d’œil. Le journal était en effet dans le lot des journaux éparpillés sur la table devant moi. J’étais encore au journal "Le Progrès". Je le pris fébrilement et découvris un petit article en bas de Une, signé Seibou Larry. Ce qui était plutôt rare. Je parcourus rapidement l’article et remarquai le bout de phrase qui , légitimement, provoquait l’indignation de Yayi. Sans raison compréhensible, l’article, dans sa chute, s’en était pris violemment à son physique...! Curieusement je retrouvai le même article à la Une de L’Aurore et signé d’un certain Pierre Kouma. Professionnellement, c’était une grosse faute. Mon confrère et complice dans l’aventure, Serge Loko m’eût été d’une grande utilité en ce moment précis. Il connaissait mieux que moi le microcosme politico-médiatique et avait un niveau d’analyse politique qu’on prenait rarement à défaut. C’était d’ailleurs lui qui fut à l’initiative de l’article publié deux ans plus tôt par le journal " Le Progrès " et qui alluma la fusée médiatique Yayi. J’avais d’ailleurs fait geler sur plusieurs jours la publication dudit article en lui demandant chaque jour de me reprendre sa démonstration. Puis un vendredi, le journal lâcha enfin la bombe. Mais Serge était désormais de moins en moins présent à la rédaction. Il
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s’investissait dans un autre secteur d’activité. Je devais trouver seul les ressources pour parler à Yayi.
Mon embarras fut donc grand lorsque mon téléphone sonna à nouveau et que je vis le numéro de Yayi réapparaître sur l’écran. Volontairement, je le laissai sonner très longuement, le temps de rassembler mes idées. Quand je finis par décrocher, je compris au bout d’une heure de roulement de mer, que notre presse irait devant une confrontation directe après le départ du Général Mathieu Kerekou.
Tout ce souvenir me revint en flash au moment où avec mes deux autres collègues, nous nous séparions sur l’esplanade avec des mous d’impuissance et que chacun prenait la direction de son bureau.
Ce soir sur le plateau de l’Ortb, la grande solution viendrait enfin peut-être de Lionel Agbo. Je me promis de rester calé devant mon téléviseur....
*Mémoire du chaudron* (5)
En remontant ce jour-là les escaliers en colimaçon qui donnaient sur le dernier étage du bâtiment de l’intendance du palais, où se trouvait mon bureau, je ne pus m’empêcher de repenser à la visite marquante que me rendit "Maman Glessougbe", un jour de janvier 2016 à mon domicile dans l’arrière-banlieue d’Akassato.
La soixantaine dépassée, cette brave femme n’en avait pas moins gardé sa vivacité d’esprit et sa combativité. C’était une mobilisatrice de renom dans toute la zone de Vidolé à Abomey. Ce fut donc à bon escient que j’allai faire du prosélytisme chez elle quelques mois plus tôt, lors de l’une de mes descentes à Abomey. Elle marqua beaucoup de réserve, étant déjà sollicitée
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dans les structures locales de campagne du candidat Adrien Houngbedji. Je dus donc lâcher prise et battre en retraite, en faisant contre mauvaise fortune bon cœur.
Ma surprise fut donc grande lorsque ce jour-là, alors que je récupérais, chez moi, de la grande fatigue de l’organisation de l’investiture du candidat Yayi Boni, au palais des sport de l’anciennement stade de l’amitié et au cours de laquelle se révéla l’artiste GG Lapino, la dame s’annonça à mon portail. Non sans méfiance, je la fit introduire dans mon séjour. A la gravité de son regard et aux petits toussotements qu’elle émit après que je lui eu servi de l’eau, je compris qu’elle avait quelque chose de préoccupant à me dire. N’étant pas de nature à apprécier les suspens, je l’aidai immédiatement à accoucher.
" Mon garçon, enclencha-t-elle, je viens comme ça d’Abomey, juste pour te parler. J’ai déjà parlé avec ton père et ta mère qui m’ont proposé de venir te parler directement. Ils regrettent ne plus pouvoir traiter certains sujets avec toi depuis que tu es devenu sisinnon (chrétien évangélique). Mais à mon âge, on ne prend pas une grande décision, sans d’abord aller "prendre ça voir". Eh bien je l’ai fait à propos de ton monsieur (gnan towe). Je suis allée chez un de mes vieux à qui le fâ est encore très soumis. L’oracle n’a pas bégayé. C’est du djogbe. Tous les cauris sont ouverts. Ce que tu nous apportes sur la terre des dadas est solide". Elle marqua une courte pause, essaya d’évaluer l’effet que cette déclaration me faisait, puis reprit : " mais c’est la mise en garde qui a accompagné la parole de l’oracle qui me motive à venir te voir. Ton monsieur sera élu haut les mains. Mais le fâ prévient que quiconque l’aidera à prendre le pouvoir, en gardera une immense amertume".
Elle se tut à nouveau pour provoquer une réaction de ma part. Mais sans savoir pourquoi, ses révélations ne me firent pas le moindre effet. L’éclatant succès de la cérémonie de déclaration de candidature de la veille me grisait encore. J’étais gonflé à bloc.
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Plus rien ne pouvait arriver, pensais-je. La pauvre dame, voyant le peu d’intérêt que produisait sur moi sa démarche, conclut la séance de façon presque lapidaire : " dahovi, c’est juste cette mise en garde que je tenais à te porter. Si ça marche pour toi, ça marchera nous aussi". Puis elle ajouta, sur le ton de la plaisanterie : " je vois vraiment que les sisin nous ont arracher nous enfants les plus chers". Je répondis par une autre blague dont je ne me souviens plus, mais qui eut le double avantage de détendre l’ambiance et de fermer le sujet.
Cependant, j’avais beau être sisinnon, cette visite s’installa durablement quelque part, sur le disque dur de mon esprit. Et la première personne sur qui je commençai par constater la douloureuse réalité de cette révélation n’était ni plus ni moins Charles Toko.
Mon contact avec Charles était assez distant et vague jusqu’à ce jour de début 2004, quand je reçus son coup de fil, me demandant si je pouvais passer le voir à son bureau sis à Atinkanmey. Nous avions bien quelque chose de commun et ce n’était pas Yayi Boni. Nous étions tous deux du quartier Yebouberi à Parakou. Moi pour y être né et lui pour en être autochtone. J’avais fait comme lui le CEG1, mais lui devait avoir six où sept années académiques sur moi. C’était donc un grand frère du quartier mais qui était si effacé que quand je découvris sa signature des années plus tard dans une ancienne parution du journal des étudiants "Le Héraut", je ne pouvais plus faire le lien avec sa personne. D’ailleurs ce n’était pas Charles qui marqua les papilles gustatives de tous les enfants du quartier Yebouberi de Parakou. C’était sa mère. Elle avait établi sa solide notoriété de boulangère traditionnelle, avec ses boulettes de pain doré au goût sucré- salé et que nous appelions " pain Baba Moussa". Ses fourneaux en terre cuite dressés au centre de la maison Baba Moussa, en face de la mosquée centrale de la ville, nous maintinrent longtemps captifs. Voilà sommairement ce qui pouvait être nos liens, jusqu’à notre contact de ce soir-là.
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Arrivé à Atinkanmey, je le trouvai très motivé et surtout entreprenant. J’en fis immédiatement un compte-rendu enthousiaste à Yayi qui, tout en prenant positivement ce ralliement qui lui tombait sur la tête, se montra néanmoins très circonspect. " Maintiens le contact avec lui", m’avait-il finalement ordonné. Puis l’incroyable énergie de Charles entra dans le jeu et changea profondément la physionomie du dossier Yayi. Au fil de nos contacts devenus quotidiennes, je découvrais un peu plus ce personnage singulier qui ne pliait pas, mais qui cassait très vite. C’était un émotif fragile, mais surtout un travailleur acharné qui croyait autant à la vertu de l’effort rationnel qu’aux solutions irrationnelles venus de quelque lieu ésotérique de Gamia ou de Kouandé. Les deux années que je passai avec lui, à travers des réunions politiques secrètes, des comités de réaction, des petits cercles de barbouzes, me montrèrent son niveau d’engagement au yayisme naissant. C’était lui qui me présenta pour la première fois Edgard Guidibi et Didier Aplogan.
Mon premier contact physique avec Edgard Guidibi eut lieu dans le bureau de Charles à Atinkanmey, un soir de 2005. Edgard y était déjà quand j’arrivai. Je le trouvai à son aise cet étroit bureau encombré où nous passâmes une demi-heure. Je l’avais déjà suivi quelques fois avec beaucoup d’incrédulité, quand il développait ses théories de Dale Carnegie sur la télévision nationale. Mais c’est ce que Charles m’en a dit ce soir-là qui suscita mon intérêt pour lui. " Tiburce, m’avait-il dit, il est brillant et peut nous aider". Guidibi prit alors la parole sans complexe et nous fit un cours magistral de développement personnel qui eut le don de m’agacer furieusement. Pendant son développement, Charles saisit une feuille de papier qu’il se mit en défi de plier et de rendre le plus petit possible avant de l’envoyer dans la bouche pour d’intenses moments de machouillage. C’était bien la preuve que Guidibi l’ennuyait déjà aussi. Puis le jeune orateur finit par la question que nous redoutions le plus : "votre gars a-t-il les moyens de ses ambitions ?". Je laissai lâchement Charles s’occuper de la patate chaude. Je n’ai pas grande mémoire de ce qu’il répondit. Je me
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souviens par contre comme si c’était hier , du verdict de Guidibi : " votre gars a peut-être toutes ses chances. Mais si dans trois mois il ne parvient pas à mobiliser les moyens de ses ambitions, il sera trop tard".
Je repartis d’Atinkanmey, un peu assommé. Je ne revis plus Guidibi qu’après le 06 Avril 2006, quand Yayi m’envoya lui remettre mon Curriculum Vitæ....
*Mémoire du chaudron* (6)
Il devrait sonner 22h lorsque je pris congé du nouveau président de la république élu, Yayi Boni à Cadjehoun. C’était la seconde fois que j’obtenais un face à face avec lui depuis son élection. La première fois , c’était le soir de la proclamation des résultats du second tour. Le domicile était plongé dans un calme si inhabituel que je crus un moment que le maître des lieux était absent. Mais il était bien là, aussi seul dans son séjour. Un léger dispositif sécuritaire se mettait déjà en place, mais le soldat en faction au portail manquait encore d’assurance et n’avait pas encore la main assez autoritaire pour me bloquer le passage. Quand j’entrai dans le salon, je vis Yayi assis, tout frais, habillé d’une simple chemise et lisant une autobiographie de Abdoulaye Wade. Je me dirigeai vers lui en murmurant un timide "félicitation monsieur le président", comme si j’attendais encore une autre preuve de son élection. " Tiburce ", répondit-il en me tendant mollement sa main que je remuai énergétiquement. J’eus immédiatement un flash après ce geste. Je crois que je venais de faire une bêtise. C’était à
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lui de remuer ma main. Ce genre d’erreur coûtera la disgrâce à tant de personnes pendant les dix années suivantes.
Ce soir, je comprenais mal ce qui arrivait. Yayi et moi avions passé près de deux heures à jouer au chat et à la souris. Il changeait prestement de sujet chaque fois que j’abordais les perspectives d’après victoire. Son premier gouvernement était déjà connu. Quant à son cabinet civil, les choses semblaient piétiner. Après la nomination d’Ahmed Akobi à la direction du cabinet civile, Nicaise Fagnon et Jonas Gbian avaient pris bureau à la présidence sur ses instructions, mais aucune nomination officielle n’était encore intervenue pour officialiser le statut de ces deux derniers.
Les premiers jours d’après victoire sont souvent très malaisés pour ceux qui ont joué un rôle ostentatoire dans la victoire d’un président de la république. Il leur faut pouvoir expliquer, au quotidien, à tous ceux qui les ont vu évoluer durant la rude bataille électorale, les raisons de leur absence dans les premières nominations. Exercice hautement agaçant, surtout qu’après la victoire, ils ne tiennent plus solidement aucune corde.
Sur la petite véranda donnant accès au séjour, je vis le garde du corps principal, un peu perdu dans ses méditations. C’est bien lui qui m’avait facilité le rendez-vous et qui m’avait introduit. C’est avec lui que, depuis plus de trois ans, nous avions parcouru le pays dans tous les sens en compagnie du prétendant au fauteuil présidentiel. Aujourd’hui le fruit est mûr, mais un orage d’un genre inconnu couvait à l’horizon.
Je l’entraînai par la main jusqu’au portail pour lui faire le point des deux heures stériles que je venais de passer avec le président. " Il me demande d’aller voir Guidibi " lui dis-je, excédé. Il lâcha un bref soupir d’impuissance, puis au bout d’un moment de silence, me demanda ce que je comptais faire. " Je rentre directement chez moi", lui répondis-je. " Tu ne perds rien à faire comme il te l’a
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dit", temporisa-t-il, avant de me confier sur le ton de la confidence : " Ça tombe d’ailleurs bien. Guidibi doit être actuellement dans la maison en face. C’est chez sa belle-mère. La voiture allemande stationnée devant le portail est la sienne. Je te conseille de faire profil bas et d’aller l’écouter. Tu pourras ensuite apprécier". Il profita pour me confia une ou deux "top infos" qui me montrèrent que les carottes étaient totalement cuites. C’est que le père Guidibi, sollicité par le nouvel élu pour gérer la chasse aux bonnes têtes, n’alla pas loin chercher son premier trophée : son propre fils...! Il lui arrangea rapidement une série de rencontres avec Yayi à l’issue desquelle ce dernier sortait totalement bluffé. Il fallait dorénavant faire avec.
Franchir cette ruelle cabossée qui me séparait de cette maison où se trouvait Edgard, fut pour moi l’une des plus terribles épreuves de brisement dont j’ai souvenance. Je poussai le petit portillon vert puis pénétrai dans la petite cour encore animée à cette heure. J’aperçus Edgard Guidibi dont les rondeurs étaient reconnaissables entre mille. Il faisait des petits va-et-viens dans la demi-obscurité. En m’approchant de plus près, je remarquai des écouteurs dans ses oreilles. Il était au téléphone. Je lui fis un signe un peu confus et il me tendit directement la main tout en continuant sa conversation téléphonique. Il enchaina avec un geste du pouce qui signifiait qu’il me demandait de patienter.
L’attente ne dura pas longtemps. Aussitôt libéré de ses écouteurs, il me retendit plus franchement la main et se présenta : " Edgard Guidibi ", " Tiburce Adagbè", répondis-je. "Le président me demande de te voir", enchaînai-je. " Ok je vois. Vous devez certainement faire partie de mon équipe de communication ", dit- il, avant d’enchaîner innocemment : " Je travaille depuis trois jours sur l’architecture générale de la cellule de communication du président de la république dont j’ai la charge. Je suis encore à l’étape de la définition des profils. Tu fais quoi exactement ? ", " Journaliste " répondis-je sèchement. Puis sans perdre son naturel,
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il me dit qu’il aurait certainement besoin d’un profil comme le mien et qu’il attendait mon curriculum vitæ pour le lendemain.
En ressortant de la maison, toute la scène de notre première rencontre dans le bureau de Charles à Atinkanmey me revint à l’esprit. Mais encore plus, sa question presque fatale " votre gars a-t-il les moyens de ses ambitions ? ".
Mais je dois à la vérité de reconnaître qu’il avait posé sa question au bon moment. Et il l’avait posée juste. Car en 2005, à un an de la présidentielle, notre machine était grippée, inopérationnelle. Le problème ? Il n’y avait pas d’argent. Yayi avait beau jouer avec le temps en repoussant toujours à plus tard le moment de sortir le nerf de la guerre, je compris très vite qu’il était loin d’avoir les moyens financiers de la bataille qui s’annonçait. Et je pense d’ailleurs que Charles Toko aussi s’en était rapidement aperçu. Mais lui et moi n’en discutions jamais, peut-être par pudeur. Les mécènes qui s’étaient annoncés, se faisaient de plus en plus désirer, surtout avec le regain d’activité des tenants du courant favorable à la révision de la constitution pour le maintien du Général Mathieu Kerekou au pouvoir.
Cette conjoncture profita à un personnage comme Razaki Baba- Tunde Olofindji, plus couramment connu sous le nom de Tunde. Celui-ci prit une importance soudaine par la floraison des titres généralement douteux qu’il faisait placer chaque jour à la Une des journaux " Le Challenge " et " Djakpata". Tunde était en effet un homme irascible, peu enclin à une quelconque ouverture d’esprit. Dès qu’il avait une idée, elle devenait définitive pour autant que les moyens de sa mise en oeuvre devait venir de sa bourse. Alors nous découvrions chaque matin, avec impuissance, des titres bonbon comme "Yayi Boni, l’homme populaire" à la Une des journaux. Un encart sur les cahiers "Le papillon" n’était, bien entendu, jamais loin des articles. Le plus insupportable pour moi, c’est cet appel que je pouvais parfois recevoir vers la mi-journée de la part de Tunde et au bout duquel je devais le féliciter pour la
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brillance de ses titrailles. C’est dire à quel point la situation, à un moment donné, paraissait désespéré. Et c’était justement en ce moment précis que Edgard nous infligea sa féroce question : " votre gars a-t-il les moyens de ses ambitions ? ".
Puis un soir d’Août 2005, Charles me téléphona, très enthousiaste : " Tiburce, on a gagné. C’est plié. Patrice est rentré dans la danse ". " C’est qui Patrice ?", lui demandai-je. " Tu ne connais pas Patrice Talon ? Viens...viens...viens ! Je suis au bureau "...
*Mémoire du chaudron* (7)
Impossible de remonter à pas de charge l’étroite cage d’escaliers torsadée qui menait au bureau de Charles Toko, à Atinkanmey. Il fallait s’assurer, avant de poser le pied sur la première marche, que personne, du haut, ne faisait mouvement dans le sens inverse. L’étroitesse de la cage d’escaliers était en effet telle que l’un des deux usagers devait patienter que l’autre sorte du toboggan. Quand donc je surgis à l’accueil, au bout de ce drôle de mouvement de tournoiement sur moi-même comme un tire- bouchon dans un morceau de liège, le sourire rafraîchissant de Monique, la secrétaire, ne fut pas la moindre de mes récompenses. Elle m’autorisa à aller directement sonner sur la porte du bureau de son patron. C’est qu’à force de me voir venir là, elle avait fini par ne plus juger nécessaire la protocolaire annonce de visiteur par interphone. De toutes les façons, Charles avait truffé de caméras de vidéo-surveillance, tout le parcours qui montait jusqu’à lui, de
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sorte que le visiteur averti, avait conscience d’être aperçu depuis qu’il stationnait sur la petite devanture sablonneuse de l’immeuble, souvent encombrée des motocyclettes des journalistes et autres agents du journal Le Matinal. Je m’engageai donc avec reconnaissance dans le couloir qui menait au bureau du DG. A peine étais-je sur le pieds de la porte que, dans un bourdonnement épais, celle-ci s’ouvrit.
Charles était là, visiblement affairé sur son ordinateur portatif posé sur la table. " Hé Tiburce, on est sauvé...walaï", me lança-t-il avant même que j’eusse pris siège en face de lui. "Parle-moi Charles, il semble que les nouvelles sont bonnes ?" questionnai-je. " Ah oui oui, elles sont même excellentes. Dis-moi, tu ne connais donc vraiment pas Patrice Talon ?", fit il en se détachant dare dare de son ordinateur. " Non Charles. J’ai peut-être déjà entendu parler de ce nom quelques fois. Mais je n’y ai jamais accordé un intérêt. Est-ce lui le propriétaire des camions marqués sur leurs battants arrière des initiaux PT ?" lui demandai-je. Puis sans attendre la réponse, je l’encourageai à lâcher le morceau en me disant ce que ce Patrice venait chercher dans notre affaire et ce que cela changerait concrètement. " Tiburce, me confia-t-il, tu ne connais pas Patrice mais tu vas le connaître bientôt. C’est l’homme le plus riche du Bénin, mais aussi le plus effacé. Il a décidé de soutenir Yayi Boni. Et il ne fait pas les choses à moitié. Il me l’a confirmé cet après-midi. Il veut qu’on aille désormais très vite. Siège de campagne, budget de fonctionnement sur les six prochains mois ". Je demeurai un moment songeur. Qui était donc ce Patrice Talon et quel intérêt aurait-il à dépenser autant pour un candidat de la bouche de qui je n’avais jamais entendu prononcer son nom ? Avait-il pris langue avec Yayi ? Et si oui, pourquoi celui-ci aurait gardé un silence aussi étanche autour de l’arrivée de ce bon samaritain ?
" Charles, Dieu est grand ", finis-je par dire." Nous foncions droit dans le mur. La situation sur le terrain devenait intenable". Mon interlocuteur se leva, s’étira, laissant claquer sèchement ses
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articulations puis disparut dans la petite salle de toilette dont la porte était juste dans le dos de son fauteuil directeur. Quelques images de call-girls en simple appareil défilaient silencieusement en mode diaporama sur l’écran de son ordinateur placé en biais. Il réapparut quelques instants plus tard dans un vacarme assourdissant de chasse-d’eau tirée. Tiburce, relança-t-il en se rasseyant, je ne vois plus comment on peut perdre avec Talon de notre côté. Maintenant il faut qu’on prenne les choses en mains. Adam Bagoudou et une équipe sont chargés de trouver rapidement un bon local pour le siège de campagne. Pour la communication, je vais demander à Didier Aplogan de se joindre à nous. Tu le connais, non ? Je fis non de la tête. Il est bon, me rassura-t-il, il gère la branche locale d’une grande agence de publicité dont les bureaux sont à cadjehoun. C’est vrai qu’il m’a dit récemment que les gens de Houngbédji lui mettaient la pression, mais il viendra avec nous. Si tu as aussi d’autres personnes de confiance, on étoffe l’équipe. Je peux te jurer sur la tombe de ma maman, que s’il me restait un seul ami à Cotonou, ce serait Patrice. Il m’a aidé à un moment crucial de mon parcours, quand tous ceux sur qui je comptais me mettaient sur répondeur. C’était quand je courais pour lancer le journal Le Matinal. Il m’a fait un chèque de 8 millions sans demander aucune garantie. Et quand au bout du processus de création de la société, j’étais allé lui faire signer les documents consacrant son statut d’associé, il avait décliné l’offre. J’en ai été profondément marqué. Et depuis, je garde avec lui une relation fondée sur le respect mutuel. Je ne lui demande plus jamais rien, alors que je sais qu’il aurait réagit positivement si je le faisais"
Avec le temps de fréquentation assidue que j’avais déjà passé avec lui, je savais que Charles aimait les formules faussement définitives, les grandes affirmations émotionnelles qu’il faisait invariablement cautionner par la tête ou le tombeau de sa maman. Néanmoins, cette présentation qu’il me fit de ses relations avec Patrice Talon me marqua spécialement. "Bon Tiburce, reprit-il, vos faux riches là peuvent maintenant aller se cacher". " Charles,
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répondis-je sur un ton d’humour qui me prenait souvent à l’improviste, n’oublie pas que Tunde lui au moins fait "Papa Mimoune" einh...". Il éclata franchement de rire. J’eus alors une énième occasion de comparer ses traits avec une caricature de lui, signé du célèbre dessinateur de presse Amoussou Évariste Folly et qui était accrochée sur un mur du bureau. En prenant congé de lui, je continuais de me demander cyniquement si c’était une caricature...ou un portrait.
Je venais à peine de passer le carrefour en face de l’église Saint- Michel, la tête un peu dans les nuages, quand mon téléphone sonna. Sachant que j’en aurais pour au moins trois quart d’heures de conversation, je me donnai d’abord le temps de garer convenablement sur le trottoir. Le téléphone sonna longuement puis se tut. C’était Yayi. J’attendis qu’il rappelle. De toutes les façons, quand c’est lui qui avait besoin de vous, vous n’aviez pas besoin de vous gêner. Et bientôt le téléphone se remit à sonner. Le ton naturel sur lequel il enclencha la conversation me surpris. Patrice Talon avait donné son accord pour lui faire du "tout fourni" et lui ne semblait même pas en être informé ? Quelle affaire !! Je décidai alors, à un moment de la conversation, de prendre le devant et de lui faire le compte rendu de ma rencontre avec Charles. Il m’écouta silencieusement puis, sans faire un quelconque commentaire, changea de sujet. Je sentais pour la première fois qu’une clé de lecture de la situation manquait à mon porte-clés. Je ne tarderai pas à la trouver. C’était une clé massive. Une clé infalsifiable. Une clé sans laquelle personne ne pouvait avoir la bonne lecture des dix années de relations Yayi-Talon...
*Mémoire du chaudron*(8)
Cela faisait bientôt trois mois que le siège de campagne de Yayi Boni fonctionnait à plein régime. C’était une villa bourgeoise sise
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à la jointure des quartiers Jéricho et Bar Tito de Cotonou et appartenant aux héritiers Fèliho. D’une bâtisse presque en décrépitude, la maison fut rapidement transformée en une ruche débordante de vie qui s’animait très tôt le matin pour ne se désemplir que tard le soir. Le duplex offrait suffisamment d’appartements au rez-de-chaussée pour abriter une grande salle multi fonctionnelle qui servait de salle d’accueil, des locaux du secrétariat général, un magasin, un ou deux bureaux vagues, puis une salle pour la cellule de communication. A l’étage auquel on accédait par un escalier central, se trouvait, outre deux salles de réunion, un bureau pour l’administrateur général du siège que nous appelions DC, enfin un vaste bureau lumineux aménagé avec grand soin, c’était le bureau du candidat que nous appelions déjà Président.
Avec Charles, j’occupais, en bas, la salle réservée à la cellule de communication et qui deviendra rapidement un passage obligé pour la quasi-totalité des promoteurs de journaux à qui nous offrions quotidiennement une agréable raison de passer nous dire le " bonjour ". Ceux parmi eux qui étaient d’un calibre supérieur et qui pouvaient nourrir quelque scrupule à se faire voir là, envoyaient se faire prendre le "bonjour". Charles m’avait responsabilisé pour ce contact médias et n’y intervenait que très rarement. D’ailleurs, son journal, Le Matinal, n’était jamais pris en compte. Il l’avait voulu ainsi. Cette expression de son engagement me surprenait. Je commençais donc ma journée très tôt au siège, par un survol des livraisons des journaux. Nos " bonjour " assidus pacifiaient l’essentiel des contenus. Mais il n’était pas rare de tomber de temps à autres sur une ronce dissimulée en deuxième ou troisième de Une. Le DP, interpellé, se répendait alors en d’interminables escuses, prétextant toujours une traitrise de la part d’un de ses collaborateurs. Les journaux L’Indépendant et Le Béninois libéré étaient abonnés réguliers dans ce registre. Mais ce n’était pas d’eux que je reçus le coup le plus mémorable de cette période. C’était de Distel Amoussou, alors DP de Panorama, un journal aussi imprévisible dans son rythme de parution que dans
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son contenu. Puisqu’il nous arrivait de recevoir des coups, nous en donnions aussi régulièrement, et parfois avec une paume plus vigoureuse que celle utilisée pour nous baffer. Et en la matière, Charles devint rapidement une école pour moi.
Ce jour-là, un article paru dans deux ou trois journaux, nous mit particulièrement de mauvaise humeur. Dans ce petit monde de la presse, les informations allaient vite et il n’était généralement pas difficile de connaître le commanditaire ou le marionnettiste caché derrière un pareil acte de guerre. Nous n’eûmes pas un grand mal à porter dare dare nos accusations sur Malik Gomina. Je dois préciser qu’une féroce inimitié dont j’avais du mal à cerner les vraies raisons, l’opposait à Charles. Ce contexte eut rapidement un effet grossissant sur l’article paru dans les journaux et hostile à Yayi, dont Charles tenait responsable Gomina. Oeil pour Oeil, dent pour dent, la réplique devrait être rapide et foudroyante. Un dossier brûlant, concernant Fraternité FM à Parakou, radio dont Malik était le promoteur, nous tomba opportunément dans les mains en début d’après-midi. Charles me chargea de la rédaction du brûlot qui aurait fait immédiatement ajourner le paiement d’une facture d’un montant conséquent à la radio par l’administration. Le plus difficile ne fut pas de rédiger l’article de presse. Encore faudrait-il trouver un journal capable de le publier. Car nous ne sous-estimions pas la densité du réseau d’information que Gomina avait tissé dans la moindre des rédactions. Notre casting retint finalement Distel. C’était le seul capable d’accepter l’offre. Pour avoir passé mes premières années au journal « Le Progrès » avec lui, je savais de quoi il était capable quand la mise était bonne. Je l’avertis vers 20h que j’avais quelque chose d’intéressant. A sa façon excessive de me remercier, je compris que les temps étaient durs pour lui et qu’il accepterait n’importe quoi. Malgré ses relances persistantes, je laissai passer minuit pour me pointer devant sa rédaction à Zogbo. Il ne me donna pas l’air de s’intéresser au contenue du texte que je lui remis. Son centre d’intérêt était ailleurs. Je lui promis le "bonjour" dès la parution de mon texte, puis pris congé de lui. Il fut le premier à me téléphoner
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au petit matin. Il voulait me remettre un exemplaire de sa parution pour, bien entendu, être réglé. Il me mit une telle pression qu’à peine rentré dans la ville de Cotonou, je dû le rencontrer sur l’esplanade du stade pour solder mes comptes avec lui. Malgré l’heure matinale, d’épaisses volutes de fumée voilaient de temps en temps son visage. Il me tendit le journal puis je lui serrai d’une certaine façon la main, avant de foncer vers Bar Tito. A mon arrivée, Charles n’y était pas encore. Il avait dû trainer tard dans le bureau avec un de ses marabouts qu’il y faisait nuitamment venir pour des séances de blindage et de conjuration de sort. Les rondelles d’oignon que j’y retrouvais quelques fois les matins, en étaient souvent de tangibles indicateurs.
Je lui téléphonai donc avec satisfaction pour lui faire le point du coup avec Distel. Il m’en félicita puis me demanda de bien lui conserver l’exemplaire.
Mais vers 13h, alors que je déjeunais à quelques encablures du siège de campagne, mon téléphone sonna. Charles, à l’autre bout, me déstabilisa en me demandant si j’étais sûr de mon affaire avec Distel. Bien sûr que oui, lui répondis-je. J’ai encore l’exemplaire du journal ici sur moi. Sans plus rien ajouter, il raccrocha. Je compris plus tard que cet exemplaire de Panorama que j’exhibais comme un sabre de samouraï, était le seul en circulation... ! Distel avait revendu toute sa parution à Gomina qui la transforma en fumée et cendre, juste avant de se pointer à ma rencontre avec le seul exemplaire qu’il sauva des flammes pour néanmoins se faire payer à nouveau. Comme un idiot, je m’étais fait avoir...
Ainsi allait la vie à Bar Tito ; trépidante, vertigineuse, avec sur les soufflets du forgeron, un Patrice Talon si lointain, si invisible, mais si proche à la fois. Je remarquais bien de temps cette Mercedes sombre qui remontait lentement le long garage du bâtiment. Puis ensuite il m’était impossible de reconnaître dans les nombreuses silhouettes qui se mélangeaient dans le bâtiment, la sienne. On m’avait pourtant déja dit une fois, que Patrice Talon,
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c’était celui que je venais de croiser dans les escaliers et que je prenais pour un responsable d’étudiants. J’avais décidément du mal à l’identifier.
Un jour, on m’annonça une séance de travail à la cellule de communication, à laquelle devrait prendre part Patrice Talon en personne. L’occasion que j’attendais. Sur ce nom, j’allais enfin pouvoir définitivement mettre un visage... et un contenu !
*Mémoire du chaudron* (9)
Lambert KOTY avait son bureau à l’étage, à côté de celui destiné à Yayi. Nous l’appelions DC parce qu’il était censé jouer le rôle de directeur de cabinet de notre candidat. Mais ce dernier n’ayant mis les pieds à ce siège de campagne qu’à la veille du premier tour du scrutin présidentiel, après plusieurs habiles pressions, KOTY n’eut vraiment aucun cabinet à diriger. Mais il ne chômait pas non plus. C’était lui le pivot central de la vie administrative et financière du siège de campagne à Bar Tito. Il devait valider le moindre budget avant sa mise à exécution. Et Dieu sait que certains budgets étaient long comme un bras...! Toujours est-il qu’il faisait preuve d’une habileté et d’un tact dans les arbitrages que nous saluions tous. Ni trop souple ni trop rigide, il savait lire dans les colonnes et fermer parfois les yeux là où il le fallait. Comme beaucoup d’autres, Il était venu au yayisme dans le porte-
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bagages de Patrice Talon. En effet, l’entrée en scène de ce mécène particulier, n’était pas que perceptible sur le plan financier. Plusieurs foyers de résistance à la candidature de Yayi cédèrent par son seul fait. Je savais par exemple que même si quelqu’un comme Adam Bagoudou n’était pas clairement hostile à la candidature de son oncle maternel Yayi Boni, son engagement ne pût être ouvertement exprimé qu’après celui de Patrice Talon dont il était l’employé à la SDI.
La situation, certes, se présentait globalement sous de bonnes auspices pour le président de la république. Mais il s’agissait d’adhésions populaires diffuses, dont la projection dans les urnes n’était pas encore une certitude. Beaucoup de grands électeurs se faisaient encore désirer. Et le septentrion regorgeait encore de beaucoup de pièges. Dans le Borgou, certains leaders bariba prenaient pour un affront, de devoir s’aligner derrière un néophyte nagot, après le long règne de Kerekou qui, estimaient-ils ne leur fut pas favorable. Et je crois que si des figures politiques emblématiques du milieu bariba comme Sacca Saley et Sacca kina Guézéré avaient été vivants jusqu’aux scrutins présidentiels de 2006, l’emprise de Yayi sur le Borgou aurait été plus durement négociée. Saca Georges par exemple ne rentrera jamais dans les rangs. A Parakou, le ralliement du vitupérant jeune premier maire de la ville, Rachidi Gbadamassi, se révéla très vite un miroir aux alouettes. Il n’eut pas beaucoup de scrupules à promettre le soutien de la ville à Adrien Houngbedji, après en avoir fait autant successivement à Séverin Adjovi, Yayi Boni puis Bruno Amoussou. Il ne vivra le scrutin présidentiel que depuis les geôles de la prison civile de Natitingou où une affaire scabreuse d’assassinat de magistrat le conduisit. Les visites répétées de Yayi dans la ferme de Ousmane Batoko à l’Est de la ville ne lui rapportèrent, au mieux, que d’habiles et arrides renouvellements de sympathies de la part du vieux révolutionnaire, fraîchement écorché par son cuisant échec à devenir maire de Parakou. Bien- sûr qu’il ne pesait plus grand chose dans le landerneau politique locale, mais c’était une bonne caution dont le président de la Boad
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voulait tirer le meilleur profit. Surtout que le quartier Bâwèra dont Batoko était originaire, était transformé en citadelle anti-Yayi par le jeune ministre révisionniste de Kerekou, Arouna Aboubacar.
Malgré les apparences, la situation était loin d’être rassurante à Tchaourou où se dessinait un bicéphalisme entre Yayi et un autre de ses frères de village, grande figure d’Ecobank-Mali, un certain Kassim. Ce dernier, réputé proche de Bio-Tchane et de Patrice Talon, ne manifestait aucune ambition politique précise. Mais son emprise sur une partie de la jeune élite de la localité était très visible. Yayi avait certes marqué la petite bourgade par un projet d’extension du courant électrique jusqu’à Papane, un projet financé par la Boad, il n’était pas encore, pour autant, perçu comme le leader naturel du coin. L’Atacora, dépourvu de leader politique fort en dehors d’un Kerekou finissant, ne présentait pas beaucoup d’équations insolubles. L’Ipd de Théophile Nata, de Moïse Mensah et autres Francis Da Silva était aux avant-gardes du yayisme naissant. Et cela devrait suffire. A kouande, l’activisme de l’ancien Directeur général de la Sonapra, Abdoulaye Toko que Kerekou semblait avoir mis au garage, étouffa rapidement les molles résistances de Amouda Razaki dont l’anti-yayisme ne se démentira jamais. Après la mort de Saka Kina, kandi n’eût plus beaucoup d’éléments de marchandage avec Yayi. Ce ne fut cependant pas le cas de la Donga qui, pour une raison évidente, fit traîner le suspens. Le président de la Boad avait beau y multiplier les assauts par moult inaugurations d’infrastructures communautaires, il apparaissait évident que l’équation Bio-Tchane était la plus grosse épine dans ses pieds. Il en était si conscient, qu’en décidant de tenir sa première rencontre politique secrète à Ouake, au domicile de son ami et urologue personnel Kessile Tchalla à la Toussaint 2003, au lieu de le faire le plus logiquement à Tchaourou, c’était un message subliminale qu’il s’envoyait à lui- même. Ce département tombera le plus tard possible, lorsque la nomination et le départ de Bio-Tchane pour Washington fut acté.
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L’adhésion rapide de Saka Lafia, avait très vite pacifié les velléités ethnocentriques auxquelles il avait habitué ses électeurs de Pèrèrè lors de ses combats électoraux désespérés contre Kerekou. Mais il devrait désormais pouvoir leur expliquer pourquoi voter pour un candidat qui, quoiqu’on dise, n’était pas bariba. Les maquillages et les subterfuges n’y changeront rien. Yayi était nagot et non bariba. Et c’est exprès que, évitant les susceptibilités des leaders politiques baribas, il se fit discret pendant toute la pré-campagne, dans la zone tchabè où le Cap-Suru portait la bannière et devrait donner le change à des monuments comme Amos Elegbe qui ne voulaient absolument pas entendre le nom Yayi. " C’est un faux nagot", confia-t-il un jour au pasteur Michel Alokpo, parti une énième fois le démarcher. " Nous autres, nous ne connaissons pas de Yayi Boni à Savè. Qu’il reste chez lui là-bas à Tchaourou". Sa sentence était implacable.
La montée dans la barque, du mécène Patrice Talon n’apporta pas que des réponses matérielles aux multiples équations qui se posaient au candidat Yayi. Elle apporta sur une réponse humaine. Les poches de résistance dans les grands bassins cotonniers du septentrion se rendirent progressivement. L’homme d’affaire montrait une tout autre dimension ; effrayante. C’était un homme politique en puissance, capable déjà, en 2006, de compétir honorablement.Yayi le perçu avant tout le monde...
Et c’est avec ce Patrice Talon que nous devrions démarrer, à 16h, une séance de travail à la cellule de communication. Il était d’ailleurs déjà là, dans une chemise claire qui laissait transparaître le tracé d’un débardeur. C’était une chemise comme je pouvais en avoir. Mais la réputation de milliardaire de celui qui la portait, déformait sans doute dans mon esprit, la réelle valeur du textile. Il était assis, dans une posture studieuse. A côté de lui se trouvait madame Claude Olory-Togbe. Didier Aplogan, Charles Toko, Alfred Sama et moi occupions le centre de la salle. Saca Lafia était debout, seul à côté d’un tableau porté par un trépieds et sur lequel plusieurs simulations de logos de campagne de Yayi étaient
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retenues par des punaises. Il avait un exposé à nous faire. Il était temps de tirer les choses au clair avec Tunde. Nous étions toute ouïe...
*Mémoire du chaudron*(10)
Le temps était venu de mettre le holà et de discipliner l’énergie débridée de Tunde. Dès qu’il jugeait intéressante une moindre photo de Yayi Boni, ses machines se mettaient aussitôt à tourner pour des dizaines de milliers de calendriers de tous format. Les choses s’empirèrent lorsqu’il fut rejoint par une autre grosse ponte du monde de l’imprimerie au Bénin : Jean Djossou, patron de l’imprimerie "Nouvelles Presses". La rivalité commerciale qui existait antérieurement entre les deux, devint rapidement le moteur d’un activisme débordant de part et d’autre. C’était à qui imprimerait le plus de calendriers estampillés Yayi Boni. Le pays en fut bientôt inondé, à la grande satisfaction du candidat. Le problème, c’est que la gestion de l’image échappait de ce fait à tout le monde. Et à trois mois du scrutin présidentiel, la chose devenait préoccupante. Le plus grave, c’est que Tunde, qui ne connaissait de communicant que l’exubérant Charlemagne Kekou de la télévision nationale, était sur le point de lancer le logo officiel du candidat. Dans sa tête, c’était simple comme bonjour. Cette information, parvenue à nos oreilles, rendit particulièrement furieux Didier Aplogan. Ça ne servait en effet à rien, de se battre autant que nous le faisions pour, in fine, laisser s’échapper la maîtrise de la principale arme de guerre.
De toutes les photos du candidat Yayi qui circulaient, il y en avait une qui revenait le plus et que je découvris pour la première fois, par le plus pur des hasards, dans le cartable de Tunde. C’était au cours d’une des réunions hebdomadaires que nous tenions depuis début 2004, tous les lundis soir, chez Francis Da Silva, à Akpakpa, non loin de l’hôtel Plm Aledjo. Fulbert Gero
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Amoussouga, les frères Ishola et Yakoubou Bio Sawé, Paulin Dossa, Francis Da Silva, Bovis Macaire, Alfred Sama, Mouftaou Laleye, un grand frère de Tunde (pas le vizir ! ), Tunde lui-même et moi, nous nous retrouvions à partir de 19h tous les lundis, dans cette immense propriété bourgeoise qui témoignait de la gloire passée de son propriétaire. Francis Da Silva était en effet un magna du coton, sur le déclin. Son engagement et sa motivation à soutenir la candidature de Boni Yayi ne souffrait d’aucune distorsion. Membre fondateur et influent financier de l’Ipd, il mettait un point d’honneur à rendre nos rencontres le plus agréable possible. Et même si je trouvais bien souvent les sujets à l’ordre du jour assez plats et fades, je ne pouvais en dire autant de sa cuisine. Un de ces soirs donc, Tunde, au bout d’une longue digression, sortit une maquette de son cartable et le fit circuler autour de la table. " C’est notre logo de campagne " avait-il déclaré avec un petit sourire mesquin. Quand la feuille arriva à mon niveau, je remarquai cette photo représentant Yayi Boni, l’air perdu, songeur, avec un bras de lunette enfoncé dans la commissure des lèvres. Il ne pouvait y avoir pire image lorsqu’on veut rassurer un électeur, pensai-je. Mais je connaissais assez bien Tunde pour savoir qu’il prendrait la moindre critique sur son chef- d’œuvre pour une attaque personnelle et que ce serait parti pour deux semaines d’ambiance glaciale entre lui et moi. Je n’en avais pas besoin. Le temps me formait très rapidement. Je glissai donc lentement le document à mon voisin immédiat autour de la table, non sans avoir jeté un dernier coup d’œil à l’image qui accompagnait celle du candidat : un majestueux cauris. "Ah cette affaire-là revient ?", me demandai-je silencieusement.
J’avais en effet entendu parler du cauris pour la première fois, lorsque Benoît Dègla, alors président de l’un des mouvements politiques de soutien les plus actifs à Yayi Boni, demanda un jour mon avis sur une proposition qu’il entendait soumettre au candidat. Il s’agissait d’un logo de campagne représentant Yayi Boni au milieu d’une carte du Bénin dont les contours étaient entièrement en cauris. Je lui fis part de mon inquiétude de voir le
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symbole du cauris heurter des sensibilités dans les milieux évangéliques et musulmans, mais l’encourageai néanmoins à l’envoyer à Yayi.
A voir la façon dont toute l’assistance appréciait du bout des lèvres la proposition de Tunde, je compris que personne ne voulait avoir affaire à lui. Il prit donc naturellement tous les hochements de têtes et les plissements de lèvres comme autant de compliments. Et quand le document revint à son point de départ, c’est à dire dans ses mains, il ne pût s’empêcher de nous faire une confidence qui en rajouta à mon irritation : " j’ai beaucoup travaillé sur ça avec le président einh"...La méthode Yayi se dessinait. Faire faire les choses par procuration sans jamais en donné l’air.
De toutes les façons, le petit exposé que venait de faire Saca Lafia ce soir-là au siège de campagne à Bar-Tito, dans le silence studieux de la salle de la cellule de communication, nous montra bien qu’une grande partie du vin était tiré. Cette photo de Yayi que Picasso aurait sans doute titré " L’homme aux lunettes", avait déjà fait le tour du Bénin et était accrochée dans les moindres hameaux du septentrion. La changer à cette étape du parcours nous faisait courir le risque de voir le vote analphabète se déporter sur tout autre candidat qui aurait la vicieuse idée de brandir des lunettes. Il fallait donc faire avec. Didier ne décolérait pas quand vint son tour de prendre la parole. Il parla longuement de charte graphique, de couleur et de mise en scène de l’image. C’était agréable à entendre et en plus ça faisait savant. Charles se rongeait l’ongle de son annulaire gauche. A mon tour je re-exprimai ma crainte de voir l’image du cauris se retourner contre nous dans les milieux évangéliques et musulmans. Dans un tout autre registre, Alfred Sama plaida pour que la couleur de fond du logo fût du bleue et non du vert. Le bleu en effet, étant une couleur primaire, était moins cher à imprimer que le vert qui est une couleur secondaire. Sa requête ne prospéra pas outre mesure. "Écoutez les amis, nous n’allons pas perdre davantage de temps ", enclencha Patrice Talon
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quand chacun de nous eu fini de parler. C’était la première fois que je l’entendais. L’épaisseur de sa voix dégageait plus de virilité que sa silhouette. Puis il développa : " sur le cauris, je n’ai rien à dire. Je trouve même que c’est une excellente inspiration parce qu’il s’agit de l’un des symboles les plus connus chez nous. Mais je propose qu’il soit agrandi et posé plutôt en face de la photo. Pour la photo elle-même, le mal est déjà fait. Il va falloir peut-être dans la mesure du possible lui faire un lifting". Un petit silence traversa la salle. Quelques usagers de la maison, désorientés, poussaient bruyamment la porte, avant de s’excuser et de la refermer avec encore plus de bruit. Je ne sus trop dans quel registre classer Patrice Talon. Homme d’affaire ? Homme politique ? Communiquant ? Car ce n’était pas la pertinence de son intervention qui me marqua, mais le sentiment qu’il me donna aussitôt qu’il faudra le convaincre sur tout. Une nouvelle facette ! D’autres, plus surprenantes suivront les semaines suivantes...
(Le chaudron en maintenance dès demain...Ce récit a commencé de façon accidentelle. Je ne l’avais pas programmé. Merci à tous pour les compliments. Mon inbox n’a jamais été aussi mouvementé !)
*Mémoire du chaudron* (11)
Décembre 2005. L’année s’étirait inexorablement vers son terme. Tellement le chiffre 2006 avait été martelé dans l’actualité politique les quatre dernières années, que le fait de se retrouver à seulement deux semaines de son avènement, me donnait une sensation presqu’irréelle. Nous étions en effet à la mi-décembre et le siège de campagne de Bar-Tito grouillait de monde et d’activités. Je pouvais y voir défiler à longueur de journées la plupart des leaders politiques, dont beaucoup s’affranchissaient déjà insolemment de l’emprise du Général Mathieu Kerekou. Malgré le refus silencieux de Yayi d’y mettre les pieds, la
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présence de plus en plus régulière de son premier cercle de soutien à l’Assemblée nationale, ainsi que de certains visages qui étaient déjà identifiés comme faisant partie de son pré carré, légitimait largement ce siège aux yeux du grand public. Les plus visibles et les plus engagés de ces soutiens parlementaires étaient entre autres, karimou Chabi Sika, Debourou Djibril, Saka Lafia et André Dassoundo. Ils étaient en première ligne de la riposte populaire organisée contre la loi sur la résidence obligatoire de un an exigible à tout prétendant au fauteuil présidentiel et qui excluait d’office Yayi Boni. La cheville ouvrière de cette cascade de marches dans les soixante-dix-sept communes du pays, fut Saka Lafia, avec comme moteur financier Patrice Talon qui, au moment de ce combat contre l’exclusion, n’était pourtant pas encore ouvertement yayiste.
Les populations riveraines du septième arrondissement de Cotonou, égayées par cette ambiance inhabituelle dont notre siège de campagne irradiait leur quotidien, s’enthousiasmaient de façon naturelle pour le yayisme naissant.
Ce n’était cependant pas ce tohu-bohu devenu familier, qui occupait mon esprit cet après-midi-là. Vautré dans le fauteuil directeur déjà déséquilibré depuis que Didier Aplogan s’y était assis deux fois, et que j’occupais quand Charles n’était pas présent, j’étais perdu dans mes réflexions. J’essayais de comprendre cette position étrange dans laquelle je me retrouvais et qui me permettait de voir venir à toute vitesse deux trains, roulant en sens inverses, sur les mêmes rails. Le choc était inévitable. La réponse que me donna Yayi un jour où, avec enthousiasme, je lui faisais le point des facilités matérielles quotidiennes que nous avions au siège de Bar-Tito, finit par me convaincre définitivement du clash post-victoire en vue. " J’espère que chacun fait le point de tout ce qu’il prend là ", m’avait-il répondu, la voix lourde. Un autre détail me turlupinait. Je remarquais en effet qu’une certaine catégorie de proches du candidat ne mettait pas les pieds à Bar-Tito. Il s’agissait du lobby religieux évangélique que Yayi considérait
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comme sa dernière ligne de sécurité et à laquelle j’appartenais, ayant participé à sa mise en place. Ce lobby avait été bâti autour d’une dizaine de jeunes gens innocents et insouciants, d’obédience évangélique et fréquentant tous le Temple universitaire de l’église des Assemblées de Dieu. Un groupe au milieu duquel Paulin Dossa donnait souvent l’air de se tromper de génération. Nous avions du mal à déterminer son réel niveau intellectuel. Nous savions vaguement qu’il a étudié au Cuba. C’était le genre de profil peu étincelant que Yayi aimait déjà. Il avait un contrat à durée déterminée à l’IITA. Ce n’était pas l’envie de Bar-Tito qui manquait à ce groupe pour autant. Mais, habilement, ils étaient toujours directement orientés vers les imprimeurs Tunde et Jean Djossou pour leur approvisionnement en calendriers et posters de tous formats. Pour le reste, Yayi s’occupait personnellement de leurs desiderata.
A ce groupe de jeunes gens à qui Yayi savait tenir le discours religieux galvanisateur, se greffera progressivement des cercles de pasteurs et autres leaders évangéliques. Un article sommairement biographique que je publiai en fin 2003 dans un mensuel chrétien appelé " Shékina" et dont le promoteur n’était ni plus ni moins le remuant pasteur Michel Alokpo, fit en effet grand bruit dans les milieux évangéliques. Dans cet article que je soumis à validation de Yayi avant publication, je revisitai opportunément le parcours spirituel du président de la Boad, depuis son baptême dans la modeste chapelle Ueeb de Tchaourou, jusqu’à son retour en tant qu’enfant prodigue dans une église évangélique de Dakar, après plus d’une décennie dans un ordre ésotérique. Yayi qui, il est vrai , n’était pas à l’initiative de ce texte, surfa rapidement sur l’effet ainsi produit dans les milieux évangéliques qui étaient sa cible première. C’est dans cet article qu’apparut pour la première fois, et sur insistance du prétendant à la magistrature suprême, son prénom "Thomas" qui ne figurait pourtant nulle part sur son état civile. Mais ça faisait chrétien. C’était son prénom de baptême. Car il était né musulman. Yayi n’hésitait donc pas, lors des nombreuses visites que nous rendions à différentes églises
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évangéliques dans le sud du pays pour y célébrer le culte du dimanche, à reprendre inlassablement ce temoignage devant de petites assemblées émues. Il n’hésitait surtout pas à reprendre mot pour mot le contenu de l’article. Ce magazine " Shékina" fut d’ailleurs la porte d’entrée du pasteur Michel Alokpo à cadjehoun. Un personnage très haut en couleur, ce Michel Alokpo...!
Je repense avec amusement à ce déjeuner privé auquel nous fûmes conviés chez Yayi et auquel Alokpo prenait part pour la première fois. Comme d’habitude, un "Saint-Emilion" du meilleur cru accompagnait l’igname pilé qui était de loin le met préféré du maître des lieux. Quand vînt le moment de passer au breuvage, Yayi, souvent très chaleureux à ces circonstances, entreprit de servir, de sa propre main, la demi-dizaine de convives évangelistes que nous étions. Il tendit naturellement la bouteille vers le verre du pasteur Michel Alokpo assis juste à sa droite, en accompagnant son geste galant d’un petit commentaire. " Pasteur, c’est mon Bordeaux préféré ", dit-il. Mais à ma grande surprise, je vis Alokpo retirer promptement son verre en murmurant sans grande conviction quelque chose du genre " non ... non merci. Je n’en prends pas. Je suis pasteur ". Tout aussi surpris, Yayi fit une petite blague puis passa la bouteille sur tous les autres verres qui, sans résistance, accueillirent l’agréable liquide d’un rouge velouté. A la tête d’orphelin que faisait ensuite Alokpo, je compris qu’il s’en voulait déjà d’avoir joué à ce faux numéro et de se retrouver ainsi avec un verre d’eau minérale autour d’une table où le vin rouge scintillait dans toutes les coupes. Mais Alokpo n’était pas homme à mourir de ses propres scrupules. D’un geste habile, il fit signe à l’agent du service traiteur qui se tenait impeccablement à l’écart. Celui-ci s’accroupit aussitôt à côté de lui pour prendre la doléance qu’il murmura. L’agent disparût puis revint avec un autre verre qu’il posa dignement devant lui. Puis, empoignant une seconde bouteille à moitié achevée qui trônait au milieu de la table, en remplit le verre du pasteur qui enfonçait son visage dans son assiette comme s’il voulait y aller directement avec les dents. Je réprimai péniblement une pouffe de rire. Yayi qui suivait la
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scène du coin de l’œil ne pût s’empêcher de se soulager en libérant sa parole. " Ah Pasteur... ? " fit-il avec beaucoup de sous- entendus. Nous éclatâmes tous de rire. Puis Alokpo, jamais vaincu, essaya, recits bibliques à l’appui, de nous expliquer la noblesse spirituelle du vin. Mais plus personne ne l’écoutait vraiment. D’ailleurs Yayi comprendra par la suite, au fil de ses rencontres avec les pasteurs évangéliques, que Michel Alokpo était loin d’être un cas isolé d’esquive sur fond d’esbroufe.
Le maillage systématique du milieu évangélique n’empêcha pas la persistance d’un problème qui devint au fil des jours la hantise de Yayi. Son nom : Luc Gnancadja...!
*Mémoire du chaudron*(12)
La réunion de clarification et de remobilisation qui se tenait ce dimanche dans la résidence en face du temple universitaire de l’église des Assemblées de Dieu, paraissait d’une grande importance pour Yayi. Un vent d’apostasie soufflait en effet sur le petit noyau autour duquel il avait minutieusement bâti pendant trois longues années la grande machine de mobilisation qui infiltra la moindre congrégation évangélique dans les hameaux les plus reculés du pays. C’est que depuis plusieurs mois, le candidat se faisait de moins en moins accessible à ce groupe de jeunes pionniers du yayisme dont la plupart avaient pris leur engagement politique comme un devoir biblique. Mais Yayi avait, froidement, changé de paradigme de fonctionnement. Considérant avoir suffisamment avancé dans son maillage du milieu évangélique, il avait décidé de ne plus avoir pour interlocuteurs que les pasteurs et autres responsables d’église. Il y avait été sans doute encouragé par les plaintes sournoises et de certains de ces pasteurs qui, fins
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calculateurs, et voyant venir les enjeux, exigeaient de ne discuter qu’avec lui-même. C’était, après tout, les pasteurs qui dirigeaient les églises, pensait sans doute Yayi. Autant traiter alors directement avec eux. Et ça fait plus sérieux. Les nombreuses réunions de prière organisées par des groupes de pasteurs en sa faveur à travers le pays, se faisaient désormais à l’exclusion de ces ouvriers de la première heure dont certains commençaient à exprimer à voix audibles leurs frustrations. Et bientôt de méchantes insinuations sur la sincérité de la chrétienneté de Yayi commencèrent à rencontrer un silence complaisant de la part de certains d’entre nous qui, parfois, les relayaient carrément. Avait-il vraiment rompu avec Eckankar ? N’avait-il pas une autre vie inavouée ? Avait-il des addictions cachées ? Le cas du dictateur tchadien Tombalbaye qui, porté à bout de bras par les milieux chrétiens de son pays, devint un redoutable bourreau pour l’église dont il fit enterrer vivants nombre de dirigeants, était de plus en plus agité. Et si Yayi décida de revenir sur ses pas et de faire profil bas devant ce petit groupe, c’était surtout qu’il avait acquis la conviction que les nombreuses boules puantes qu’il recevait depuis un moment, venaient des lieutenants d’un autre prétendant à la magistrature suprême et qui pouvait jouir d’une plus grande légitimité dans le milieu évangélique que lui. Il s’agissait de Luc Gnacadja dont la candidature, en ce mois de décembre, devenait irréversible. Le candidat Yayi avait pourtant tenté le tout pour le tout afin d’obtenir le retrait de cette candidature qui devenait au fil des jours un cauchemar pour lui. Il n’y avait aucun doute, disait-il, cette candidature n’avait qu’un seul objectif : lui barrer la route dans le milieu évangélique. Et le manitou derrière cette candidature, selon lui, n’était autre que le pasteur Romain Zannou, jeune et fringant prédicateur qui fit son apparition sur la scène médiatique béninoise avec le retour au pouvoir du Général Mathieu Kerekou en 1996.
Le pasteur Romain Zannou était en ce temps-là une vraie méga- star dans les milieux évangéliques. Autant respecté, admiré que jalousé par ses autres collègues pour sa position privilégiée auprès
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du Général Mathieu Kerekou, il fut le premier pasteur à avoir flairé le potentiel que représentait Yayi dans la course à la succession du vieux caméléon. On le disait parrain de toute l’élite évangélique que Kerekou fit monter dans les grands milieux de décision, dont les moins connus n’étaient pas Joseph Sourou Attin , Luc Gnacadja et Simon-Pierre Adovelande qui prit son ascension dans la fièvre du festival Gospel & Racines. L’ombre de ce jeune pasteur planera sur tout le premier mandat de Kerekou 2 et même sur une partie du second.
Les origines de l’inimitié entre Yayi et le pasteur Romain Zannou demeurent brumeuses, mais avec cette constante que le pasteur reprochait à Yayi d’avoir juré en vain sur la Bible. Ce qui n’était pas rien comme accusation dans le milieu évangélique. Que s’était-il donc vraiment passé ce jour-là dans le bureau du président de la BOAD à Lomé ? Yayi avait-il vraiment nié devant le pasteur Zannou toute ambition présidentielle en allant jusqu’à jurer sur sur la bible ? Personne ne sait jusqu’à ce jour qui dit la vérité entre les deux protagonistes d’une scène qu’ils n’avaient vécu qu’à deux. Toujours est-il que le jeune pasteur qui, suite à un article publié par le journal " Le Progrès " en 2002, était allé proposer ses services comme coach spirituel à Lomé, en était revenu avec un sentiment de dégoût et de dépit. Yayi, soupçonnant une manœuvre des hommes du Colonel Houssou- Guèdè, avait simplement enfariné son interlocuteur. C’est vrai que Yayi, avant la parution de ce numéro qui jeta un jour cru sur lui, n’avait encore jamais osé discuter de ses ambitions politiques que dans un cercle très fermé dans lequel on pouvait citer ses deux amis d’enfance, Théodore Aloko qu’il fit monter à la Boad après sa nomination comme président de l’institution, et Ishola Bio Sawé. Il essayait de son mieux de ménager les susceptibilités du Général Mathieu Kerekou et surtout celles du timonier Gnassingbé Eyadema dont les moindres réactions auraient pu être préjudiciables à la poursuite de sa mission à la tête de l’institution sous régionale.
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La frustration du pasteur Zannou fut donc grande quand le même Yayi qu’il affirme avoir vu jurer sur une bible, entama des manoeuvres de conquête dans le milieu évangélique sans aucune autre forme d’explication. Son engagement derrière la candidature de Luc Gnancadja en 2006 trouve peut-être là son essence. Il tenait sans doute à donner le change à un Yayi pour qui il n’avait désormais qu’un royale mépris.
La décision de Yayi de faire profil bas et d’accepter enfin cette séances souhaitée depuis des mois, était donc surtout motivée par la menace de dispersion des voix dans le grenier électoral évangélique que faisait planer la candidature de Luc Gnancadja. Yayi ne se sentant plus seul maître à bord, s’était humblement résolu à écouter ses premiers apôtres qu’il rangeait déjà sans état d’âme dans le casier des oublis. Et la séance qui venait de commencer ce dimanche, sera quelque peu tendue...
*Mémoire du chaudron*(13)
Le pasteur titulaire du temple universitaire de l’église évangélique des assemblées de Dieu qui tenait le rôle de facilitateur à cette rencontre, fit une petite introduction liminaire piquée de petites flatteries à l’endroit de celui dont la victoire, dans nos esprits, se dessinait de plus en plus nettement pour l’élection présidentielle, puis termina avec emphase par un émouvant " monsieur le président, vos soldats veulent vous parler". Yayi qui semblait boire au sens propre ce petit discours introductif, fit signe au pasteur de prendre de prendre la direction de la séance. Chacun de nous eu rapidement la parole pour se présenter. Quelques nouveaux visages s’étaient en effet ajoutés à ceux devenus habituel pour le candidat. Quand fut terminé ce genre de petit rituel, le premier d’entre nous qui fut autorisé à rentrer dans le vif du sujet, se remit à nouveau à se présenter. Ceci fit courir un murmure d’exaspération dans la salle. La manœuvre n’était
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pourtant pas innocente. En effet, Paulin Dossa et moi qui avions, dans le groupe, le privilège d’être en contact direct avec Yayi, avions le dos large pour subir les récriminations incessantes des autres. "Yayi ne connaît toujours pas mon nom " s’était agacé un jour l’un d’entre nous. Et la faute, pour eux, était forcément imputable à ceux qui, étant en contact avec lui, ne faisaient pas grand effort pour que les autres sortent de l’anonymat depuis trois ans. C’est à dire "Frère Tiburce et Frère Paulin". L’occasion était donc belle pour rectifier "in live" ce "tchédjinnabisme". Les échos de quelques accusations jamais ouvertement assumées, m’étais souvent parvenues, dans ce sens. Mais mes sept ans de pratiques relationnelles dans ce milieu, depuis mon baptême en 1998, m’avaient aguerri à maints égards. J’avais appris à ne pas attendre grand-chose des effusions de spiritualité en ce qui concerne la vertu dans les relations interpersonnelles.
Une fois que le remous d’exaspération se fût calmé, celui qui avait la parole demanda, avec un geste de la main droite, la clémence de l’assistance, puis enchaîna : "monsieur le président. Depuis trois ans, j’ai parcouru routes et pistes pour prêcher votre nom. Mais aujourd’hui, j’ai une préoccupation. Je veux que vous nous confirmiez ici, devant Dieu et devant les hommes, que votre confession vis-à-vis de Christ est sincère".
Un silence glaciale s’abattit quelques secondes sur l’assistance. Je sentais comme mille petites aiguilles futées me lacérer le corps. Même si j’avais déjà entendu ce genre de réflexion dans le groupe, je le mettais juste sur le coup de la frustration ambiante compréhensible. Car comment jugeait-on de la sincérité de la foi religieuse de quelqu’un ? Et ce genre de question, pensais-je, reprenait au mot près les flèches venimeuses que lançaient à longueur de journée les lieutenants de Luc Gnancadja.
Le duel Yayi-Gnacadja se déroulait à travers une ligne de faille invisible qui traversait le milieu évangélique. Il y avait en effet deux types d’évangélisme qui se toisaient et se défiaient de façon
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imperceptible pour l’observateur non averti. Il y avait l’évangélisme pondérée, froid, presque cérébral, incarné par des églises évangéliques séculaires établies au Bénin, comme par exemple l’UEEB (Union des églises évangéliques du Bénin), les églises évangéliques baptistes, les églises évangéliques des Assemblées de Dieu. L’autorité de celle-ci sera rudement secouée par le courant évangélique pentecôtiste, caractérisé par un évangélisme plus démonstratif, surfant essentiellement sur les manifestations charismatiques et le para normale. Ce second courant, inspiré par le pentecôtisme nigérian, connu une progression fulgurante avec la montée en puissance des figures emblématiques comme le pasteur Romain Zannou, au milieu des années 90. Les tendances intégristes qui pouvaient parcourir régulièrement cette frange d’églises évangéliques, rendaient particulièrement nuisibles les suspicions comme celles que les lieutenants de Gnancadja faisaient ouvertement circuler sur notre candidat. Mais de là à venir poser une question aussi saugrenue...!
Mû comme par un ressort, je me tins aussitôt debout et pris la parole, sans l’avoir demander. Dans une longue digression nerveuse dont je ne me souviens plus aujourd’hui de la teneur, et qui avait l’avantage de dissocier le reste du groupe de l’initiative de cette question, je rassurai Yayi de notre disposition à maintenir le cap. Quelques applaudissements hésitants accueillirent mon discours. A ma suite, le pasteur prit la parole puis, après avoir déploré le manque de maturité de l’intervenant malheureux, présenta au nom de tout le groupe, des excuses à Yayi qui essaya ensuite longuement de donner l’assurance de sa hauteur d’esprit par rapport à l’incident. Une effervescente séance de prière clôtura la rencontre qui n’alla pas bien plus loin. Mais le mal était déjà fait. On ne touchait pas impunément à certains complexes de Yayi. Et à part Paulin Dossa et moi et peut-être un troisième, tout le reste de ce groupe de pionniers du Yayisme, après avoir fait le plus dur, sombra dans l’oubli pour les dix ans de règne du président Boni Yayi. Vous allez me parler sans doute de "Maman Glessougbe" .Je vous vois venir...
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Assis donc dans ce fauteuil directeur ce jour-là à Bar Tito, je repensais à tous ces frères qui n’y mettaient jamais le pieds. Je repensais aussi à cette réunion fondatrice de la conquête du pouvoir à laquelle je pris part le 1er Novembre 2003 à Ouake et dirigée par Yayi en personne. Qu’étaient devenus les participants dont je ne voyais aucun au siège de campagne de Bar Tito ? Quelques éclaires inattendus avaient également zébré le ciel de ce côté-là.
*Mémoire du chaudron*(14)
Quelque chose semblait ne pas tourner très rond ce lundi soir chez Francis da Silva au quartier JAK. Ça faisait plus d’une demi- heure que nous étions assis, mais le maître des lieux, qui dirigeait également nos réunions, était toujours au téléphone dans la vaste cour jouxtant la véranda où nous travaillions à cause de l’agréable courant marin qui la balayait. De ma position, je pouvais le voir, téléphone vissé à l’oreille, aller et venir lentement dans la cour faiblement éclairée par des lampes de jardin dont les lueurs étaient parfois atténués par des touffes de fleurs. Je distinguais parfaitement ses mouvements à travers le déplacement dans la semi-pénombre, de la couleur blanche de sa chemise en laine.
Ma première rencontre avec ce sexagénaire sympathique, bon vivant et au raffinement inattaquable, remonte à fin Novembre 2003 dans un décor plutôt inhabituel. C’était à l’occasion d’une
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réunion de prise de contact qu’il initia sur son bungalow construit sur pilotis au coeur du lac Ahémé. Une rencontre à laquelle Charles Toko et moi fûmes conviés. Je fîs le trajet jusque-là bas dans la voiture de Charles. Une Golf version Sport, si mes souvenirs sont bons. Inutile de souligner le grand écart que je constatai entre l’extérieur assez bien entretenu du véhicule et son intérieur puant le tabac et où traînaient des mégots.
Le bungalow était entièrement en bois et offrait toutes sortes de commodités. On y accédait par une longue passerelle également en bois, soutenue par deux rangés de pieux profondément enfoncés dans la vase du lac. Une fois dans ce bungalow qui offrait une vue panoramique rare sur le lac, Francis da Silva décrispa rapidement l’atmosphère en faisant une série de petites blagues au fur et à mesure qu’il nous serrait la main. J’avoue que je fus distrait tout au long de la réunion par l’image insaisissable des piroguiers vogant nonchalamment sur cette eau dont les vaguelettes faisaient un incessant « ploc » « Ploc » contre les solides pieux qui soutenaient la paillote. De temps en temps, l’effet du vertige aidant, j’avais l’impression que le bungalows dérivait. A la fin cette réunion de prise de contact qui nous marqua, il fut convenu que les réunions suivantes se tiendraient de façon hebdomadaire à Cotonou, au domicile de notre hôte du jour.
La résidence de Francis da Silva à Cotonou est une vaste propriété du quartier JAK. Zone anciennement bourgeoise, dont le prestige et la notoriété furent, au fil du temps, mis à mal par de nouveaux chantiers immobiliers aux abords de l’aéroport international de Cadjehoun et sur la zone ouest de la plage de Cotonou. Cependant, ce quartier dont la plupart des habitations cossues se vidaient de leurs occupants, conservait toujours sa fière allure d’antan. Situé à un jet de pierre de la grande mosquée, la propriété, entourée d’une haute muraille d’un blanc impeccable, était divisée en deux domaines. Au fond du premier domaine se dresse, majestueux, un bâtiment de belle taille abritant une vaste salle des fêtes polyvalente. La vaste cour qui y donnait accès était
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agréablement plantée de jardins et d’aménagements divers. C’est la "Résidence les Hortensias" qui accueillait chaque week-end, diverses manifestations de réjouissance. De là, on accédait au second domaine par un portillon métallique. Ici se trouvaient les appartements privés. Une grande villa de style brésilien entourée sur la moitié de son périmètre, d’une belle véranda.
Nous parcourions silencieusement cette grande véranda sur toute sa longueur pour rejoindre une autre, plus petite et moins exposée. Et puis là nous nous lâchions comme des gamins. Cette discrète petite véranda était devenue, en effet, notre territoire après un an et demi de rencontres hebdomadaires ininterrompues. Charles s’y était fait voir une ou deux fois, mais avait vite disparu en pestant contre l’ambiance d’indécision et surtout d’inaction qui, disait-il, caractérisait les réunions.
Francis da Silva nous rejoignit enfin en s’affaissant lourdement sur sa chaise comme si tout le poids de l’humanité pesait soudainement sur ses épaules. Il poussa un profond soupir en grattant frénétiquement le grand bloc-notes posé devant lui sur la table, avec le dos de son stylo. Nous étions suspendus à ses lèvres. Puis, redressant brusquement le torse, il lança comme pour se débarrasser d’une patate trop brûlante : "mes chers amis, il y a une mauvaise nouvelle". Il se tu encore quelques secondes qui me parurent une éternité, puis enchaîna :" notre frère de lutte Bio Sawé Ishola a rejoint le groupe des révisionnistes. Le ministre Arouna Aboubacar vient de le nommer directeur de l’Infosec. Je l’ai eu longuement au téléphone. Il a confirmé l’information et ne semble rien regretter. Je viens de raccrocher aussi avec le président Yayi, il nous demande de rester fort".
Un silence plat s’abattit sur l’assistance. Je ne savais trop quoi penser de la situation. Pour tout ce qui le liait à Yayi, Ishola Bio Sawé était celui dont je pouvais espérer le moins une pareille désertion. Que s’était-il passé ? C’est vrai que depuis deux semaines, sa place habituelle autour de la table était demeurée
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vide. Mais ce n’était pas suffisant pour éveiller quelque soupçon que ce soit. En tout cas, pas sur cet ami d’enfance que tout semblait souder à Yayi et dont le jeune frère, Yacoubou Bio Sawé était le premier porte-voix du yayisme à travers le pays qu’il signonnait depuis 2001 pour susciter divers mouvements de soutien. Quelle lecture faire de la situation ? Ishola Bio Sawé était pourtant avec nous à Ouake.
Sorti de ma douloureuse torpeur, mon esprit s’attarda un peu plus sur une autre chaise qui restait inoccupée de façon continue depuis plus d’un mois. Celle du professeur Fulbert Gero Amoussouga. Un autre compagnon de Ouake qui ne décrochait plus son téléphone...
*Mémoire du chaudron*(15)
Un soleil de plomb irradiait le petit village frontalier d’Ouaké lorsque nos voitures franchirent le seuil du portail donnant accès à une vaste cour plantée d’arbres aux feuillages touffus. Une bâtisse à un ou deux niveaux à l’aspect savant trônait au fond, à droite de l’entrée. Le calme qui y régnait en ce 1er Novembre 2003 n’était perturbé que par les bruits de mortiers dont la cadence s’accélérait au fur et à mesure que la cour se remplissait de nos véhicules. " Bienvenus chez moi ", nous lança Kessile Tchalla en nous embrassant chaleureusement aux pieds des marches d’escaliers donnant sur la petite véranda du rez-de-chaussée. Il mit un point d’honneur à nous faire individuellement l’accolade, avant de nous inviter à monter à l’étage où se trouvaient déjà Yayi qui devisait bruyamment au milieu d’une demi-dizaine d’autres personnes dont une ou deux m’étaient inconnues. Nous étions
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venus avec un temps de retard. Notre voyage ne fut pas facile en effet.
Partis de Cotonou aux environs de 8h, nous devrions rallier deux autres voitures à la hauteur de Bohicon pour faire la suite du trajet en convois. A Bohicon nous attendaient, alignées sur le bas-côté du goudron, un peu après le grand carrefour Mokas, les voitures de Tunde et de Gero Amoussouga. J"occupais, avec Issifou kogui Ndouro et Paulin Dossa, une Toyota Carina 3. Pour des raisons d’ordre pratique, la voiture de Tunde qui signalait quelques détresses mécaniques malgré son état neuf, prit la tête de ce modeste convoi. Nous roulions donc à vitesse moyenne, nous arrêtant de temps en temps pour laisser redescendre l’aiguille de chauffage de la voiture de tête. Mais à la sortie de Savalou, un peu au milieu de nulle part, la voiture de Tunde donna les feux de détresse et eu juste le temps de quitter la chaussée avant de s’immobiliser. Un problème de courroie-alternateur, nous dit le chauffeur après avoir jeté un coup d’œil dans le capot.
C’est dire que notre arrivée à Ouake après quinze heures alors que nous y étions attendus avant midi, fut pour nous un immense soulagement. Il m’arriva plusieurs fois par la suite, lors des dialogues de sourds qui m’opposaient à Tunde et en pensant à ce pénible voyage sur Ouake, de me dire avec amusement : " ce type était un vrai boulet depuis le début".
Aussitôt arrivés, nous passâmes directement à table. " L’igname pilée n’attend pas", répétait Tchalla en mettant du mieux qu’il pouvait, l’ambiance dans la salle. Le déjeuner à peine terminé, nous entrâmes directement dans le vif du sujet. Nous étions au total 13 dans la petite salle. Ce fut encore le docteur Kessile Tchalla qui se mit debout pour introduire la séance. C’était un homme au verbe facile et succulent. Sa silhouette sèche et ingrate cachait une nature pourtant vive. C’était un homme cérébral, avec une vaste culture. Je m’en étais aperçu lors des interminables débats que j’avais déjà eu avec lui sur différents sujets. Il trouvait
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toujours le moyen de lancer un sujet de réflexion et de supputation là où on s’y attendait le moins. Comme ce matin-là où je le rencontrai à un petit déjeuner à trois au domicile de Yayi à cadjehoun. Sans que ne comprenne très bien ses motivations, Tchalla passa une grande partie du temps que dura le petit- déjeuner, à expliquer les méfaits de la consommation de l’œuf. Le problème, c’est qu’à la fin, il ne restait pas une miette de la vaste omelette qu’il avait dans son plat. J’appréciais surtout son optimisme qu’il savait rendre contagieuse. Il faisait partie de ce que nous appelions " le groupe de Paris" et qui était composé de lui-même, d’Issifou Kogui Ndouro, de Patrick Benon, d’Antony Zinsou et de Max Awêkê. Un groupe que je trouvais surcoté. Le tribun conclut donc son introduction en invitant par un geste impeccable que nous faillîmes applaudir, "notre champion" à prendre la parole.
Yayi prit la parole puis, dans une effusion d’humilité, salua notre présence à cette rencontre qui, dit-il, devrait trancher définitivement la question de sa participation ou non à l’élection présidentielle de 2006. Cette façon de présenter la chose me surprit. Je savais en effet qu’il ne pensait qu’à cela. Derrière la large fenêtre dans son dos, mon esprit voltigeait dans le magnifique paysage de vallons qui s’étalait au loin. Au fil de son développement, je compris avec stupéfaction que Yayi passait un message à Kerekou. Moi, disait-il, je ne serai jamais candidat contre mon papa. Il a été tout pour moi. Et si c’était sa volonté de se maintenir au pouvoir, je serai le premier à m’engager dans sa campagne.
Ce discours de Yayi, pour moi, signifiait une seule chose : il y avait au moins une personne dans la salle dont la présence ne le rassurait pas. Était-ce dans le même esprit qu’à la fin de la séance, il attira opportunément notre attention sur le nombre que nous faisions autour de lui ? 12...comme dans les évangiles ! Et dans ce cas, il y avait alors très certainement de la trahison dans l’air.
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En observant les sièges vides ce soir au domicile de Francis da Silva, je repensai à ce jeu d’esprit de Yayi à Ouake. Mais je me disait aussi qu’il ne pensait sans doute ni à son ami de jeu et de classe, Ishola, ni à son camarade d’amphi et des 400 coups, Fulbert Gero Amoussouga. Mais la réalité était là. Ishola était passé à l’adversaire avec arme et bagages, en faisant circuler une réflexion bien sentie : " Yayi se satisfait de voir les autres à sa table tous les week-end. J’ai l’âge d’avoir ma propre table".
Quant à Amoussouga, il avait joué plus soft. Il nous fit parvenir plus tard le message sur la difficile conciliation entre sa position à l’Université et tout engagement politique ouvert.
*Mémoire du chaudron*(16)
Quand je vins à Bar Tito cet après-midi, l’ambiance était animée dans le deux-pièces qu’occupait la cellule de communication. Nous devrions faire avancer un projet cher à Charles Toko : la mobilisation des artistes autour de la campagne de Yayi Boni. Dans cette phase d’activité, je retrouvais de plus en plus Richmir Totah, un amoureux de la chose culturelle, amateur de son et de spectacles qui me fut présenté quelques semaines plus tôt. Notre contact fut d’autant plus facile que je découvris son parcours qui était des plus atypiques. Richmir avait beau avoir âprement étudié l’agronomie, il ne s’en était remis qu’à la guitare-bass et à sa passion de l’organisation des spectacles pour le restant de sa vie. Il était agréable de compagnie et je je m’étais très vite lié
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d’amitié avec lui. Il espérait tout de la victoire de Yayi et sa motivation était une source supplémentaire d’énergie pour moi.
Je voyais également venir de plus en plus au siège de campagne, un jeune homme clair, court sur pieds, dont la vivacité du regard contrastait avec sa forme qui annonçait des rondeurs futures. Un certain Sidikou que Charles prenait au téléphone un nombre incalculable de fois par jour, au point parfois d’appeler n’importe qui Sidikou par lapsus, dans ses moments de grande fatigue. C’était un de ses handballeurs, m’avait-on expliqué. J’avais fini par cerner un aspect du fonctionnement de Charles. Il avait constamment besoin d’un homme de main. Et tous ceux que j’avais vu se succéder autour de lui venaient exclusivement du milieu du handball dans lequel il s’investissait beaucoup, même si les grosses bulles de fumée de cigarette derrière lesquelles il disparaîssait souvent, me faisaient douter de ses réelles aptitudes physiques à tenir la durée d’un set. Avant Sidikou, il avait eu comme homme de main, un jeune et talentueux handballeur du nom d’Ousmane Labo qui lui resta si fidèle que chaque fois qu’il apparaissait à notre rédaction au journal Le Progrès, on pouvait deviner sans erreur une commission de la part de Charles Toko. Après Labo, il y a eu, de façon transitoire, un autre handballeur, Tchobo Yacinthe dont il fit le responsable de l’imprimerie du journal Le Matinal. Que devenaient ensuite toutes ces fidélités derrière lui ? Question.
Toujours est-il que ce soir, nous avions à faire un premier point sur l’avancée des contacts avec les artistes et sur les passages en studio de ceux qui étaient prêts. La bonne nouvelle, c’est que quelques sons étaient déjà disponibles, dont notamment ceux de Gbessi Zolawadji et de Gbèzé. Ah oui Gbèzé ! c’était ce trentenaire noir, à l’allure quelconque et aux cheveux coupés en "Karl Lewis", que je rencontrai un jour dans le modeste bureau qu’occupait Benoît Degla à Bar Tito en tant que Secrétaire général du siège de campagne. Ils étaient en effet tous les deux de Ouessè et j’avais vite compris que ce n’était pas la seule raison pour
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laquelle l’artiste lui donnait du "fofo" à profusion. Ces génies de nos localités étaient habiles, en effet, pour savoir rendre les honneurs à ceux de leurs corégionnaires qu’ils savaient capables de régulières générosités. Dans le bureau de Degla, les discussions avec Gbèzé, bien que très détendues et très fraternelles, semblaient néanmoins bloquer sur un point. L’artiste avait déjà pris un engagement avec Edmond Agoua pour le compte de la cérémonie de déclaration de candidature de Bruno Amoussou prévue pour début 2006. A défaut donc de l’exclusivité que Benoît Degla négocia vainement, il nous proposa une semaine plus tard un titre à la gloire de notre candidat, qui nous mit immédiatement tous d’accord, tant par le lyrisme que par la rythmique.
Des propositions spontanées, venant d’artistes plus ou moins sérieux, atterrissaient chaque jour à notre bureau. Un jour, pendant que j’étais seul, sans doute occupé à parcourir les journaux, un jeune homme mince, de teint clair, aux cils et sourcils noircis à l’antimoine, me fut introduit. Il tenait un CD et demandait à voir un responsable. Il venait, disait-il, de la part de Paulin Dossa. Mais ses airs efféminés et ce petit foulard blanc dont il s’était ceint la tête, ne me le rendaient pas particulièrement agréable. D’un geste négligeant, je tendis la main pour prendre le CD qu’il tenait. Mais son refus fut net et ferme. Il voulait, disait-il, faire écouter sa composition et repartir avec son CD. Je l’abandonnai à son sort puis replongeai dans ma lecture. Je rencontrerai cet artiste plus tard en une circonstance plus étincelante. Son nom : GG Lapino. Le morceau qu’il eu du mal à me faire écouter deviendra l’hymne de notre campagne dans toute la partie méridionale du pays et révolutionnera durablement la communication politique en période électorale au Bénin.
Une rencontre atypique était à notre agenda dans ce soir. Mon ami Hervé Djossou avait réussi à obtenir un rendez-vous pour nous avec Alekpehanhou, le virtuose du zinli. Charles et moi avions décidé de jouer le tout pour le tout pour avoir cet immense talent
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sur notre album, même si , à priori, les choses ne se présentaient pas très bien pour nous de ce côté-là.
En effet, Alekpehanhou dont la voix planait sans partage sur le milieu ethnique et culturel fon, depuis le milieu des années 80, venait de jeter, coup sur coup, deux gros pavés dans la marre boueuse des préjugés transe ethniques, sur deux albums consécutifs. Prenant prétexte sur un banal conflit de voisinage qui n’en méritait pas plus, l’artiste avait lancé un tonitruant et audacieux appel à l’union des fons qui, selon lui , seraient alors les mal-aimés de la communauté nationale. Puis, face à l’absence générale de réaction d’indignation, il en remit une autre couche plus lourde et plus visqueuses, sur son album suivant, avec un morceau plus structuré, mieux enroulé et dangereusement plus incitatif. J’en alertai Charles qui, sans forcément en faire toute une montagne, rappela néanmoins très sèchement à l’ordre, l’animateur en langue fongbe sur Océan FM, un des nombreux dah autoproclamés qui sévissaient alors sur les radios urbaines. Celui- ci avait pratiquement érigé en hymne, un des ces deux tubes incendiaires qui ouvrait systématiquement sa tenue d’antenne à onze.
Mais la verité, en ce mois de décembre 2005, c’est que je faisais déjà violence sur moi-même pour ne pas soigner mes débuts de frustration, en jouant en boucle ces morceaux perfides de Alekpehanhou chaque fois que je me retrouvais seul. Yayi avait beaucoup cacher son jeu, j’avais déjà capté des indices révélateurs du profond complexe que lui inspiraient les fons. Mais tout ça n’était pas important, me disais-je, on gagne et on verra le reste. D’ailleurs l’artiste controversé venait de marquer son accord pour nous recevoir à son domicile. Charles et moi étions attendus à 17h à Zogbohouè...
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*Mémoire du chaudron*(17)
Vingt minutes de traversée d’une des artères les plus encombrées de Cotonou, et quelques entrelacs de ruelles sablonneuses plus tard, nous étions devant le domicile d’Alekpehanhou dans un dédale de Zogbohouè. Dix-huit heures n’étaient plus loin. A l’accueil que nous fit la jeune femme à l’entrée de la maison, nous comprîmes que le rendez-vous avait vraiment été pris et que le maître de maison nous attendait. Nous longeâmes une véranda qui donnait accès au bâtiment central de la maison. Dans la petite cour, une camionnette garée et portant écrit sur ses portières, " Alekpehanhou" rendait la maison exiguë. En parcourant cette véranda, mon regard explora furtivement la construction la plus visible au-delà de la clôture. " Serait-ce le voisin dont la difficile cohabitation avec l’artiste, inspira cet appel à l’unité ethnique des fon ? ", me demandai-je silencieusement. Je n’en saurai hélas pas grand-chose. La jeune dame que je semble avoir déjà aperçue dans un clip audiovisuel nous introduisit avec beaucoup de bonnes manières dans le séjour qui, curieusement, était vide. Charles Toko, Hervé Djossou et moi, prîmes silencieusement siège. Dans cette attente qui commençait à durer, je ne pus m’empêcher de repenser à la première fois où je savourai un morceau de l’artiste. 1987 ? 1988 ? 1989 ? Je ne me souvenais plus exactement. Ce dont j’avais un souvenir assez précis, c’était l’unanimité qui s’était faite autour du morceau " mi gni gbessou", dans toute la communauté fon de Parakou. Le jeune collégien que j’étais, développait déjà un sens poussé de l’analyse des œuvres de l’esprit. Cet artiste qui semblait surgir de nulle part et qui chutait audacieusement tous ses morceaux par un défiant "mi so gbe ha" excitait déjà énormément ma curiosité et envoyait dare dare dare les cordes toute une génération de vénérables maîtres du Zinli dont mon père avait les cassettes : Djèmin Pierre, Houlovo Hoonon, Émile Aligbè, Wolo, Tokannou Agbehounkpan, pour ne citer que ceux- là. Puis les titres à succès s’enchaînèrent de façon ininterrompue.
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Quand je descendis à Abomey au début des années 90 pour y poursuivre mes études secondaires, je pus constater la domination outrancière qu’exerçait alors Alekpehanhou sur la culture fon. Et c’est très peu exagéré que d’affirmer que l’artiste avait imposé une façon de penser dans la capitale historique. Il était pratiquement impossible, de jour comme de nuit, de ne pas entendre au loin, un refrain connu de l’artiste. Abomey était en effet une ville ou ne manquait jamais une ou des cérémonies d’enterrement. Je garde de mes deux années académiques passées au Lycée Houffon d’Abomey, ces moments où nos silences studieux étaient systématiquement virussés par l’écho lointain des roulements de tambour d’Alekpehanhou, roulements de tambour qui ondulaient jusqu’à nous par intermittence. C’était ça, l’Abomey que je découvris en 1991 sous l’emprise de celui qui s’autoproclama "roi du zinli rénové" et dont le talent et le génie ne souffraient d’aucune contestation. Je ne pus rester insensible à cette fièvre culturelle qui secouait alors la ville. Et à chaque nouvelle sortie d’album, l’artiste savait renforcer sa réputation d’excellent pamphlétaire, de brillant chanteur et d’observateur averti de la société fon dont il peignait les tares avec une justesse rare.
Loucou Michel à l’état civil, cet ancien instituteur originaire de la ferme de Lèlè à une quinzaine de kilomètres d’Abomey, profita, dit-on, du programme de départ volontaire à la retraite encouragé par le Programme d’ajustement structurel imposé au milieu des années 80 par le fonds monétaire international, pour échapper à une affectation administrative derrière laquelle il voyait la main d’adversaires jaloux de sa personne et de son groupe folklorique naissant. Cette liberté acquise lui permettra de s’adonner entièrement à sa passion première qu’est le rythme "zinli". Son niveau d’instruction fut sans doute un atout qui le rendit apte à explorer un champ thématique plus vaste que la plupart de ses prédécesseurs. Il n’éprouvait d’ailleurs quelques fois aucun complexe à chanter avec brio des fables entières de Jean de la Fontaine. Mais ce qui le fera passer à la postérité, c’est ce sens
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acéré de la satyre, de la caricature et de l’allusion qui laissa de biens mauvais souvenirs à ceux qui eurent le malheur de faire partie de ses sujets d’inspiration. La matérialisation la plus sensible de cet art fut son morceau " Cakpo sin han" qui fut pendant longtemps source de controverse. Cependant, l’influence de l’artiste ne se limitait pas qu’à la seule ville d’Abomey. Elle couvrait toutes les aires géographiques d’expression de la langue fongbe. Il n’était d’ailleurs pas rare de voir des attroupements de conducteurs de taxis-motos et de badauds devant ses kiosques à chacune de ses sorties d’album. C’était donc en connaissance de cause que je plaidai pour qu’il figurât sur notre album de campagne. Il nous le fallait à n’importe quel prix...!
Bientôt un quart d’heure que nous étions là, assis dans le silence de ce séjour dont le propriétaire se faisait désirer. Nous gérions notre anxiété du mieux que nous pouvions en devisant à voix basse tantôt sur la meilleure façon de lui présenter notre offre, tantôt sur l’une des photos accrochées au mur et qui, pensions- nous, ne pouvait être que son père. Soudain la porte en face de nous et que l’encombrement du mur ne m’avait pas permis de bien repérer, s’ouvrit dans un léger crissement. Alekpehanhou apparut, majestueux, drapé d’un grand pagne qu’il jeta par-dessus l’épaule gauche, et qui étouffait passablement l’éclat d’un habit "bomba" en tissus "lessi" de couleur blanche. Sous l’effet de la surprise, nous nous levâmes mécaniquement. Ce qui, me sembla-t-il, ne devrait pas lui avoir déplu, puisqu’il n’insista pas outre mesure pour que nous nous asseyions. Il nous serra la main puis arrivé au niveau de Hervé Djossou, fit un geste de familiarité. Il prit siège en face de nous en maintenant une telle dignité dans le port que je commençai à y percevoir un message à l’endroit de quelqu’un d’entre nous trois. Charles Toko sans doute...
*Mémoire du chaudron*(18)
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Je ne sais si mes compagnons captaient les mêmes signaux que moi. Mais l’orchestration de la séance me semblait porter un message. Je n’espérais pas rencontrer un artiste particulièrement humble, mais là il était évident qu’Alekpehanhou avait sa petite idée sur les gens assis en face de lui. Un détail attira particulièrement mon attention. C’est ce mouvement presque imperceptible des muscles de sa mâchoire pendant qu’il écoutait Hervé Djossou introduire la séance. En termes clairs, je soupçonnais notre hôte de s’être glisser une noix sous la langue. C’est vrai qu’en ce temps-là, Charles n’était pas exempte de tout reproche. Dans le zèle de son engagement yayiste, il avait signé quelques textes excessifs dans son journal "Le Matinal". Par exemple, à la suite d’une déclaration politique de Adrien Houngbedji, il signa un brûlot sobrement intitulé "Kerekou fait tout au Nord" et dans lequel il conduisit sans ménagement et dans un style très saccadé dont il avait le secret, une protestation intellectuelle contre cette victimisation latente qui s’observait au sein d’une partie de la population par rapport à la longévité du pouvoir d’État dans les mains de Kerekou, originaire bien entendu du nord. Un état d’esprit auquel Houngbedji essayait habilement de donner écho sans en paraître. Évidemment, dans cet éditorial que Charles signa à la Une de son canard sous la rubrique "Façon de voir", des expressions tout aussi condamnables comme " Nord"..."Sud"..."Populations du nord"..."Populations du Sud", voltigeaient à longueur de texte. Il remettra le couvert plus tard dans la fièvre du vote de la loi sur la résidence obligatoire, avec une machette sans équivoque : "Kerekou veut brûler le pays". Je pensais pas forcément que notre hôte avait forcément lu ces faits de plume de Charles, mais j’étais très convaincu que l’interdiction qui fut faite à l’animateur en langue fongbe de Océan FM de continuer à ouvrir l’antenne avec le tube ethnocentrique de Alekpehanhou, était parvenu jusqu’aux oreilles de l’artiste qui devrait bien savoir suivre le comportement de ses différentes oeuvres musicales sur les radios. D’ailleurs je ne manquai pas d’attirer l’attention de Charles sur cet aspect de la situation qui
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pourrait bien ne pas rendre particulièrement fluide notre entrevue. Mais cette mâchoire de l’artiste qui bougeait comme celle d’un ruminant me posait un problème d’un tout autre genre. Nous prenaient-ils pour des entités spirituellement hostiles ? Nous avait- il laissé mariner dans son séjour, le temps de mâchouiller quelques feuilles ou dire quelques paroles fortes ? Trêve de supputations. Je savais à peu près l’approche que Charles avait sur ce genre de sujet ; une approche très utilitaire. Capter et utiliser les forces spirituelles d’où qu’elles viennent, pourvu qu’elles servent à obtenir un résultat. Ainsi, bien que portant ce prénom très occidental, il savait exhiber un second prénom musulman plus discret pour faire bonne figure lors des célébrations mahométanes. Il croyait à tout... ou alors il ne croyait à rien du tout. Mais il savait prendre la fois religieuse de ses compagnons avec beaucoup d’esprit d’ouverture, comme ce jour où je descendis lui porter un message au rez de chaussée de l’immeuble qui abritait son groupe de presse à Atinkanmey. Je le trouvai là, chez son beau-frère, Oba Denis, en train de faire la chaude gorge autour d’une petite dame- jeanne dans laquelle une mixture brunâtre d’alcool noyait un cobras momifié et roulé en colimaçon. Charles me tendit vaillamment un verre pour que je me serve. Ce que je rejetai avec fermeté et courtoisie. "Ah te voilà, vous les pasteurs. Ça c’est pas du gris-gris hein...C’est pour être garçon à la maison". Nous éclatâmes de rire. Denis Oba avec qui je n’étais pas encore très habitué, enchaîna avec une autre blague qui permit à Charles de me répéter une mise en garde qu’il me ramenait très souvent : "Tiburce, dis à Yayi qu’il ne peut pas gérer le Bénin avec la Bible". "Et pourquoi ?" lui demandai-je. "En tout cas, faites pour vous, nous allons faire pour nous", asséna-t-il puis, jamais à cours d’une confidence souvent improbable mais sur laquelle il s’empressait de prendre à témoin la tombe de sa mère, il nous raconta quelques "courses" qu’il faisait pour la protection de Yayi dans certaines contrées éloignées du nord.
Lorsque Hervé Djossou eu fini de présenter le décor, un court silence régna, au bout duquel je pris la parole pour exprimer de
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façon plus précise notre souhait de voir Alekpehanhou figurer sur notre album de campagne. Je passai ensuite la parole à Charles qui répéta le même souhait. L’artiste qui, jusque-là était resté très silencieux, se racla légèrement la gorge puis, dans un français impeccable qui détonnait avec son accoutrement, nous remercia pour l’honneur qui lui était ainsi fait puis... " Plusieurs groupes politiques sont déjà passés ici me solliciter pour divers candidats. Ils ont sûrement vu l’impact que mes œuvres ont sur mon public. J’entends aussi beaucoup parler de votre candidat, Yayi Boni. Je n’ai rien contre sa personne. Mais par principe, je me suis interdit de participer à des enregistrements d’albums pour quelque candidat que ce soit. Ce qui reste cependant faisable, ce sont des prestations en live lors de vos meetings, avec interdiction d’enregistrer". Silence lourd dans la salle. Hervé reprit la parole et essaya quelques plaidoiries. Charles resta silencieux. Je pris la parole pour insister sur notre volonté d’avoir une composition à la gloire de notre candidat, signée par lui. Il ne rejeta pas l’idée, mais maintînt son refus de se faire enregistrer". Même si c’est à Parakou que vous m’invitez, je suis prêt à venir. Mais ce sera en live avec interdiction d’enregistrer" reprécisa-t-il.
Je ne sais plus trop bien comment la séance prit fin. Mais une chose est claire, elle fut un échec. J’avais le sentiment que l’artiste était dans une posture. Je commençai par penser à la solution alternative. Un ancien camarade de classe du lycée Houffon était très régulier à Mougnon et m’avait déjà passé une fois au téléphone l’artiste Somadjè Gbesso. On verra bien ce qu’on verra...
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*Mémoire du chaudron* (19)
Le vibreur de mon téléphone m’arracha à mes réflexions. J’avais encore quelques doutes sur la pertinence de la proposition qu’un de mes anciens camarades du Lycée Houffon me fit, de remplacer au pieds levé Alekpehanhou par Somadjè Gbesso, le virtuose du rythme "alokpe". Il est vrai que son tube " monlikoun" avait fait un immense tabac pendant plusieurs années sur le plateau d’Abomey. N’empêche qu’il passait dans mon esprit pour être un pis-aller. C’était la seule alternative qui se présentait et il fallait faire avec. Mais ce qui me marqua déjà positivement chez cet artiste d’un naturel surprenant, c’est le ton du court échange téléphonique que j’eus avec lui lorsqu’on me le passa trois jours plus tôt depuis son village de Mougnon. Il était plutôt reconnaissant d’avoir été sollicité. Ce qui facilita les discussions que nous bouclâmes en moins d’un quart d’heure. De toutes les façons, me disais-je, on ne perd rien à essayer. En plus les délais très courts entre la prise de contact et l’enregistrement en studio ne semblait pas lui poser un problème particulier. Et il avait d’ailleurs trouvé une manière originale de conclure notre échange téléphonique en poussant la chansonnette. Il avait la bonne humeur contagieuse et cela ne me déplaisait pas.
Quand je décrochai le téléphone ce matin, je reconnu facilement sa voix. Lui et sa troupe, en route pour Cotonou, étaient déjà à l’entrée d’Abomey-Calavi. Ils étaient un peu en avance sur l’heure du rendez-vous. Je le mis aussitôt en relation téléphonique avec Richmir Totah pour qu’il l’orientât vers le studio d’enregistrement dans un trou perdu de Vodjè. Mais malgré l’assurance que je lui donnais que son correspondant téléphonique réglerait toutes les commodités contractuelles avec lui, il insistait fermement pour me voir. " koï plézident..." s’agaça-t-il presque. Je finis par promettre de faire un tour au studio, pour ménager sa susceptibilité. Quand Richmir m’appela moins de deux heures plus tard, il ne tarissait pas d’éloges. " Tibo, Gbesso est bon, il est bon...il est bon. Formidable ! Formidable ! Passe à Vodjè. On vient de finir ".
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Surexcité, je déboulai en quelques minutes dans ce domicile quelconque de Vodjè où se trouvait le studio retenu pour les enregistrements. A mon arrivée, je ne fis presque pas attention à la petite foule bigarrée à l’entrée de la maison. C’était pourtant le groupe folklorique, auteur du chef-d’œuvre que je courais déguster. C’était une douzaine de jeunes garçons et de jeunes femmes dont je remarquai avec surprise qu’une était remontée à l’arrière de la Peugeot 404 " bâchée " branlante pour allaiter son bébé. Les autres étaient assis sur de vieux bancs probablement descendus de la camionnette. N’ayant pas remarqué au milieu d’eux l’artiste dont je connaissais la silhouette, même si je ne l’avais encore jamais rencontré physiquement ; je saluai vaguement l’attroupement puis fonçai à l’intérieur de la maison.
Dans la cour, je reconnus Somadjè Gbesso en chaleureuse compagnie avec Richmir. Les accolades que j’échangeai avec l’artiste furent si enthousiastes qu’on eut dit de vieux amis. "Plézident", me dit-il, je ne pouvais pas venir jusqu’ici et repartir sans te voir, tout n’est pas question d’argent. Sa réflexion était si juste que j’en éprouvai un vrai gène. Je bredouillai quelque chose en le tapautant légèrement dans le dos. " Ton repas est déjà prêt, tu vas y goûter non ?" me dit-il, le sourire en coin et en clignant maladroitement de l’œil. Ensemble, nous montâmes dans la chambrette tenant lieu de studio d’enregistrement. Il n’y avait pas suffisamment de casques d’écoute. Nous nous amassâmes carrément derrière la console de mixages. Aux premières notes, un frisson me parcouru. C’était de l’or massif. Le texte qui mélangeait humour, gouaille et allusions était à la fois profond et accessible ; le tempo, emprunté à son titre à succès " Moulikoun" n’avait plus besoin d’étiquette. C’était clair, ce tub ferait un malheur à Abomey et environs pendant la campagne officielle. Je saluai le génie de l’artiste en secouant vigoureusement et longuement ses deux poignées. "Les chemins sont ouverts pour le candidat, mais n’oublie pas Glinvi Somadjè" , me glissa-t-il. Je
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promis le voir personnellement à Abomey avant le début de la campagne officielle.
Après tout, les vecteurs par lesquels on devrait présenter Yayi sur le plateau d’Abomey, méritaient tous les soins. Même si celui qui croyait le moins à l’acceptation d’un candidat du nord par les populations de cette partie du pays était Yayi lui-même. Du moins jusqu’à un certain mois de février 2005 où eu lieu sa première rentrée politique, quoique discrète, dans la cité historique que Paulin Dossa, mon frère aîné Albert et moi le contraignîmes à faire. Son incompréhensible résistance à notre requête dura des mois sans que je ne puisse vraiment m’en expliquer les raisons. Nous parcourions le pays dans tous les sens, mais chaque fois que j’évoquais avec lui la nécessité toute naturelle pour lui d’aller à Abomey, il trouvait immanquablement une excuse, un prétexte. J’avais fini par me rendre compte que c’était plus le fait d’un complexe profondément enfoui en lui que d’un quelconque rejet. Yayi ne nourrissait pas un rejet vis à vis des fons. Il me semblait plutôt avoir un profond complexe d’infériorité chaque fois que l’un d’entre eux exécutait son numéro de prince devant lui. Un douloureux complexe qu’il soignera tout au long de son règne à coups de limogeages humiliants, d’héliportage de rois, de séjours répétés dans la cité royale. Il était d’ailleurs convaincu que son plus gros obstacle pour cette compétition politique majeure viendrait de cette région. Nous avions beau lui faire régulièrement le point sur l’accueil enthousiaste que rencontraient depuis des mois les calendriers à son effigie dans la ville d’Abomey, sa méfiance n’en était encore que plus grande. Un jour que le poussai dans son dernier retranchement, il finit par me donner une explication politique de sa circonspection qui, bien entendu, me parut très peu convaincante. Il me raconta dans les détails des propos, une séance qu’il eut avec Nicephore Soglo et qui tourna en un exercice de lavage de cerveau. Le vieux président lui conseilla en effet, sans que ce ne soit pourtant l’objet de leurs échanges, de passer son chemin chaque fois que quelqu’un essaiera de lui faire croire qu’il peut être président dans un pays comme le Bénin.
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D’ailleurs, aurait ajouté le patriarche manipulateur, on sort de la fonction présidentielle par deux portes possibles : la prison ou la morgue. Pourtant lui-même Nicephore Soglo était vivant et n’était pas en prison. Yayi qui n’était pas dupe sur cette grossière tentative de pression psychologique, en tira des conclusions inattendues. Si le président Soglo descendait à ce niveau d’exercice, c’était qu’il le voyait lui Yayi, comme un danger à l’épanouissement des ambitions présidentielles de son fils Lehady.
Et dès lors il lui fallait être doublement prudent dans ses opérations de charme à l’endroit de l’électorat fon que le président Soglo gardait comme un mari jaloux garde une épouse. Yayi craignait-il un crime passionnel ? Faire des escales régulières dans la ville cosmopolite de Bohicon lui paraissait nettement moins provocateur vis-à-vis de Soglo dont la théorie des deux portes de sortie qu’il disait tenir de feu Houphouët-Boigny, sonnait comme un ferme avertissement. Le directeur général du CBDIBA, Patrice Lovesse, un des plus anciens soutiens à sa candidature, servait quelques fois de couverture à ces escales très intéressées. Mais Abomey resta pour un trou noir, jusqu’à ce samedi matin où il nous me demanda de le rencontrer à Bohicon. Il revenait de Tchaourou et avait enfin décidé d’affronter sa peur. Il voulait aller à Abomey. L’énigmatique Abomey...!
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*Mémoire du chaudron* (20)
L’étroite cour de la résidence du jeune pasteur titulaire de l’église évangélique des Assemblées de Dieu de Bohicon grouillait du petit monde des cadres chrétiens venus rencontrer le "frère Yayi de la Boad" pour une séance d’échanges et de prière autour d’un déjeuner. En ce samedi caniculaire de février 2004, la ville- carrefour craquait sous une chaleur de four. Le rendez-vous initialement prévu pour 13h n’avait pas encore démarré à 14h. Le pasteur sortait de temps en temps en courant, le téléphone vissé à l’oreille, cherchant dans la cour un endroit où le réseau GSM serait le plus clément possible. Son excitation jetait un froid dans l’assistance. Tout le monde essayait, à partir de ses réponses, de deviner les messages qu’il recevait de son interlocuteur qui, vu le contexte, ne pouvait être que l’invité de marque attendu et pour lequel le pasteur gérait un comité de soutien dans le milieu évangélique de la ville et alentours. Et puis c’était cela les réseaux GSM en ce temps-là. Rien n’était évident lorsque vous lanciez ou receviez un appel. De sorte que vous étiez obligé d’avoir votre point de contact GSM dans votre domicile. Et ce point pouvait parfois peut-être un endroit très improbable comme par exemple un cabinet de WC où ...la margelle d’un puits.
"Le frère est là", annonça triomphalement le pasteur, avant de poursuivre "Je cours les orienter à l’entrée de la rue". Ça devenait enfin intéressant. Mais ce qui nous intéressait, mon frère aîné et moi, et qui avait motivé notre déplacement de Cotonou ce jour-là, ce n’était pas ce déjeuner dont nous savions à peu près le déroulé et le contenu rôdé des prises de parole. Ce qui nous intéressait, c’est le programme d’après : Abomey. Nous avions enfin fini par obtenir que Yayi s’y rende. Et le motif pour qu’il le fasse en ce début d’année était tout trouvé. Il allait saluer et présenter ses voeux de nouvel an aux rois. Ce n’était pas très compliqué pour nous d’organiser tout ceci par téléphone. L’enthousiasme sur le terrain était surtout perceptible dans mon quartier où les calendriers imprimés par Tundé et Djossou trônaient dans chaque
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chambre. Et puis je savais, par l’intérêt très marqué qu’exprimait mon père pour la candidature de Yayi, qu’il était allé "prendre ça voir" (consulter l’oracle comme c’est la coutume dans cette région)...et que c’était positif. Je savais qu’il prenait rarement une initiative sans aller consulter. Le maître du Fâ chez qui ses pas le conduisaient chaque matin pour avoir les explications sur son songe ou le rêve de la nuit précédente en était devenu un de ses amis les plus proches. Mais la ligne de communication entre lui et moi s’était rompue sur ce genre de sujet depuis mon baptême évangélique en 1997. Il respectait ma nouvelle orientation spirituelle, même si je pouvais lire parfois en lui le désarroi de ne pouvoir partager avec moi certains messages préoccupants qu’il tenait du Fâ. Mais je comprenais bien dans l’approche qu’il avait de certaines de mes aventures, le résultat de sa consultation à ce sujet. Cependant, jusqu’à sa mort, nous n’avions plus jamais échangé directement sur ce type de lecture de l’avenir. Je ne savais pas faire semblant.
Quand Yayi fit son entrée dans le domicile et s’installa à la place qui lui était réservée en légère surélévation sur la véranda, il insista pour que je me mette à côté de lui. Ce qui ne me paraissait pas pratique, en raison des intempestifs coups de fil induits par les préparatifs de l’étape suivante, celle d’Abomey. Je finis néanmoins par obtempérer. Après tout, mon frère aîné était là et c’était lui le vrai métronome de l’organisation de l’entrée de Yayi dans la cité royale. Il était largement en avance sur moi dans les prises de contacts. "Nous irons très vite, parce qu’après ici, je dois me rendre à Abomey" déclara Yayi à mon immense soulagement. Nous pouvions enfin confirmer à nos relais sur le terrain sa venue. Ce que commença aussitôt à faire mon frère. Yayi demanda une présentation rapide des membres de l’assistance. La majorité était composée d’animateurs locaux d’ONG, d’enseignants, d’un ou deux cadres de l’administration publique. Je ne fis pas très attention au profil nettement plus ambigu de l’un de ces"cadres chrétiens". Il se présenta comme un expert en gestion de quelque chose que je n’ai pas vraiment bien retenu. J’ai su à la fin de la
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réunion dans la chaleur des accolades interpersonnelles qu’il manageait péniblement une école privée d’enseignement des sciences de la gestion, sur place, à Bohicon. Une école qui ne devrait pas avoir grand éclat, puisque je n’en avais jamais entendu parler que par lui-même. Finalement je compris que l’école avait pour nom "Le défi". Taciturne et réservé, il me déclina son identité : Martial Sounton...
Les nombreux dos d’âne à la hauteur de Djimè annoncèrent notre entrée dans Abomey. J’étais assis à côté de Yayi, sur la banquette arrière de sa Mercedes de président de la Boad. Il avait souvent emprunté la bretelle Bohicon-Abomey-Azovè pour descendre sur Lomé, mais c’était la première fois qu’il découvrait réellement la ville d’Abomey. Arrivés au rond-point de Goho, nous empruntâmes l’axe droit du triangle que formait la place Goho, puis roulâmes par une chaussée parsemée de crevasses jusqu’à l’actuel Lycée Jeanne-d’Arc, anciennement Lycée Mafory Bangoura. Là nous tournâmes dos au portail principal du lycée puis nous engageâmes péniblement sur la voie en terre à droite. La voiture était très basse et la descente sur la voie terre battue provoqua, malgré la dextérité légendaire du vieux chauffeur Tankpinou, un raclement si bruyant en bas de la carrosserie, que je sentis des brûlures au fond de mes tripes. Ensuite, sur 800 mètres, il fallut régulièrement freiner pour trouver la meilleure façon d’emprunter certains ravinements laissés par la dernière saison des pluies. Je connaissais de mémoire toutes les aspérités significatives de cette voie, parce que c’était elle qui menait chez moi, dans ma maison familiale, cet amas désordonné de bâtiments en terre rouge ferrugineux et aux toits en tôles corrodées par la rouille.
Je ne sus comment me l’expliquer, mais quand la Mercedes s’immobilisa devant le portail privé de mon père, une foule chaleureuse d’enfants, de femmes et d’hommes déferla de l’intérieur de la maison avec des chants d’accueil. Certains brandissaient des calendriers à l’effigie de Yayi, datant de l’année
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précédente. Je constatai alors une illumination indescriptible dans le visage de Yayi. Une illumination telle que je ne crois plus avoir jamais revue.
Le séjour de mon père qui avait été apprêté pour le recevoir fut pris d’assaut par une foule curieuse et émerveillée. "Oyégué ! gnan dié", entendait-on murmurer dans la foule. Ce qui, traduit en français, signifie " tiens...! tiens...!tiens ...! Voici l’homme ". Je voyais aussi, avec émerveillement, la surexcitation de mon père. Ce qui n’était pourtant pas dans sa nature. C’était un personnage extrêmement cérébral, très peu enthousiaste et surtout casanier. Il n’avait jamais été à l’école mais avait, à force de volonté et de détermination, atteint un niveau de lecture et d’expression en français surprenant. Pendant que j’étais au journal Le Progrès, j’étanchais sa soif de lecture en lui envoyant des lots de vieux numéros de toutes sortes de tabloïds qu’il lisait avec application. Et même parfois, j’étais surpris de l’entendre étayer brillamment un argumentaire politique par une information qu’il avait puisée dans un des journaux usés par le temps. Car le débat politique était à ce point sa passion, qu’il pouvait l’assouvir en allant rechercher un partenaire de débat à l’autre bout de la ville. Ce qui me donnait surtout envie de le voir et de l’écouter, c’était sa maîtrise de la langue fongbé qu’il utilisait de façon très imagée, capable des caricatures verbales les plus ingénieuses. Ses traits de caractère étaient si diamétralement opposés à ceux de ma mère que je m’étais souvent demandé comment les deux ont pu se retrouver ensemble.
Ma mère était en effet chaleureuse et exubérante de nature, se faisant par exemple tantôt belle-mère tantôt bru de la moitié du grand marché de Parakou, et oubliant rapidement les blessures de la veille. Personnellement, et pour autant que je puisse en être un juge pertinent, je crois tenir plus de mon père que de ma mère. Mais parler de soi, on le sait, n’est que poésie. C’est à vous de juger.
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La séance fut très chaleureuse et mon père , en prenant la parole, fit une boutade, la même qu’avait déjà faite mon ami et complice des débuts de cette aventure, Serge Loko. Mais il préféra le dire en fongbé, bien qu’il eût pu le dire en français. Ce qui provoqua un immense éclat de rire chez Yayi. " Il n’y a plus à voir ni à gauche ni à droite. C’est le prochain président du Bénin qui se tient ainsi assis dans mon modeste salon" , avait-il dit, enflé de fierté.
Le soir tombait inexorablement et nous n’avions pas encore attaqué les gros morceaux de notre programme. Nous étions attendus au palais royal de Gbingnido chez le roi Agoli-Agbo et à Djimè chez le roi Houédogni Béhanzin. Sur la pression de mon frère aîné Albert, notre séance fut donc écourtée et nous nous ébranlâmes vers Gbingnido dans le sud de la cité.
Nous étions assis depuis une demi-heure dans cette salle d’audience royale où régnait un calme tout aussi royal. Notre délégation, composée d’une dizaine de personnes avait été disposée dans la salle d’audience par un des protocoles du roi, de sorte que Yayi se retrouve en face de sa majesté dès que celui-ci ferait son apparition. Une fois encore Yayi avait insisté pour que je sois à côté de lui. Deux femmes de la cour royale se tenaient assises sur des nattes déployées à même le sol, de part et d’autre du siège, les pieds impeccablement allongés. Au bout d’un moment, une jeune femme fit son entrée dans la salle avec sur la tête, une grande bassine qui fut posée sur une table basse directement devant nous. La bassine contenait toutes sortes de liqueurs rares. Une autre femme entra avec un grand plateau de verres à boire. Très poliment , nous fûmes invités à "mettre la bouche dans l’eau". Yayi ne savait trop quelle attitude tenir. "On ne refuse pas", lui murmurai-je. Il finit par concéder une petite sucrerie. Pendant ce temps, quelqu’un entra de nouveau dans la salle puis s’avança jusqu’au milieu avant de nous porter le message de bienvenue du roi qui devrait apparaître d’un moment à l’autre. Yayi se leva comme s’il était pris d’un besoin pressant, puis
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me fit discrètement signe de le rejoindre dans la cour. Ce que je fis aussitôt. Il fit également signe à son garde-du-corps qui devisait tranquillement avec le chauffeur, sous un arbre, dans la vaste cour impeccablement balayée. Ce garde-du-corps était également son cousin et l’homme le plus fidèle que lui ai connu à ce jour. Yayi avait une préoccupation. Il fallait immédiatement doubler ou tripler le geste qu’il prévoyait de faire à sa majesté. Rien que l’accueil et la prestance du dispositif protocolaire royale pulvérisait toute l’évaluation qu’il avait faite jusque-là de l’envergure de son hôte. Il retourna à sa voiture puis ressortit quelques instants après. Nous regagnâmes ensuite la salle. Presqu’aussitot après notre retour, un mouvement d’hommes et de femmes se fit sentir au loin, dans une des arrière-cours. Le mouvement se rapprocha de plus en plus. Et comme sur une planche de théâtre, le roi Dedjalagni Agoli-Agbo fit son entrée au milieu de ses reines, suivies de quelques princesses toutes torse nu, merveilleusement tatouées de craie blanche à la poitrine et sur les épaules. Sur un signe de main de Yayi, nous nous mîmes tous à quatre pattes en guise de prosternation. Le roi, une fois installé sur son siège royal, nous exhorta à rejoindre nos sièges. Ce que nous fîmes avec empressement. Mais Yayi refusa et insista pour garder sa posture de soumission, malgré les nombreuses relances du roi. Ce qui obligea deux ou trois d’entre nous à le rejoindre à nouveau dans cette position. Après la présentation des civilités, un de mes cousins prit la parole après moult prosternations, pour planter le décor. "Votre fils est venu saluer le palais ", ponctua-t- il. Le roi prit la parole et fit une blague qui nous fit tous éclater de rire. " Vous avez parlé, mais c’est ce que vous n’avez pas dit que j’ai le mieux compris ", dit-il. Puis il enchaîna : " Beaucoup viennent déjà saluer le palais ici, pour une raison que nous savons sans savoir. Mais celui dont j’ai vu l’étoile, c’est lui". Un tonnerre d’applaudissements remplit la salle. "Nous n’allons pas trop vous retenir", enchaîna-t-il, "Je sais que mon frère de Djimè vous attend aussi." On me fit discrètement signe que le chauffeur Tankpinou me demandait dehors. Je ressortis sans attendre. Il était
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face à une impasse. Il venait de constater que le carter du moteur de la Mercedes était fendu et avait laissé couler toute l’huile à moteur sous la voiture. Impossible d’essayer quoi que ce soit. Dans la précipitation nous récupérâmes une autre voiture d’un membre de notre délégation qui nous avait rejoint au palais. Il devrait s’agir, si ma mémoire est bonne, de monsieur Satchivi, pas le président de la Ccib, mais son frère...
A notre arrivée au palais de Djimè, nous trouvâmes. Sa Majesté le roi Houédogni Béhanzin et toute sa cour impeccablement parés et disposés devant la grande porte d’entrée du palais. Notre arrivée suscita un remarquable mouvement de foule. Une fois le calme revenu, un autre membre de notre délégation, planta le décor dans les mêmes termes. Le dispositif protocolaire royal étant moins structuré et moins organisé qu’à Gbingnido, nous n’eûmes pas besoin de faire les prosternations usuelles, le roi étant déjà assis avant notre arrivée. Ça tombait d’ailleurs bien. Le sol était nu et poussiéreux, et Yayi avait beau être spécialiste des signes extérieurs d’humilité, il fut sans doute heureux d’avoir ainsi pu sauver son boubou blanc du massacre ce soir-là. Le discours du roi ici fut aérien et plus axé sur la propre personne de Sa Majesté qui nous mit dans la "confidence" de ses relations privilégiées avec le Général Mathieu Kérékou dont il dit avoir l’écoute, ainsi que le président Gnassingbé Eyadéma dont il recevrait régulièrement les émissaires dans son palais. Exactement, le genre de discours qui met Yayi sur ses gardes. Le roi fit heureusement preuve cependant de quelques traits d’humour qui dégourdirent l’ambiance.
La nuit était déjà tombée lorsque nous reprîmes la route de Cotonou. Longtemps sur le chemin du retour, cette exultation du garde-de-corps de Yayi dans la cour du palais royal de Gbingnido me trottina dans l’esprit. "Allah ! tu es grand", s’était-il écrié, les deux bras levés au ciel. "Abomey nous a acceptés et plus rien ne peut plus nous bloquer...". Abomey était tombée.
*Tiburce ADAGBE*
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*Mémoire du chaudron* (21)
Mes relations avec Chantal de Souza, épouse Yayi, future première dame du Bénin, furent de tous les temps glaciales sans que je ne puisse jamais m’en donner une explication rationnelle. Si mes souvenirs sont bons, mon premier contact avec elle eut lieu à Lomé. Cela remonte à 2002. Yayi dont je venais fraîchement de faire la connaissance, m’avait invité au nombre des journalistes devant couvrir un symposium que la Boad, l’institution qu’il présidait alors, organisait sur l’avenir du coton ouest africain. Je garde de cette activité, le souvenir de cet auditorium de l’hôtel du 02 février, rempli d’économistes, de financiers et autres théoriciens de la filière coton, le visage généralement barré de lunettes claires et dont le point commun était qu’ils ne parlaient jamais fort au cours de leurs différents exposés. Ils parlaient certes dans de fines tiges de microphones enfoncées devant eux sur la table, mais bon sang...! Que voulaient-ils que nous, journalistes- reporters, retenions finalement de ces grommellements incessants autour de ces tableaux et de ces graphiques multicolores ? Et puis il y avaient ces maliens et sénégalais qui ne s’embarrassaient pas de scrupules, malgré leur respectable niveau académique, pour prononcer tous les mots au masculin.
La pause-café qui intervint avec beaucoup de retard sur le planning initial, fut un grand moment de soulagement pour moi. J’eus un contact très furtif avec Yayi qui m’invita alors à dîner le lendemain soir, c’est-à-dire à dire à la fin des assises, à son domicile. A la pause déjeuner, je l’aperçus, déambulant au milieu de la grande salle où plusieurs buffets était dressés, son plat en main. Il s’était débarrassé du haut de sa veste et ne portait plus que cette superbe chemise blanche à manches longues que je crus reconnaitre plus tard sur une des photos de campagne en 2006. La même photo qui fit plus tard la couverture du livre "Yayi Boni : l’intrus qui connaissait la maison", le best-seller de Édouard Loko, même s’il se pût agit d’un autre exemplaire de la même chemise.
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Je l’abordai dans le grand mouvement désordonné des vas et vient dans le hall. Il fit aussitôt preuve d’un enthousiasme qui me surprit et me déstabilisa. " Alors, tu suis un peu ?", me demanda-t-il en enroulant son bras libre autour de mes épaules. Ma réponse terne et hésitante lui inspira aussitôt un long développement macro- économique sur l’impératif que représentait pour les pays producteurs du coton dans l’espace UEMOA, la transformation sur place d’une partie de leur production. Je me calais tantôt sur une jambe, tantôt sur une autre, avec le souhait ardent que ce cours magistral inattendu prît fin et que je puisse enfin calmer mon estomac brûlant. Il finit sans doute par remarquer mon air absent et m’entraîna vers un buffet en me réitérant son invitation à dîner le lendemain soir. Je savais ce qu’il attendait de cette séance et me sentais les armes pour lui tenir la dragée haute. La politique serait sans nul doute au menu.
Quand l’interphone de ma chambre d’hôtel sonna le lendemain soir, il était vingt heures environ. Le symposium avait pris fin en début d’après-midi après le déjeuner. Et j’eusse repris aussitôt la route comme tous les journalistes, si je n’avais pas ce rendez-vous à honorer. Aussi avais-je passé tout le reste de l’après-midi à suivre paresseusement des documentaires d’histoire sur le bouquet télévisuel disponible dans l’hôtel. C’était mon passe-temps favori après la lecture et je pouvais y passer une journée entière sans mettre le nez dehors.
A l’autre bout du fil, l’accueil de l’hôtel qui martyrisa mon prénom en déplaçant le "R" m’annonça un émissaire du président de la Boad. Je sautai sur mes deux pieds, pris mes clics et clacs puis descendis dans le grand hall d’accueil baigné d’une agréable lumière tamisée qui inspirait calme et sérénité. Dès que l’émissaire se fut présenté à moi, je le suivis en silence jusqu’au parking de l’hôtel où nous nous engouffrâmes dans une petite voiture de marque française que je prendrais à peine au sérieux aujourd’hui, mais dont le confort intérieur me fit le plus grand effet à l’époque. Nous roulâmes lentement dans la nuit loméenne, tournant un
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nombre incalculable de fois, tantôt dans une rue à gauche, tantôt dans une rue à droite, avant de nous engager dans une rue sans issue qui donnait sur un grand portail métallique. Le quartier était silencieux et paraissait bourgeois. Aux jeux de phares du chauffeur, un agent de sécurité ouvrit lourdement le portail et nous roulâmes une dizaine de mètres dans la maison sous les aboiements dénonciateurs d’un rude chien de berger allemand. Le chauffeur me confia à un domestique de la maison que je suivis dans le séjour. C’était un espace de vie vaste, avec de larges baies vitrées que dissimulaient de lourds rideaux aux longs plis pensants. J’avancai mécaniquement derrière le domestique jusqu’aux grands fauteuils en cuir de buffle. La maîtresse de maison était là, étendue dans le divan, face à un vaste écran de téléviseur dont le volume était si bas qu’on eu dit qu’il était muet.
Le domestique me murmura quelque chose du genre " allez saluer maman", puis il emprunta les escaliers avec mon sac. Je m’approchai puis lui lancai un "bonsoir maman". J’eus comme toute réponse quelque chose qui me parut un léger raclement de gorge sans qu’elle ne tourne le regard vers moi. Debout, je ne sus trop quoi faire. Le domestique, heureusement, revint mettre fin à mon embarras en m’invita à m’asseoir. Je m’executai avec précaution comme si j’évitais désormais d’attirer l’attention de " maman ". Je restai là, assis face à ces images de télé, perplexe, dans cette ambiance qui me parut durer une éternité. Le domestique revint mettre fin à mon supplice en m’invita à table pour le déjeuner. " Papa a téléphoné, me dit-il à voix presque basse, il va tarder avant de rentrer. Il a dit de manger et de monter dormir si vous êtes fatigué et qu’il vous verra au petit déjeuner demain matin ". Tout ceci dit dans ce style de chuchotement renforça mon malaise.
J’appréciai ce dîner simple et agréable, fait avec soin par un cuisinier qui, apparemment s’y connaissait bien. Cette pâte de mil accompagnée de sauce tomate coupée aux gombos fut finalement la seule chose agréable qui m’arrivait dans cette villa cossue
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depuis que j’y avait mis les pieds. Et pendant que j’étais encore à table, la maitresse de maison se leva et disparu dans un couloir en recommandant au domestique d’éteindre la télé et les lumières avant d’aller dormir. Bon, me dis-je, qu’à cela ne tienne, mon rendez-vous avec le maître des lieux était pour demain matin et c’est le plus important. Peut-être pourrai-je voir à cette occasion, sous un nouveau jour, cette femme qui ne me connaissait pas mais qui, déjà, me paraissait si étrange et si singulière. Et puis, sait-on jamais, demain réserve peut-être son lot de nouvelles surprises...
*Mémoire du chaudron* (22)
Pour dire vrai, mon sommeil fut léger et bien court cette nuit-là. La chambre que j’occupais était plutôt propre et correcte, mais j’eus préféré être à ce moment-là dans ma deux pièces que je louais dans la banlieue de Godomey-Togoudo. Je préférais encore de loin cette odeur d’essence et d’huile à moteur brûlée qui envahissait mon petit salon chaque fois que j’y faisais rentrer ma moto Mate 50 que j’avais acquis après avoir revendu la mobylette BB-CT poussive qui m’en faisait voir de toutes les couleurs. Ah oui ! Cette mobylette était le produit de mon premier secours universitaire obtenu pendant que j’étais en deuxième année de Faculté au Département de Géographie. J’avais pu l’acquérir qu’en deux étapes. Je l’avais achetée sans les deux roues et sans le siège conducteur chez un vieux instituteur à Fifadji qui tenait apparemment à déshériter tous ses enfants. Il n’y avait qu’à voir la taille des épais verres optiques qu’il réajusta plusieurs fois avant d’apposer sa signature sur le document de vente. Je dû patienter jusqu’à l’année académique suivante pour être en mesure de compléter les morceaux manquants du puzzle roulant qu’était cette mobylette. Mais ce soir, je préférais toutes ces misères simples à cette ambiance surprenante que je découvrais dans une demeure pourtant si belle et si puissante. J’essayai pourtant
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de comprendre le comportement si étrange de la maîtresse de maison à mon égard. Je savais que Yayi était "nagot" et cela pouvait parfois tourner au calvaire pour une femme du Bénin méridional de trouver son espace vital auprès d’un époux issu d’une aire culturelle où tout le monde était papa de tout le monde, maman de tout le monde, frère de tout le monde, même si la réalité pouvait être moins gaie qu’elle ne le paraissait. Mais aucune des explications que j’échaffaudais ne tenait la route. Ça ne lui coûtait rien de faire preuve de courtoisie à mon égard, à défaut d’être sympathique ou chaleureuse. Le sommeil tardait à venir et l’aboiement lourd du chien de la maison, repris en écho par d’autres chiens du voisinage n’arrangeait pas les choses.
J’entendis taper doucement sur la porte de la chambre. La lueur du jour éclairait déjà la chambre à travers la fenêtre en baie vitrée. Quand j’ouvris la porte, le domestique m’informa que le petit déjeuner était prêt et que le maître de maison allait s’installer d’un moment à l’autre. Je me mis rapidement à jour puis rejoignis le vaste séjour. J’y retrouvai le domestique que je suivis jusqu’à une petite terrasse dehors, dans la cour intérieure où trônait une belle piscine. Je fus fort soulagé de rejoindre cette terrasse sans croiser Chantal de Souza. Je savais qu’elle en rajouterait à ma frustration de la veille quand elle opposerait un nouveau mutisme dédaigneux à mon "bonjour maman". Mais tout de même ! Quelle idée d’adopter pareille attitude vis-à-vis de quelqu’un qui vous sert du "maman" alors que vous n’auriez pu être tout au plus qu’une soeur aînée à lui ? En m’installant autour de cette petite table, je pensai vaguement à ma mère dont l’enthousiasme débordant eût rempli cette maison de vie et d’activités. Yayi apparut, l’air pressée et surtout très chaleureux. Il me fit l’accolade en demandant si j’avais passé une excellente nuit. Une question qui n’en est vraiment pas une puisqu’on y répond toujours par l’affirmatif. Il appela bruyamment une autre domestique par son prénom et ordonna le service.
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Pendant qu’il dévorait les fruits qui constituaient l’essentiel de son petit déjeuner, il reprit à ma grande surprise son cours magistral improvisé de la veille, exactement là où il l’avait laissé. Le personnage commençait vraiment par m’intriguer. « C’était donc vraiment de transformation de coton qu’il voulait discuter avec moi ? » me demandai-je intérieurement. Je suivais son développement du mieux que je pouvais en buvant silencieusement le lait chaud que je m’étais fait servir. "Dommage qu’il n’y ait pas un bon journal spécialisé dans le traitement des informations économiques à Cotonou", finit-il par regretter en faisant enfin une habile transition vers le sujet qui, j’en étais convaincu, était son unique vraie motivation. "Ah la presse ! Enchaîna-t-il avec un petit éclat de rire, vous êtes tous très brillants en politique". Je ne l’aidai pas outre mesure à atterrir sur sa préoccupation. Je l’y attendais silencieusement. Mais il repartit de façon inattendue dans une autre direction en s’éternisant dans les généralités. Son institution, dit-il, avait plusieurs fois réfléchi à la formule pour encourager et soutenir des modules de formation des hommes de médias sur les grands enjeux économiques de la sous-région UEMOA. Mais l’initiative rencontrait peu d’intérêt durable de la part des hommes des médias. "Mais je crois que je relancerai la réflexion sur le sujet avec Traoré, mon assistant en communication", promit-il. Le petit déjeuner était fini. Yayi consulta rapidement sa montre bracelet et soupira, "Ah déjà ? Bon nous allons y aller très rapidement. Il se leva et je le suivis jusqu’à sa Mercedes en retraversant le séjour. Toujours pas encore de trace de Chantal. Elle fait peut-être une grasse matinée, pensai-je. Il en était généralement ainsi des demeures cossues. Plus elle sont grandes, moins elles grouillent de vie et de bonheur. Et puis de quoi je me mêlais ? J’étais sans doute venu à un mauvais moment.
Un jeune policier togolais fit un salut impeccable, puis ouvrit de la main gauche, la portière de la grosse voiture noire. Je contournai puis entrai par la seconde portière. L’intérieur était propre et sentait bon. Je dû dégager un coussin qui encombrait le siège. Yayi s’en saisit et le cala dans son dos. " C’est pour mon dos ", me
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confia-t-il. Le jeune policier prit place à côté du chauffeur qui démarra lentement, si lentement que cela me parut d’abord imperceptible. Bientôt, nous retrouvâmes les rues et artères de Lomé. La voiture roulait agréablement bien. Si bien qu’on eu cru qu’elle flottait sur un tapis d’air. L’air matinal de Lomé, fouettait la petite cocarde estampillée " Uemoa-Boad " qui était l’avant de l’aile droite de la voiture. De temps à autre, un policier chargé de réguler la circulation nous faisait un salut correct. Yayi ouvrit un petit coffret sur le plafond de la voiture puis sortit un petit peigne et se mit à se peigner méticuleusement en s’aidant de l’effet miroir de la face interne du coffret. Il sifflota doucement par intermittence un cantique que je reconnaissais bien. Mais dans cette voiture dont je foulais l’intérieur pour la première fois, nous n’échangeâmes pas. Et si Yayi, que je commençais par découvrir, très méfiant et calculateur n’a pas parlé politique pendant que nous n’étions que deux tout à l’heure, ce n’était pas devant ce jeune policier togolais qu’il le ferait. Les oreilles du timonier Eyadema n’étaient jamais loin, disait-on. La voiture s’engagea enfin dans la cour du siège à l’architecture très reconnaissable de la Boad.
Le chauffeur roula lentement jusqu’aux pieds de l’escalier desservant l’entrée principale du bâtiment central. Le jeune policier se précipita dehors puis ouvrit la portière à l’arrière de lui. Yayi sortit en tirant discrètement sur le bas de son costume dont il semblait vouloir ainsi redresser les plis indésirables causés par le coussin qui soutint durant tout le trajet sa colonne vertébrale. Je me précipitai aussi dehors puis m’engageai dans son sillage jusque dans le grand hall. Branle-bas au sein d’un groupe de fonctionnaires qui attendait patiemment l’ascenseur. Un vide de pénicilline se fit autour de nous. La cage d’ascenseur s’ouvrit dans un léger bruit de souris. Je m’y introduisis à la suite de Yayi. Il encouragea les autres fonctionnaires à nous y rejoindre. Mais tous se défilèrent poliment. Un étage plus loin, la portière de l’ascenseur s’ouvrit, un fonctionnaire s’y introduisit, tête basse, mais se précipita aussitôt dehors en bredouillant des excuses,
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lorsqu’en levant la tête, il découvrit qui devrait être son compagnon d’ascension. Je réprimai un éclat de rire.
Je repartis du bureau de Yayi avec un lot d’étrennes dont je ne savais trop quoi faire. Mais en définitive je n’avais surtout jamais compris le motif du dîner, ni la raison de ce détour par son bureau. Sur le chemin de Cotonou, je déroulai plusieurs fois dans ma tête la scène de cette première rencontre avec Chantal de Souza. Cette femme, me disais-je, devait avoir un problème. Problème que je decouvrirai progressivement au fil des jours, des semaines, des mois et des années suivantes.
*Mémoire du chaudron* (23)
Si Yayi devait continuer à me voir régulièrement comme il semblait en exprimer le besoin, le clash serait alors inévitable entre Chantal et moi. J’avais beau cherché à comprendre qu’elle adoptait la même attitude vis-à-vis de tout le monde, je ne réussissais pas à classer par simples pertes et profits mes nombreuses salutations qui restaient sans réponse. D’ailleurs mes " bonjour maman " s’étaient progressivement mués en furtifs " bonjour madame ". La vérité, pensai-je, c’est que Chantal n’aimait personne, du moins aucun de nous qui venions parler de " 2006" avec son époux. Pour elle, nous n’étions que d’impitoyables escrocs, vendeurs de chimères sans scrupule qui venions faire les poches à Yayi. Sa conviction était établie, son époux n’avait aucune chance de prospérer en politique, encore moins d’être Président de la République. En deux ou trois occasions, elle le déclara devant des visiteurs en exprimant son ras-le-bol face aux sangsues impénitentes que nous étions. Pourtant, ses soeurs que j’eus plusieurs occasions de rencontrer à Cadjehoun me paraissaient très intéressantes et très spontanées. C’est vrai que le syndicaliste José de Souza avait toujours montré de la froideur
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face aux ambitions présidentielles de Yayi. Marcel ou "Masso" pour ses intimes, était plus naturel et semblait prendre toute cette affaire de "2006" avec beaucoup de hauteur. Guy Adjanonhoun, le beau-frère de Chantal ne voyait pas trop comment Yayi pouvait leur refaire le coup de devenir président de la République après leur avoir déjà soufflé le poste de président de la Boad pour lequel il était pourtant loin d’être le favori. En somme, tout ce petit monde avait des attitudes normales. Tous, sauf Chantal.
Le clash entre elle et moi était donc inévitable. Et le premier à le savoir était Yayi. Son embarras était visible. Un jour, il décida de faire les clarifications et de remettre les pendules à l’heure.
C’était, je crois, un lundi matin. Yayi, avant de reprendre la route de Lomé, voulait prendre le petit déjeuner avec moi. Je dus affronter une pluie diluvienne pour me retrouver à l’heure pile à Cadjehoun, dans cette rue alors défoncée et gorgée d’eau.
Ibrahim, le jeune Sénégalais qui faisait office de gardien, m’introduisit sans protocole. Dans le séjour, je me retrouvai nez à nez avec Chantal. Elle y était seule, assise dans un fauteuil, face à la porte d’entrée principale. Par réflexe, je lui fis mes civilités puis me dirigeai vers un fauteuil. Je savais, de toutes les façons, qu’elle ne m’aurait pas invité à prendre un siège. Yayi n’était pas encore descendu et une fois encore, je me retrouvais face à face avec son épouse. Mais cette fois-ci, mon calvaire fut de courte durée puisqu’elle se leva presqu’aussitôt et me laissa le salon, moi un de ces escrocs qui venaient vendre des illusions à son mari. Dans la minuscule salle à manger en face de moi et à laquelle on accédait par une dénivellation d’une marche en profondeur, le cuisinier finissait de disposer la table pour le petit déjeuner. J’entendis bientôt la voix désormais familière de Yayi qui m’invitait à prendre place autour de la table. Je descendis vers la table, saluai le maître de maison, tirai une chaise et me retrouvai assis en face de... Chantal. La situation me paraissait très cocasse, car nous
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allions devoir nous passer la carafe de lait, le boitier de sucre et que savais-je encore.
Mon rythme alimentaire était aux antipodes de toutes les recommandations diététiques que je lisais dans les magazines. Je ne savais pas prendre le petit-déjeuner. Mes rendez-vous culinaires étaient le déjeuner et le dîner que je pouvais prendre tard. Et entre ces deux grands repas, je ne grignotais pas. Je reproduisais d’instinct ce que j’avais vu faire mon père et je ne m’en portais pas plus mal. Aussi, des rendez-vous comme le petit- déjeuner de ce matin-là me demandaient plus de sacrifice qu’ils ne me procuraient réellement du plaisir. Le petit-déjeuner commença dans un silence pesant que brisait régulièrement le cliquetis des cuillères et des fourchettes sur la faïence. Puis Yayi : " Tiburce tu as dit bonjour à Chantal ? ". Un peu surpris par la question, je répondis platement " oui je l’ai fait ". J’entendis alors un grognement indistinct devant moi. La maîtresse de maison, me semble-t-il, protestait contre ma réponse. Sa mauvaise humeur allait crescendo. Je ne saisissais pas de quoi elle se plaignait. Mais elle se plaignait de moi, de tout le monde, elle se plaignait de choses générales en insistant sur le prénom de son mari, ce qui choquait mes tympans. C’est comme si par exemple j’entendais ma mère appeler mon père par son prénom " Philippe ". Je l’avais si rarement entendu que chaque fois que j’avais un ami qui s’appelait Philippe, j’éprouvais toujours un malaise à l’appeler par son prénom. Éducation rude et excessive, direz-vous ? Mais c’était ainsi que j’avais été formaté par cet austère conducteur de véhicules administratifs qui avait fait de la lanière en peau de boeuf, le premier décoratif mural de notre modeste domicile parakois. Eh bien ! Voilà donc qu’on se plaignait de moi à présent. De quoi ? Je ne le savais pas avec précision. Toujours était-il que je demeurais impassible parce que j’avais la nette impression d’entendre se plaindre une fillette. Puis quand elle finit par se taire, Yayi prit la parole et d’une voix basse et grave : " Écoute- moi Chantal. Que ça soit assez clair pour tout le monde. Je suis un croyant et j’ai ma lecture spirituelle des choses. Dieu n’a pas
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envoyé Tiburce sur mon chemin par hasard. Avec mon Dieu il n’y a pas de hasard. Si tu repousses et disperses ceux que Dieu lui- même m’envoie, alors tu me compliqueras la tâche... ". Puis il poursuivit son développement en essayant d’être persuasif au maximum. Je n’étais pas heureux d’être le sujet de ce tiraillement qui sortait du rationnel. C’est vrai que depuis notre première rencontre, ma relation avec Yayi avait évolué vers l’amitié et la confidence. Je savais qu’il était un homme seul. Un homme qui savait investir l’énergie que libéraient en lui certains échecs de la vie, pour d’autres types de conquêtes sur lesquels il devenait alors imbattable. Je savais que ses enfants lui tenaient à cœur, et même s’il évitait d’exprimer publiquement cet épanchement affectif, il ne demeurait pas moins réactif à toutes les nouvelles lui parvenant à leur sujet. Nasser, l’aîné était aux États-Unis. Pareil pour Solange qui vivait à New-York où elle venait de se marier avec un jeune ivoirien. Rachelle qui s’était révélée particulièrement douée dans les études, se cherchait au Canada. Georges, le petit dernier de cette première fratrie, plus connu aujourd’hui dans l’espace public par son prénom générique de Chabi, était revenu du Sénégal avec sa mère, et devait être, si ma mémoire ne me trompe, en classe de cinquième au lycée français Montaigne de Cotonou. C’était un garçon que je trouvai très poli et au contact assez facile et agréable. A certaines occasions de discussions que j’avais eues avec lui, il me donnait des signes de précocité dans sa façon de réfléchir et de percevoir les choses de la vie. Le suivi régulier de ses performances académiques était une préoccupation fondamentale pour son père que je retrouvai dans un état de fierté et d’excitation presque juvénile un jour où il prenait connaissance, par téléphone, de ses résultats académiques. Et puis il y avait Jean-Marc, l’unique que lui fit Chantal. C’était la copie conforme de son père dont il avait pris jusqu’aux détails les traits du visage. Nonobstant la protection à outrance dont il faisait l’objet de la part de sa mère, Jean-Marc exprimait déjà le caractère de son père. Il aimait le contact et l’amitié. C’était là l’univers immédiat de Yayi,
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le cocon dans lequel il essayait de trouver son équilibre émotionnel. C’était là le Yayi invisible.
Je ne sais plus trop comment prit fin ce petit déjeuner dont je compris finalement que le seul objectif pour Yayi, était de remettre les pendules à l’heure. Qu’à cela ne tienne ! Je ne demandais qu’à avoir une relation normale avec Chantal car je savais, telle que se présentait la structuration embryonnaire de l’entourage de Yayi, qu’elle serait amenée à me voir plus souvent qu’à son tour. Et la première grande leçon d’humilité à mon égard ne tarda d’ailleurs pas à lui être servie par les faits. Les acteurs : Jean Djossou, le patron de "Nouvelles Presses", Macaire Johnson, Chantal Yayi et moi. Un lieu : Ouidah...
*Mémoire du chaudron* (24)
Jean Djossou était un personnage au caractère bien trempé. Il a fait fortune dans l’imprimerie et beaucoup d’employés qui ont eu maille à partir avec lui en ont gardé quelques souvenirs physiques plutôt dissuasifs. Il n’hésitait souvent pas, au besoin, à régler ses contentieux à la dure, à l’ancienne, comme un garçon, à coup de poings. Son entrée dans le yayisme contrebalança profondément l’influence de Tunde dans le monde de l’imprimerie. Quand il fut démarché pourtant la première fois par un groupe de jeunes activistes de la zone d’Akpakpa, conduit par Macaire Johnson, il les refoula sèchement, subodorant un coup tordu des services du Colonel Hounsou-Guèdè dans le but de faire bloquer ses règlements de factures déjà en souffrance au trésor. Il reçut plus tard la visite du pasteur Michel Alokpo dont le discours lui parut suffisamment persuasif pour le décider à organiser à son domicile un grand "dîner de prière" rassemblant tous ceux qui comptaient dans les milieux de l’Ueeb. Yayi n’était-il pas avant tout, membre de cette église ? Le discours qu’il prononça ce soir-là et qu’il avait
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déjà rôdé dans beaucoup d’autres milieux, fit mouche. "Si vous me dites d’y aller, j’irai. Si vous me dites de laisser, je laisse. C’est vous ma vraie famille". Ce n’était pas loin de la démagogie, mais tout le monde s’en félicita. Ces fausses humilités qui ont meublé tout le discours politique de Yayi ont joué un rôle majeur dans l’adhésion des grands électeurs et du bas peuple. Les populations sont peu enclines en effet, à élire celui qui leur paraissait le plus apte à diriger le pays, elles sont plus sensibles aux postures d’humilité et de vulnérabilité. Et il en sera encore ainsi pendant très longtemps.
Djossou n’était pas venu au Yayisme pour jouer les figurants. Il en donna d’ailleurs le ton par un zèle qui déstabilisa durablement certaines structures qui se voulaient faîtières des mouvements de jeunes yayistes. Et la première qui en fit les frais, fut l’Inter- Mouvements pour le Changement, IMC-YANAYI que présidait Benoît Degla et qui bénéficia d’une villa Arconville généreusement mise à disposition par un Colonel des douanes, en l’occurrence Chabi Faustin qui fit plusieurs crises de dépression plus tard quand Yayi le rangea au palais dans le placard des oubliés, promouvant James Sagbo et consorts. Entre deux réunions houleuses de IMC-YANAYI qui vivait déjà des intrigues de jeunes activistes comme Naimi Souleymane, Sylvestre Adongnibo, Prosper Gnanvo, Mesmin Glèlè, Aimé Sodjinou, Mickaël Saïzonou et j’en oublie, le directoire de IMC-YANAYI se retrouvait souvent dans le bureau de Benoît Degla à la société de transit et de consignation "Al Woudjoud" à Zongo pour échafauder à l’infini des stratégies d’occupation du terrain et surtout les meilleures répliques à l’UFPR de Edgard Soukpon que Yayi eu l’idée de mettre en compétition avec nous. En plus, ce Benoît Degla n’avait pas son pareil dans la connaissance des maquis de Cotonou et environs. C’est pour dire qu’il savait joindre l’utile à l’agréable. Et cela légitimait davantage son poste de président. Le leadership politique ici, c’est surtout et avant tout cela. Pleurez si le coeur vous en dit, ça n’y changera rien. IMC- YANAYI entra donc très rapidement dans le viseur de Djossou
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qui, à défaut de l’inféoder, décida de l’affaiblir en lançant un mouvement concurrent : le FRAP. Ce mouvement politique devenu plus tard parti politique, n’avait donc au départ strictement rien à voir ni avec Chantal, ni avec Marcel de Souza. Mais Djossou avait un flair presqu’infaillible et son premier chef d’œuvre de pirouette politique était d’avoir réussi à être originaire de Porto novo en 2001 quand, croyant Adrien Houngbedji favori, il fit tourner ses machines à plein régime pour lui, et de se retrouver ensuite originaire de Savè avec des références bien appuyées sur Tchaourou maintenant qu’il croit Yayi gagnant.
Il avait beau avoir son tempérament irascible, j’appréciais Jean Djossou et il me le rendait bien. Le déjeuner quotidien qu’il institua à son domicile devint rapidement le point d’attraction d’un noyau de yayistes auquel s’ajoutaient régulièrement des visages examinés et jugés dignes de prendre place à la table du Seigneur. Les discussions politiques qui suivaient ces déjeuners généralement de bonne facture, pouvaient parfois durer toute l’après-midi. A moins que, comme ce jour-là, Djossou ait un programme qui lui tienne à coeur. Il avait de l’entregent et voulait que je le sache. Il voulait que je l’accompagnasse à l’État-Major général des forces armées béninoises au camp Guezo. Le Général Mathieu Boni, m’avait-il dit, était son frère et il tenait à discuter avec lui du projet politique dans lequel il était désormais si résolument engagé. Je sautai donc dans sa voiture "Camry" et une quinzaine de minutes plus tard, nous étions dans la cour de l’état- major. J’attendis en bas, dans la voiture et Djossou monta dans le bloc administratif. Quand il réapparut une demi-heure plus tard, il était nettement moins enthousiaste. J’étais pressé de savoir ce qui avait pu le refroidir à ce point. Il finit par rompre le suspens en m’informant qu’il avait été à deux doigts de se faire éconduire par son "frère", le Général Mathieu Boni lorsqu’il aborda les perspectives politiques de 2006 en évoquant le nom de YAYI. Le Général, qui portait fraichement ses deux étoiles, fit mieux en lui enjoignant de se mettre en retrait de cette affaire qui ne lui inspirait rien de sérieux. J’en fus aussi fort ému. Mais Djossou qui
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était une machine à idées, passa rapidement l’éponge sur cette mauvaise passe dès notre retour à son domicile. Il avait une idée dont il voulait que nous discutions à trois, lui, le pasteur Michel Alokpo et moi. Je n’étais certes pas membre du FRAP, mais je pouvais, à cette étape de sa création, être associé à toutes les discussions y afférentes. Djossou passa un coup de fil à Michel Alokpo qui ne tarda pas à se présenter au volant de sa minuscule voiture Peugeot 206 de couleur rouge. Djossou nous fit rapidement part de son idée en machouillant de temps en temps avec nervosité sa lèvre inférieure avec ses dents supérieures. Il voulait faire parrainer le FRAP par Chantal de Souza. L’idée me parue si saugrenue que je j’éclatai bêtement de rire. Ah oui, l’avenir me montra effectivement que j’avais ris bêtement. Mais j’avais une connaissance de Chantal que ni Djossou ni Alokpo n’avait. Et je ne voyais par quel miracle elle aurait été en mesure de parrainer le FRAP si déjà elle-même ne croyait pas au destin présidentiel de son mari. Alokpo évaluait silencieusement la proposition. Je le savais d’une intelligence très vive, capable de flairer à distance les opportunités. " Non Tiburce. Ne ris pas comme ça. Non c’est pas bon", me dit Djossou passablement agacé mais ne se laissait pas déstabiliser. Puis il enchaîna : "n’oublie pas que si son mari devient président, c’est elle qui sera Première dame du Bénin hein. Tiburce, il faut qu’on la récupère ". Alokpo hocha doucement la tête en signe d’approbation. " je ne suis pas contre votre proposition, DG" répondis-je, "mais dans ce cas il y a du travail, car je doute qu’elle en soit intéressée". Le pasteur Alokpo qui s’était déjà aussi frotté aux aspérités de Chantal, soutint ma réserve, puis émit une proposition lumineuse : " il faut qu’on fasse une descente sur le terrain avec elle. Si ça se passe bien elle prendra goût ".
Ça tombait bien. Macaire Johnson, Albert mon frère aîné et moi avions un programme de descente sur Ouidah. Yayi nous y envoyait prendre langue avec un mouvement de jeunes dont il avait reçu plusieurs fois l’invitation à son bureau à Lomé. Djossou qui était un homme spontané, saisit aussitôt l’idée au vol et
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proposa qu’on y associât Chantal. " Pas de problème si vous réussissez à la décider, DG", avais-je conclu sur un ton de défi.
J’eu bien tort. Moins d’une semaine plus tard, une délégation composée de Chantal de Souza, Albert Adagbè, Jean Djossou, Michel Alokpo et moi, s’ébranlait en direction de Ouidah à bord de deux voitures. Chantal, Michel Alokpo et moi étions dans la première voiture, une Mercedes ML flambant neuve que venait d’acheter Jean Djossou et dont lui-même avait pris le volant. Albert et Macaire suivaient derrière, dans une "Carina 3". Comme dans un rituel du vodou Tôhossou, nous reconduisions Chantal de Souza à sa source. Nous allions la doter politiquement. Les rideaux se levaient sur une nouvelle Première dame.
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Ouidah s’offrait à nous, simple et mystérieuse. Glexue, la cité des kpassè, porte océane de l’ancien royaume du danxome avait donné déjà plusieurs premières dames au Bénin. Et nous voici entrain de lui en réclamer une nouvelle. Dans cette Mercedes ML qui venait de franchir le poste de contrôle policier de "vaseho" à l’entrée de la ville, l’ambiance était calme. J’étais assis devant, à côté du conducteur, Jean Djossou. Le pasteur Michel Alokpo était assis avec Chantal sur la banquette arrière. Ah ce sacré pasteur Alokpo ! C’était le genre de personnage difficile à classer. Son titre de pasteur ne faisait pas l’unanimité dans le milieu évangélique. Il lui était pêle-mêle reproché de ne tenir son titre d’aucun institut théologique, de n’avoir aucune assemblée régulièrement à sa charge et d’avoir déjà divorcé sans scrupule. Mais toutes ces accusations se faisaient exclusivement dans son dos. Car l’homme avait une capacité de nuisance que personne ne voulait tester. Ceux qui lui ont déjà cherché noise parmi les pasteurs évangéliques avaient dû rapidement ranger les armes et signer
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forfait. Il tient de son long activisme au sein des structures de base du Prpb, un sens aiguisé des intrigues mais aussi des arrangements et des compromis. Je ne me souvenais plus des circonstances de notre première rencontre. Mais une amitié s’était rapidement installée entre lui et moi. Il avait toujours une information de bonne source pour moi par rapport à l’évolution du baromètre politique dans le milieu évangélique. Son enthousiasme naturel lui ouvrait toutes les portes en effet. C’est d’ailleurs lui qui décida Chantal à s’engager pour ce retour à la source.
A l’entrée de la ville, nous ralentîmes pour laisser passer la voiture "Carina 3" car c’était Macaire Johnson, ce massif quadragénaire qui maîtrisait le terrain. C’était lui qui savait qui était qui et qui faisait quoi politiquement dans cette ville de Ouidah où il avait servi plusieurs années en tant que professeur de mathématiques. C’était un ami d’amphi d’Albert, mon frère aîné. Mais depuis qu’il avait mis son énergie parfois débridée au service du yayisme naissant, nous étions devenus plus que des frères. A la seule force de la conviction, il avait réussi aux côtés de yayistes véritablement de la première heure comme Macaire Bovis, Akan Yaya, Paul Fagnide, Abou Idrissou, Habib Baba-Moussa, Eulalie Adjagba, Germain Zounon, le commissaire Michel de Dravo, à faire de Akpakpa une ruche du yayisme. La plupart de ces noms ne vous disent peut-être rien, et c’est normal. Il me paraît cependant bon et juste de passer également le nom de ces héros méconnus à la postérité. Car tels des prosélytes " Témoins de Jéhovah ", ils avaient, sans moyens, prêché Yayi de porte à porte à Akpakpa, avant que ne naissent opportunément plus tard des mouvements comme "Maman Yayi ". C’est aussi lui, Macaire Johnson que Yayi surnommait affectueusement "bulldozer", qui m’amena démarcher feu Aladji Diallo, une des figures emblématiques de la ville de Ouidah. La rencontre qui eût lieu au Centre de Promotion de l’Artisanat à Cotonou se soldat par un frustrant échec. Aladji Diallo qu’on disait agent des services de renseignements passa le plus clair de la séance à essayer de nous
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convaincre de la volonté du Général Kerekou de garder le pouvoir au-delà de l’horizon 2006.
Notre premier point de chute fut le quartier " massehouè " au coeur de la vieille ville. Raymond Gbedo, un jeune activiste, y avait regroupé une cinquantaine de femmes, de jeunes gens et de personnes âgées. Dans cette salle trop exiguë qu’il dit avoir loué spécialement pour en faire le quartier général du yayisme à Ouidah, il n’y a plus aucune place libre. Il a fallu créer un passage pour atteindre les sièges réservés aux hôtes de marque que nous étions. Notre disposition sur nos chaises, en face du public, était telle que Chantal se retrouvait en position centrale. Jean Djossou et moi l’encadrions. C’est Raymond Gbedo qui, le premier, prit la parole pour planter le décor. "Merci d’avoir enfin accepter de venir nous rencontrer" commença-t-il. L’introduction qu’il fit était un plaidoyer pour la ville de Ouidah, laissée pour compte depuis les indépendances malgré le nombre de cadres qui en sont issus. Selon lui, il était temps que la ville prenne ses responsabilités au plan politique, ce qui justifiait leurs démarches à l’endroit du président de la Boad. Djossou se leva, prit Chantal par la main et lui demanda de se lever. Elle se leva et nous fîmes de même. Dans un fongbe peu glorieux, il lança en soulevant le bras de Chantal comme on le fait pour un boxeur victorieux : " est-ce que vous connaissez cette belle femme ? ". Un murmure indécis se fit entendre dans la salle. Puis Djossou continua, l’air malicieux : " ...qui connaît ou a déjà entendu parler de Monseigneur Isidore de Souza ?". Un bref moment d’hésitation puis un courant d’enthousiasme envahit l’assistance. Des "...ah c’est le visage en effet... ! " fusèrent pêle-mêle en fongbe. " En tout cas, finit Djossou, je n’en dirai pas plus pour le moment. C’est votre soeur, c’est votre fille. Et elle reviendra vous présenter quelqu’un de très précieux. Quelqu’un qui est désormais un des vôtres à cause d’elle ". Raymond Gbedo encouragea un début d’applaudissements qui contamina bientôt toute la salle. " je lui passe la parole. Elle va, de sa propre voix, vous dire un mot ", finit-il en baissant avec
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précaution le bras de Chantal. Celle-ci sortît péniblement de sa timidité puis, dans un fongbe dont l’accent me parut plus scandaleux que celui de Djossou et intercalant français et vernaculaire dans la même phrase, déclara : " Mes sœurs, mes pères, mes mères. Vous avez dû deviner pourquoi notre papa qui m’a présentée, a évoqué la mémoire de Monseigneur Isidore de Souza. Je suis en effet sa nièce. Chantal de Souza est mon nom. Et mon époux s’appelle Yayi Boni". Une salve d’applaudissements secoua à nouveau la salle. Chantal se fit brève en terminant : " comme l’a dit notre papa, je vais revenir vous le présenter dans les règles de l’art". "Pas de soucis, nous sommes ici", lança quelqu’un d’une voix si enrouée qu’elle suscita l’hilarité générale. L’organisateur de la séance vint s’accroupir devant Djossou et à trois avec Macaire Johnson, ils échangèrent des chuchotements auxquels la petite sacoche en cuir de Djossou donnait une toute autre importance. De toutes les façons la séance était terminée et il fallait "renverser le siège"... Nous enchaînâmes avec une autre séance au quartier Gbènan. Elle fut de la même facture : Djossou, Chantal, évocation de la mémoire de Monseigneur Isidore de Souza, je reviendrai vous présenter mon mari, puis la petite sacoche en cuir pour lever la séance ou ..."renverser le siège" !
Il était environ 15 heures lorsque nous prîmes le chemin du domicile familial de Chantal, pour un casse-croute. Le domicile était un enchevêtrement de bâtiments d’où n’émanait curieusement aucun signe de vie. Nous dûmes patienter près d’un quart d’heure devant le grand portail avant qu’un quadragénaire, en culotte, ne surgisse derrière nous, haletant, un grand trousseau de clés à la main. C’était un des frères de Chantal. Il dirigeait le collège privé d’enseignement que le prélat avait fondé à Ouidah de son vivant. C’était lui qui gardait la maison, tous les autres s’étant émancipés vers des horizons plus ou moins lointains.
Le déjeuner eu lieu au premier niveau d’un des nombreux bâtiments déserts de la maison. Nous y accédâmes en fil indien par un étroit escalier en terre de barre stabilisée. L’ambiance du
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déjeuner était bon enfant. Le pasteur Michel Alokpo, blagueur infatigable entretenait la bonne humeur. Eh oui, Chantal était de bonne humeur. C’était la première fois que je la voyais ainsi. Et ça lui allait si bien. Le "ablo" aux poissons frits qu’elle avait envoyé par glaciaire depuis Cotonou était excellent. Elle se chargea personnellement des services. Quand vint mon tour et qu’elle remplit mon plat à ras-bol avec en plus le sourire, je ne sus plus exactement quoi penser d’elle. Chantal serait-elle donc manipulatrice à ce point ?...
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En ces premiers jours de 2006, la machine électorale de Yayi tournait à plein régime et le maillage du terrain était des plus fins. Les grandes structures faîtières de mouvements de jeunes comme IMC-YANAYI présidé par Bénoît Dègla, l’UFPR de Edgar Soukpon ont été inféodées à un Bureau Central Intérimaire, BCI, présidé par Moïse Mensah. Le BCI fédérait les énergies des mouvements de jeunes et des formations politiques. Face au BCI, des mouvements, partis et personnalités politiques affirmèrent clairement leur désire indépendance. Ce fut le cas, par exemple, du FRAP qui était déjà timidement sous la coupe de Chantal de Souza Yayi et du mouvement "Maman Yayi", monté et conduit par la première épouse de Yayi. La rivalité entre ces deux mouvements était donc naturellement passionnelle. Et bientôt, certains autres mouvements et personnalités politiques au flair puissant, choisiront d’aller faire allégeance à Aladja Zahia plus connue dans le sérail sous le nom de " Aladja Kpondéhou" . C’est à elle que certaines sources bien introduites attribuent le choix de l’étrange costume zazou à queue de pie que Yayi porta le jour de sa première investiture. Ces trois femmes d’influence se livreront une guerre de tranchées impitoyable autour du pouvoir pendant dix ans. Et c’était mieux de ne se retrouver dans le champ de tir
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d’aucune d’entre elles. Didier Aplogan qui réussit malgré cet évident avertissement, à s’attirer les foudres de "Aladja Kpondéhou" quelques mois seulement après notre commune nomination au poste de Conseillers techniques à la communication du président de la république, en récolta une rude année de traversée du désert, dont lui-même pourra témoigner le jour où le coeur lui en dira.
Mais ce qui nous tourmentait en ces moments, c’était cette obstination de Yayi à se maintenir président de la Boad le plus longtemps possible. Nous étions à deux mois du premier tour du scrutin présidentiel et il continuait tranquillement ses activités à la tête de l’institution sous-régionale, comme si de rien n’était.
Évidemment, ses adversaires dont principalement Adrien Houngbedji, ne se privèrent pas de dénoncer la chose chaque matin dans la presse écrite. De tous les challengers, Adrien Houngbedji était en effet celui qui avait vite aperçu le danger que représentait la candidature de Yayi, même s’il perdit d’abord un temps précieux dans des postures de grande suffisance qui l’amenèrent à dire quelquefois en petit comité que ce Yayi qui n’avait jamais occupé une fonction élective au Bénin, pèserait à peine un ridicule deux pour cent de l’électorat. Et il ne manquait pas de quoi affermir ses certitudes. Ne murmurait-on pas que les services de renseignements de Kérékou étaient désormais à sa solde ?
Toujours, était-il que lorsqu’il finit par faire preuve de réalisme et par faire une lecture plus juste de la situation sur le terrain, les carottes étaient cuites. Et les attaques les plus virulentes auxquelles nous eûmes à répliquer, venaient à un rythme quotidien du PRD. Et l’une de ces attaques qui volaient parfois très bas avait consisté à diffuser une photo sur laquelle Yayi dormait, gueule affaissée et piteusement ouverte, tranquillement, au cours de ce qui apparaissait comme une grande réunion. Il s’agissait évidemment d’un montage photo et nous ne
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manquâmes pas de le dénoncer aussitôt dans la même journée. Mais la réplique que nous organisâmes quelques jours plus tard, fut d’une telle violence que , même dans ma position, je dus serrer le cœur pour participer à sa mise en exécution. Après tout, Houngbedji l’avait cherché.
Ce soir-là, je traînais seul dans la salle de la cellule de communication à Bar Tito. Toutes mes tâches du jour étaient pourtant exécutées et il s’en allait être zéro heure. C’est que Charles Toko, m’avait demandé formellement au téléphone de l’attendre. Rien qu’à en juger par son excitation au, je compris qu’il y avait soit un coup à donner, soit un coup à déjouer. Je patientai donc en essayant d’imaginer ce que pourrait bien être ce coup. Quand un peu plus tard, je vis entrer dans la salle, Eugène Abalo, un des jeunes talentueux webmaster du journal "Le Matinal", et qu’il me dit que Charles lui demandait de venir l’attendre là, la plupart de mes hypothèses de départ tombèrent. Charles finit par arriver et nous nous mîmes à trois autour de l’écran de son ordinateur portatif. Il cliqua fébrilement sur un dossier contenant quatre ou cinq fichiers images. Il cliqua à nouveau sur l’un des fichiers et une image apparut sur toute la surface de l’écran. Une image violente, brutale, sanglante, insupportable. Le corps ensanglanté d’une fillette allongée au bord d’une piscine. " Charles, c’est quoi ça là encore ?" demandai-je en projetant instinctivement ma tête en arrière. "TiRbuce, me dit-il, Houngbédji est fini". Je ne comprenais toujours pas. Aussi, gardai-je un silence qui l’obligea à parler plus simplement. " Quelqu’un vient de m’envoyer depuis la France les images de ce drame qui a eu lieu au domicile de Houngbédji à Porto novo et qu’il essaie d’étouffer. La fille est sa nièce. Elle se serait noyée dans sa piscine. Mais l’abondance du sang sur le cadavre fait croire qu’il s’agit d’un sacrifice rituel pour gagner les élections. La maman de l’enfant réclame depuis la France une autopsie que Houngbédji ne veut pas". Mon esprit plana un moment. Je comprenais tout le potentiel de cette image : le corps d’une fillette, du sang frais, une mère qui voulait engager le combat de
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la vérité contre Houngbédji, David contre Goliath. Les Béninois y seraient sensibles et l’effet serait mortel pour l’image du candidat tchoco-tchoco .
Mais je ne voyais pas encore très bien quel journal accepterait diffuser ces images, même si en ces moments de surchauffe de l’actualité politique, les journaux ne s’imposaient plus aucune limite. Mais Charles avait son idée sur la question ; et quand il me l’exposa, je compris que la communication du candidat Houngbédji ne se relèverait pas de sitôt d’un pareil coup de savate. Il faut, dit-il, viraliser les images, c’est dire à en faire une diffusion massive sur la toile. Les réseaux sociaux étaient encore à l’étape de balbutiement et le moyen le plus efficace était le mailing. Charles me chargea de trouver un titre fort pour souligner les images. J’étais plutôt à mon aise dans ce type d’exercice qui ne me demandait aucun effort. J’avais, en effet, pendant les presque dix ans passés au journal Le Progrès, travaillé mon sens déjà inné de la formule, sous l’ombre de Édouard Loko qui en était un as. Une vraie école !... "Drame rituel à Adjina", proposai-je aussitôt. Ce que Charles corrigea avec un sens pratique en " Sacrifice humain chez Houngbédji". Puis nous nous séparâmes en donnant du mieux que nous pouvions, des consignes de prudence et de sécurité au jeune Abalo. Cette nuit-là, la campagne de Houngbédji était irrémédiablement virussée. C’est Kérékou qui avait raison, me disais-je en remontant tranquillement dans la fraîcheur de la nuit, le chemin de Calavi : ce Charles était vraiment un diable.
Cependant, l’absence de Yayi dans le pays depuis une dizaine de jours, ne passait plus inaperçue au niveau du staff politique soutenant sa candidature. De la curiosité, les sentiments étaient passés à la gêne, puis à l’inquiétude. Nous étions bien à 24 h du dernier délai pour le dépôt des dossiers de candidature et notre candidat ne donnait plus aucun signe de vie. Le pire c’était que nous ne disposions d’aucune de ses pièces d’État civil, et il fallait, de toutes les façons, se rendre jusqu’à parakou pour retirer son
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casier judiciaire. Et tout ceci en moins de 24h ! Nous étions au bord de la crise de nerfs. Quelqu’un aurait-il envoûté Yayi ?
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Tout compte fait, nous n’avions plus tellement le choix. Il nous fallait relancer ce satané Distel. Il était le seul capable de relayer sans état d’âme dans son journal, les images si agressives du cadavre de cette fillette allongée au bord d’une piscine qu’on disait être celle du château de Houngbédji à Adjina. La diffusion de ces images par mailing avait produit les effets escomptés. Plus de 400 adresses dont on peut supposer qu’au moins le tiers était actif. A côté des images montées dans photoshop avec un Yayi roupillant, bouche ouverte, en pleine réunion, celles qui apparaissaient depuis quelques heures sur l’écran des ordinateurs des propriétaires des adresses e-mail retenues, étaient l’arme absolue. Nous étions dans la proportion d’une grenade lacrymogène contre "Little Boy", la bombe atomique lâchée sur Hiroshima. Mais nous n’étions pas encore à l’ère des Androïds, et le besoin de relayer les images par un tabloïd se faisait sentir. Je savais que ce serait un pari risqué pour les directeurs de publication dont la quasi-totalité était en contrat de non-agression avec toutes les chapelles politiques.
Par ailleurs, un directeur de journal contacté à cet effet aurait immédiatement lancé l’alerte. Nous n’avions plus qu’une seule vraie possibilité de diffusion : Distel Amoussou. C’était le seul vrai "tolègba" en activité dans le monde de la presse écrite privée et pour qui, les scrupules étaient signe de faiblesse. Il m’avait déjà roulé dans la farine. N’empêche ! Je me retrouvai à son bureau de Zogbo avec une clé USB dont je m’assurai de transférer personnellement le contenu sur un des ordinateurs vétustes de sa rédaction. De toute façon, il ne se préoccuperait pas de lire le texte. Quand j’eus fini, je lui demandai de "voir le reste" avec Charles. Il tint parole cette fois-ci et le lendemain matin, une large
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photo de cadavre barrait la Une de son journal. Je fis, par mesure de prudence, le tour de quelques kiosques à journaux pour m’assurer de l’effectivité de la parution et de la mise en circulation du journal "PANORAMA". Il n’avait pas changé un mot au texte et peut-être même, ne l’avait-il pas lu...
La communication du candidat Houngbedji était envoyée dans les cordes et elle investissait désormais tout le reste de son énergie dans des démentis qui ne firent qu’augmenter l’intérêt du public pour cette affaire de " sacrifice humain". Et bientôt, les images de Yayi dormant et sous lesquelles était inscrite l’accroche " candidat dormidor" disparurent progressivement des feux tricolores de Cotonou. Nous avions remporté la partie. Ce que nous étions par contre loin d’avoir remporté, c’était le défi du dépôt des dossiers de notre candidat dans les délais fixés par la CENA et qui expiraient dans un peu plus de 24 h, alors que nous n’avions plus aucune nouvelle de lui. " Il est allé se préparer ", conjectura malicieusement quelqu’un. Se " préparer " sans se soucier de préparer son dossier ? Cela sortait de l’entendement. Une réunion de crise se tint rapidement dans la salle de la cellule de communication autour de Charles Toko qui devenait de plus le pivot des conciliabules, depuis qu’il était allé tancer Issa Salifou "Salé" sur le plateau de Canal 3. C’était l’expression d’une audace qui l’installa durablement dans l’estime des militants yayistes et de tout le gotha politique qui soutenait "l’homme de Tchaourou". Avaient pris part à cette réunion de crise et d’urgence, Ahamed Akobi, Saka Lafia, André Dassoundo, Charles Toko et moi. L’heure était grave et nous étions dos au mur. Le certificat de résidence ne posait pas un grand problème car nous pouvions l’obtenir facilement chez le délégué de cadjehoun qui faisait déjà partie des yayistes, malgré les pressions et rappels à l’ordre discrets mais fermes de la RB. Comment donc obtenir en moins de 24 heures, le casier judiciaire à trois colonnes dont la demande ne pouvait être faite que par le titulaire ? Comment l’obtenir dans un contexte de lourdeur administrative dans un délai aussi bref ? Comment le convoyer ensuite sur Cotonou dans ce même délai
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sans qu’il ne connaisse aucune avarie en route ? Et comment faire signer le dossier de candidature alors que le candidat lui-même n’était plus joignable ? Le sort semblait décidément s’acharner contre cette candidature après le remuant épisode de la loi de l’exclusion. D’abord, il fallait commencer par le plus dur : le casier judiciaire. Charles se proposa de prendre le chemin de Parakou le lendemain au petit matin. Mais le problème n’en serait pas pour autant réglé s’il fallait compter sept heures de route. La probabilité qu’il y arrive à l’heure de pause de la mi-journée était grande. Dans ce cas, il faudrait alors attendre 15 heures, la réouverture des bureaux sans oublier l’incivisme de certains agents qui pouvaient simplement ne pas répondre présent au poste dans l’après-midi. Et tout ceci, c’était sans compter avec d’éventuels problèmes mécaniques sur le chemin. L’évaluation de la situation était en notre défaveur. Nous étions impuissants. Il fallait que quelque chose se passe. Il fallait la main de Dieu...
Soudain, une idée traversa mon esprit. Lumineuse. Divine. J’avais beau être originaire d’Abomey que je regagnai en 1991, je n’en étais pas moins natif de Parakou. Mon père y avait passé la quasi- totalité de sa carrière de chauffeur et nous y étions tous nés. Et n’eussent été le profond chauvinisme aboméen de mon père et surtout, son autorité indiscutable sur nous, le dendi eût été la langue parlée chez nous à la maison. C’était en effet la première langue que nous comprenions tous avant de comprendre le fongbé, puis le français. Et à part mon frère aîné Albert et moi, tous les autres s’étaient naturellement et définitivement incrustés dans cette ville. Je pensai aussitôt à Marguérite, ma soeur aînée immédiate. Elle avait pris le tempérament enthousiaste de ma mère et savait ouvrir n’importe quelle porte dans l’administration locale parakoise. C’est d’ailleurs à elle que je m’en remettais pour l’obtention en urgence des copies de mon acte de naissance, d’extraits de mon casier judiciaire. Elle serait parfaite pour aller le lendemain matin retirer au tribunal de Parakou, le casier judiciaire à trois colonnes de Yayi. Elle en avait le cran, l’entregent et les réseaux nécessaires. Je partageai rapidement ma proposition qui
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soulagea profondément l’assistance. Charles prendrait donc le chemin de Parakou au petit matin et n’aurait plus qu’à retirer le document chez Marguérite, une fois sur place. Je l’appelai sur place et elle fut très heureuse d’avoir enfin un rôle valorisant à jouer dans cette affaire. Quand elle m’appela le lendemain à dix heures, mon triomphe était total. Elle avait réussi en distribuant du "beau-père", " beau-frère", "belle-mère" et " belle-soeur" à gauche et à droite dans l’administration du tribunal, à obtenir séance tenante, et en plusieurs exemplaires, le casier judiciaire à trois colonnes de Yayi. En reprenant la route de Cotonou dans l’après- midi avec le trophée, Charles me fit au téléphone un discours aux allures testamentaires et qui reflétait bien son sens inné du sensationnel et du faussement dramatique. "Ti *R* buce, me dit-il, je reprends comme ça le chemin de Cotonou avec le casier judiciaire de Yayi Boni. Si quelque chose m’arrivait en chemin, sache que ta soeur Marguérite en détient encore une copie que vous devez alors immédiatement trouver le moyen d’envoyer à Cotonou". Bien entendu, il ne s’était rien passé en chemin et Charles était rentré à Cotonou autour de 22 heures. Mais pendant que son chauffeur de circonstance revenait à Bar Tito après l’avoir déposé à son domicile à Akpakpa, la 4×4 percuta si violemment le muret du terre-plein central de l’autoroute au niveau de PK 6, qu’elle devint définitivement irrécupérable. Le chauffeur s’en sortit indemme et Charles ne manqua pas d’en faire une lecture à la gloire de ses attirails mystiques. Le casier judiciaire était donc désormais en mains sûres. Quant à ma soeur , elle garde encore en sa possession jusqu’à aujourd’hui les copies demeurées chez elle.
Mais un autre problème se dressait devant nous en cette veille de clôture des dépôts de candidature. Un problème gigantesque, insurmontable. Un problème infranchissable : comment obtenir la signature de Yayi ?
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*Mémoire du chaudron* (28)
Aujourd’hui jour de clôture des dépôts de candidature pour la présidentielle de mars 2006. Et pourtant aucune nouvelle de Yayi. J’avais pu glaner quelques informations sur sa position géographique, mais je n’étais pas fondé à les partager. Je savais par exemple qu’il avait entrepris une tournée auprès des chefs d’État de l’espace UEMOA pour leur annoncer sa candidature prochaine à l’élection présidentielle béninoise et par conséquent son départ de la tête de la Boad. Ses relations avec ces chefs d’État étaient plutôt bonnes. Pas plus. Mamadou Tandja le nigérien ne lui cachait pas sa sympathie. Blaise Compaoré le burkinabé était plus froid et plus intrigant, mais n’affichait pas de réserve particulière à ce projet politique. Amadou Toumani Touré le malien l’encourageait avec effusion à y aller. Laurent Gbagbo l’Ivoirien faisait des blagues allusives sans que sa position ne soit clairement lisible. Le patriarche Abdoulaye Wade avait sa petite idée sur la candidature : " mon fils, pourras-tu tenir face aux vieux crocodiles de la mare politique béninoise ?". Le timonier togolais Gnassingbé Eyadema était de loin le plus protecteur. C’était lui le père politique de Yayi à qui il lui arrivait de faire passer les états d’âme du Général Mathieu Kerekou par rapport à ses actions populistes sur le terrain. Car même s’il ne fit rien pour empêcher la marche victorieuse de Yayi sur le terrain, surtout dans ses fiefs du nord, Kerekou n’ouvrit jamais ouvertement le débat avec lui quant à ses ambitions présidentielles. Mystérieux, il observait et laissait faire. Ce n’étaient pourtant pas les fiches dénonciatrices des services de renseignements qui manquaient. Et face a cette inaction du Général, le Colonel Patrice Houssou Guèdè entreprit de sa propre initiative, une opération ouverte d’intimidation sur Yayi qu’il s’en fut cueillir un jour à l’aéroport international de Cadjèhoun au retour de l’un des très nombreux voyages du président de la Boad. Alors que celui-ci se dirigeait vers le hall de l’aéroport, le patron des renseignements s’avança vers lui, lui serra la main de façon virile et lui intima l’ordre d’arrêter immédiatement ses agitations politiques sur le terrain qui
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pourraient désormais être prises pour de la subversion. Ce qui, paradoxalement, choqua Yayi dans cette confrontation inattendue et dont il se plaignit longtemps, c’était moins les menaces du colonel que le fait de lui avoir ainsi parlé en gardant sur sa tête, ce chapeau feutre sombre dont lui et le syndicaliste Lokossou semblaient connaitre les vertus. Oui ! Yayi faisait une vraie fixation sur les signes apparents de respect de son autorité. Il était par exemple moins risqué de l’insulter en se prosternant devant lui que de faire sa louange en restant debout face à lui, les mains dans la poche. Plus tard, le Général Robert Gbian, alors colonel et directeur du cabinet militaire de Yayi, eut ses moments de disgrâce pour une innocente posture "mains dans les poches" devant le chef suprême des armées, Yayi. Nous y reviendrons sans doute. Toujours est-il que cette initiative désespérée du patron des renseignements semblait ne rien avoir avec Kerekou. Celui-ci laissait faire. Et nous guettions ses moindre signaux avec parfois beaucoup d’anxiété. Celui qu’il nous fit au cours d’un de ses discours institutionnels sur l’état de la nation devant la représentation nationale nous fit plus que tressaillir de bonheur. L’énigmatique kaméléon, dans une sortie de piste au beau milieu de cette allocution, envoya un violent uppercut à toute cette classe politique qui ne pensait, disait-il, qu’à bloquer les actions de développement du "jeune compatriote de la Boad". Tunde s’assura d’en faire une dizaine de gros titres à la Une des parutions de son écurie. Mais le plus intrigant ensuite, c’est ce repli immédiat et cette froideur qu’observa le général vis à vis de celui qu’il venait pourtant de célébrer devant l’Assemblée nationale. Insaisissable kaméléon. Que fallait-il en comprendre ?
Le timonier Gnassingbé Eyadema, disais-je plus haut, était un père pour Yayi qui le lui rendait bien par de périodiques visites privées dans sa citadelle privée de Lama-kara, dans le nord du Togo. C’est qu’Eyadema, échaudé par le douloureux épisode diplomatique que fut pour lui le passage de Nicéphore Soglo, observait avec grand intérêt les tractations de fin de règne au Bénin. Et si l’imprévisible Kérékou qu’il encourageait
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ouvertement à réviser la constitution et à se maintenir au pouvoir, devait lui refaire le coup de sa " Conférence nationale" de 1990 en abandonnant le pouvoir, il valait mieux garder un œil bienveillant sur le jeune Yayi qui savait si bien faire les samalecs. Mais le vieux timonier ne verra pas 2006 et je garde en mémoire la dernière visite que Yayi lui rendit à Kara. C’était en Janvier 2004 et j’étais du voyage.
Partis de Tchaourou dans la semi-pénombre du matin, nous fîmes un long contournement par Parakou, la bretelle Tchaourou- Beterou étant rendue inopérationnelle par l’affaissement d’un ponceau. J’étais assis sur la banquette arrière de la Mercedes, à côté de Yayi. Son garde du corps, Yakoubou Aboumon qui deviendra plus tard son garde du corps principal, occupait le siège à côté du chauffeur Tankpinou. Ce chauffeur était véritablement un génie du volant. La relation avec son patron était si fusionnelle qu’il savait silencieusement faire un sort à ses injonctions parfois intempestives. Car Yayi adorait la vitesse et les prises de risque sur la voie. Le voyage fut paisible et les causeries s’enchaînèrent sans arrêt. En traversant Djougou, Yayi garda un silence songeur. Cette ville faisait partie des portes dont il n’avait pas encore la clé.
Il sonnait déjà onze heures lorsque que nous entrâmes dans la petite et paisible ville de Kara. Nous empruntâmes ensuite une longue piste bitumée et bordée de géants arbres presque centenaires. La piste était vide et de temps en temps, un poste de contrôle de la garde présidentielle togolaise me signalait que nous roulions vers le cœur du pouvoir. Puis la voiture se dirigea enfin vers un parking où étaient stationnés quelques véhicules officiels. Une grande clôture blanche et austère se dressait devant nous. Un groupe de soldats, l’arme aux poings, filtrait l’entrée du domaine devant un portillon. Nous descendîmes. Yayi me fit signe de le suivre. Yakoubou le garde du corps, resta avec le chauffeur. Arrivés devant la sentinelle, il nous était impossible de passer. Ces soldats étaient tellement habitués à voir défiler l’élite togolaise et même africaine, que personne d’entre eux ne semblait reconnaître
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Yayi. De toutes les façons, c’était bloqué et il nous était impossible de passer. Un des soldats finit par nous indiquer sans ménagement un banc branlant sous un arbre feuillu. Nous allâmes y prendre siège. Yayi fulminait : " ah ces petits militaires ! Aucun respect einh..." En vérité Yayi avait bien son rendez-vous avec le timonier. Mais un cas d’urgence sanitaire était intervenu entre- temps et une équipe de chirurgiens et d’ophtalmologues européens tentaient une opération sur les yeux du président togolais. Nous passâmes près d’une heure, assis, à deux sur ce vieux banc qui grinçait sans arrêt. Finalement, un haut fonctionnaire qui ressortait de la résidence, reconnut le président de la Boad et intercéda pour qu’il entra. J’attendis seul sur le banc pendant un temps qui me parut une éternité.
Aujourd’hui est donc jour de clôture de dépôt des dossiers de candidature pour l’élection présidentielle de mars 2006 et Yayi n’était pas joignable. Au siège de campagne à Bar Tito, je voyais aller et venir Saka Lafia, la mine fermée. Il est quinze heures et je n’avais pas encore aperçu Charles Toko. Il était revenu d’un aller- retour la veille sur Parakou et devrait être "KO", me disais-je. La mission était une réussite inattendue et ma grande soeur Marguerite qui m’appelait régulièrement de Parakou n’affichait pas une grande modestie à ce sujet. Son entregent et ses relations avec le procureur de la république près le tribunal de première instance de Parakou avait permis de sortir le casier judiciaire numéro 3 de Yayi. Ce magistrat souffrira pourtant le martyr pendant les dix ans de règne de l’homme du changement et de la refondation.
Le temps s’égrenait, inexorable. Et bientôt, je vis Charles entrer dans le bureau en compagnie d’Ahamed Akobi. Il m’informa avoir passé toute la matinée à la recette-perception de Jéricho en compagnie de Macaire Johnson pour le paiement des frais de dépôt de candidature. La quittance était là, dans l’épaisse chemise- dossier à sangle que tenait Ahamed Akobi. Mais le problème, c’est que Yayi n’était pas là pour signer. Et le temps passait, sans arrêt.
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Je demandai qu’on ferma la porte du bureau à double tour. Nous n’étions plus que trois. Je demandai une feuille blanche...
*Tibo*
*Mémoire du chaudron* (29)
Chabi Zakari Félicien était dans tous ses états. Il était directeur général du Trésor et jusqu’à 17h, il ne voyait personne passer à sa caisse pour le paiement et le retrait de la quittance obligatoire sur le dossier de candidature. Ahamed Akobi finit par donner suite à ses appels incessants en le rassurant. La quittance avait été bien retirée, mais à la recette-perception de Jéricho en face du marché Saint - Michel. Le dossier était d’ailleurs totalement prêt. Tout était bouclé et le cortège s’ébranla bientôt en direction de la CENA. La délégation était conduite par le professeur Jean-Pierre Ezin qui était l’œil du renard de Djrègbé, Albert Tevoedjrè dont le PNE, parti national ensemble, était, avec le NCC de François Tankpinou, les premiers soutiens politiques ouverts de Yayi dans l’Oueme. Jean-Pierre Ezin, cet après-midi-là était accompagné de Ahamed Akobi, André Dassoundo, Saka Lafia, Macaire Johnson et bien évidemment Charles Toko. J’étais resté à Bar Tito bien que n’ayant plus rien de particulier à y faire. L’ambiance bruyante des militants qui allaient et venaient, l’écho parfois sourd de la musique dehors, à l’entrée du siège, me laissaient songeur. Si tout ce monde insouciant pouvait savoir ce qui venait d’être évité. Je repensai à tout ce parcours qui, finalement, aurait été vain. Quatre ans de réunions plus ou moins secrètes, de voyages de jours comme de nuits sur les pistes les plus improbables du pays. Quatre ans de rencontres, de contacts. Quatre ans de meetings. Un condensé de parcours et d’expériences qui, de toute évidence, étaient largement au-dessus du jeune trentenaire que j’étais. Le Bénin s’était présenté à moi, de façon inespérée, dans toute sa
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nudité. J’avais parcouru tous ces moments aux côtés de Yayi Boni comme si j’étais aussi candidat aux élections présidentielles. J’avais vécu intensément les grands moments de joie, de doute et de désespoir. Et dans ces moments de doute, je m’accrochais à ce songe prémonitoire que je fis en 2002 et dans lequel le visage du Général Kerekou se transforma sous mes yeux en celui de Yayi que je n’avais encore jamais vu physiquement et dont le journal "Le Progrès" venait, sous l’insistance de Serge Loko, d’annoncer le destin présidentiel. J’avais une foi inébranlable en mes songes de sorte qu’il m’était souvent arrivé assez souvent dans mon cursus scolaire et universitaire, de voir en partie le corrigé-type d’une épreuve qui se présentait à moi le lendemain, dans les moindres détails. Au Bepc comme au Bac, j’avais suivi la proclamation de mes résultats avec une frappante précision avant même le début des épreuves. Cela avait évidemment ses mauvais côtés qui me torturaient souvent quand le songe étais mauvais et que je devais voir se dérouler un drame inéluctable. C’était de l’irrationnel certes, mais c’était infaillible pour moi. Avec Yayi, j’avais alors vu le Bénin du jour, mais aussi celui mystérieux des mille et une nuit. Et parlant de ce Bénin des nuits, je n’oublierai pas de sitôt celui que nous fit découvrir Chabi Zakari Félicien, chez lui à Toui.
C’était à l’occasion de l’une des dernières tournées préélectorales que nous fîmes dans le nord des collines, plus précisément dans la commune de Ouesse. Partis de tchaourou en début d’après-midi, nous eûmes notre premier meeting dans l’agglomération de kilibo. Dans la cours de l’école primaire publique, noire de monde, la fierté nagot fut au coeur de tous les discours, certain allant jusqu’à maudire tout locuteur de la langue tchabè qui ne se rangerait pas derrière la candidature de Yayi Boni. Et ils étaient en effet très rares, à penser comme Amos Elegbe, que la nébuleuse Yayi n’était qu’un trompe-l’œil, un ballon de baudruche qui se dégonflera très vite. C’est dire que le soutien de l’aire culturelle tchabè à la probable candidature du fils du terroir était ferme et dense. Après l’étape de kilibo qui ne prit fin qu’à la nuit tombée, notre
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délégation qui s’allongeait désormais au fil des jours, mit le cap sur le petit village de Ikemon. Même enthousiasme, mêmes malédictions proférées à l’encontre des "traitres" à la cause tchabè. Notre entrée dans le chef-lieu Ouesse, eu lieu au-delà de 23 heures à cause surtout de l’état défectueux des voies. Car l’arrondissement de Ouesse souffrait de tout. Elle ne disposait ni d’électricité, ni d’eau courante, et la voie d’accès principale n’était pas des plus confortables. Benoît Degla qui nous y accueillit dans la modeste maison du peuple éclairée à l’énergie d’un groupe électrogène, planta le décor en énumérant les doléances de sa terre. La foule compacte qui veilla jusqu’à tard dans la nuit pour écouter ce Yayi dont les calendriers étaient une denrée de choix, applaudit à tout rompre les promesses de cet homme qui s’engageait à ne jamais oublier ses frères mahi de Ouesse dont un des " dignes fils", en l’occurrence Benoît Degla faisait partie de sa garde rapprochée. La dernière étape de cette tournée fut Toui que nous atteignîmes autour de deux heures du matin. Le ronronnement des moteurs de la dizaine de véhicules qui formait notre cortège, réveilla la population qui, lasse d’attendre depuis 16 heures, s’était assoupie. Après un rapide arrêt dans la villa de Chabi Zakari Félicien, nous nous ebranlâmes vers le lieu du meeting. Mais au lieu d’un meeting classique, ce fut à une véritable démonstration des réalités mystiques du peuple tchabè que nous assistâmes. La foule, réveillée s’excitait comme si elle voulait se racheter d’avoir entre- temps cédé au sommeil. La place du village, éclairée par quelques timides lampes néon, bruissait des roulements du tambourin - parleur que les anglophones désignaient plus justement sous l’appellation de " talking drum". Albert, Macaire et moi avions pris siège derrière Yayi. Les roulements du tambourin s’intensifièrent aussitôt. Trois personnes, masquées et habillées en peau de bêtes, s’élancèrent au milieu de la scène, poussant des cris stridents, imitant différents oiseaux ou mammifères. Ils sautaient, virevoltaient avec furie, mimant des scènes de chasse, puis venaient se prosterner devant Yayi en prononçant d’interminables incantations dans un langage inconnu. C’étaient la société secrète
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des chasseurs, très réputée dans cette aire culturelle. Ils furent bientôt suivis par des femmes d’un certain âge, décharnée, dansant nonchalamment en balançant le corps à gauche et à droite. L’écho sonore du Daïbi, ce rythme rituel fédérateur des tchabè, envahit alors l’espace, sous cette voûte céleste sans étoiles. Puis un chasseur s’élançait à nouveau, fougueux, faisant des transes et poussant des cris d’animaux si perçant que j’en avais la chair de poule. Il faisait le tour de la scène puis finissait dans une bruyante allégeance à Yayi. Quand à quatre heures du matin, nous reprîmes la route pour Tchaourou, j’avais l’impression d’avoir vécu une nuit avec le monde des esprits. Et ce n’était certainement pas faux.
Bientôt une demi-heure que la délégation était partie à la CENA. Je rappelai Macaire Johnson pour avoir des nouvelles. Tout se passait bien. Mais mon interlocuteur rappela et me demanda de replier sur Cadjehoun. "Tiburce, le président vient de joindre Dassoundo. Il est à cadjehoun depuis quelques minutes et tient absolument à faire bénir le dossier par un groupe de pasteurs". J’en croyais à peine mes oreilles. N’était- ce donc là que ce qui l’intéressait ? Je foncai en direction de Cadjehoun...
*Tibo*
*Mémoire du chaudron* (30)
Lorsque j’arrivai à Cadjehoun, Yayi était là, assis sur sa petite véranda. Il m’avait l’air un peu amaigri et fatigué, mais paraissait d’humeur normale. "Tiburce, fit-il dès que j’entrai dans la maison, tu n’es pas allé à la CENA avec eux ?". Je lui expliquai que j’étais resté au siège de campagne après le départ de la délégation. Il m’invita à m’asseoir sur l’une des chaises blanches en plastique qu’Ibrahim le gardien avait disposées sur la véranda. Yayi, comme d’habitude, voulait avoir le baromètre du terrain. Je le rassurai sans avoir besoin de le flatter. Car tous les signaux étaient
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au vert. L’enthousiasme était visible chez les populations et pour la première fois, nous avions des effets d’adhésion qui transcendaient les cloisonnements politico-régionalistes connus jusque-là. L’image hideuse de la confrontation nord-sud que nous redoutions avait été si bien noyée que Yayi paraissait suscité plus de passions positives dans les grandes agglomérations du sud que dans les fiefs traditionnels du nord qu’il reprenait au Général kerekou. Et ce résultat était loin d’être le fruit du hasard. En effet, en le présentant au sud d’abord sous l’emballage des églises évangéliques, en utilisant à fond sa proximité avec les Soglo dont nous mettions l’accent exprès sur la similitude des profils de technocrate - banquier, en insistant régulièrement sur ses liens filiaux avec une femme de Glexue, donc du sud, nous avions obtenu un résultat au-dessus de nos attentes. L’essentiel des bastions RB fondait comme du beurre au soleil. "Yayi Boni, c’est le fils spirituel de Soglo", entendait-on carrément depuis Cotonou jusqu’à Abomey. La stratégie avait réussit et en cette mi-janvier 2006, je ne voyais vraiment plus comment nous pouvions perdre la présidentielle. A moins que, comme le soupçonne certains pessimistes, kerekou décide de ne pas l’organiser. Les signaux contradictoires, aussi ambigus les uns que les autres, qui nous parvenaient de la part du vieux Général, alimentaient abondamment ces faisceaux d’analyse. Ce paraissait évident, c’est que Kerekou était sous pression. Entre la volonté de partir du pouvoir sagement comme il fit naguère en 1991, et la pression impitoyable d’un lobby jusqu’au-boutiste qu’on disait puissamment assis au palais et actionné par une autre Chantal de Souza, il lui arrivait de vaciller dangereusement. Mais il ne fit néanmoins rien pour contrer l’avancement du mythe Yayi sur le terrain.
Le portail s’ouvrit et la délégation revenue de la CENA, déferla dans la maison. Le flegmatique professeur Jean-Pierre Ezin, derrière ses épaisses lentilles optiques, paraissait préoccupé. Pareil chez les autres membres de la délégation qui prirent siège sur l’étroite véranda dans un bruissement de chaises en plastique. Yayi demanda aussitôt à voir le dossier. Akobi lui tendit la chemise-
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dossier cartonnée. Yayi l’ouvrit puis feuilleta silencieusement le lot de documents à l’intérieur, scrutant certaines pages plus longuement que d’autres puis, sans émettre le moindre commentaire, le posa sur une chaise laissée vide à côté de lui. La ville bruissait depuis une demi-heure de rumeur de report de la date de clôture des dépôts de candidature et sur cette information, Yayi se montra en avance sur nous tous en nous le confirmant d’office. La clôture des dépôts était ajournée de trois jours et était donc désormais fixée au dimanche suivant. " Rien ne presse, nous avons tout le temps " , dit-il, avant de nous lancer sur le ton d’un défi, sa première sortie politique, son investiture en tant que candidat à l’élection présidentielle. Il la voulait pour le même dimanche, dans trois jours. Et il tenait à faire salle comble. C’est vrai que la programmation de cette investiture lui avait été faite par la Cellule de Stratégies et de Tactiques, CST, installée dans une villa discrète à deux pas de l’ancien rond-point de godomey. Mais l’absence de Yayi avait fini par émousser cette ardeur. Au sein de la CST, se retrouvaient entre autres, le docteur Jean- Alexandre Hountondji, Karimou Chabi Sika, Saca Lafia, Bagoudou Adam, Nestor Noutaï et Charles Toko qui me confia avoir financé de sa poche, la climatisation des locaux au moment ou tous ces soi-disant politiques, rechignaient à sortir le moindre franc de leur poche. J’avais d’ailleurs toutes les raisons de croire à cette énième confidence de Charles, non seulement à cause de son engagement et de son zèle débordant, mais surtout à cause d’une formule que Saca Lafia lâcha un matin dans la petite cour du domicile de Yayi après sa première rencontre politique avec lui. Yayi qui, fin calculateur, évitait de s’afficher ouvertement avec Saca Lafia, pour ne pas choquer la susceptibilité de Kerekou, finit néanmoins par le recevoir en compagnie de Debourou Djibril. Je ne pris pas part à la séance, mais la mise au point que Saca Lafia fit à un des cousins de Yayi dans la cour, m’amusa et me revint souvent chaque fois que je voyais cet homme dont le visage paraissait sculpter pour ne jamais sourire. " Dites à votre grand frère que nous ne sommes pas venus vendre des cigarettes en
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politique", avait-il déclaré, la mine fermée. Voilà qui avait l’avantage d’être clair et bien dit, pensai-je alors, avec beaucoup d’amusement. Il vendait mieux que des cigarettes. Et cela devrait avoir son prix... en cash !
La CST avait donc proposé cette cérémonie d’investiture de notre candidat, une cérémonie qui devrait être surtout une grande opération de communication. Yayi, en nous donnant juste trois jours pour la réussir nous lançait un triple défi de mobilisation, d’organisation et de communication. Et parlant de communication, nous avions déjà bouclé l’affaire. La formule qui gagne était déjà en boîte : " ça peut changer, ça va changer, ça doit changer". Une accroche née un peu par hasard, sur les écrans de Didier Aplogan, au siège de son agence de communication "AG Partners" à Cadjehoun, à deux rues du domicile de Yayi. Cet après-midi-là, Didier m’avait invité à son agence pour, disait-il "lui voir quelque chose". A mon arrivée, nous refîmes longuement le débat sur la mise en formule du terme " Changement " qu’il nous avait déjà convaincus de garder comme terme général de la campagne. Et entre le terme et la formule déclinable en mille slogans sur le terrain, il y avait un parcours du combattant. Après plus d’une demi-heure de discussion, nous n’avions pas toujours eu cette petite étincelle qui changeait tout. En ressortissant de l’agence, Didier m’invita à jeter un coup d’œil sur les propositions graphiques autour d’un cauris envoyé par madame Claude Olory- Togbe et qu’il avait fait photographier. Je le suivis donc dans son espace - graphisme où je retrouvai le large sourire graphique de mon cousin Luc Vodouhê dont personne en famille n’avait compris la décision de choisir toute cette misère en lieu et place d’une si valorisante carrière de médecin. Le cauris était là sur son écran. Il était large, beau, puissant, légèrement incliné. Il semblait déjà porter la magie de la victoire. En un clic de souris, Luc fit apparaître sur son écran la triptyque " ça peut changer, ça va changer, ça doit changer ". Il nous le montra sans trop savoir quoi en faire. Je le lis à haute voix. Quelque chose n’allait pas dans la progression de l’idée. Je proposai une réécriture de la formule
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mais en partant du " ça peut " et en terminant par la promesse " ça va". Didier Aplogan me tapauta aussitôt l’épaule en exultant : " Tiburce, là c’est bon, on l’a et ça va faire très mal ". Je répartis ce soir de l’agence, en essayant de répéter silencieusement et le plus longtemps possible ce slogan dont le style n’avait pas de précédent dans ma mémoire. " J’espère que tout cela n’est pas ridicule ", me disais-je.
Entassés sur cette modeste véranda, nous recevions la première vraie instruction de Yayi qui parlera désormais comme un commandeur, un chef politique. Il voulait le show pour dimanche, c’est à dire dans trois jours. Et ces trois jours que nous avions pour faire le plein du palais des sports, pour inonder l’espace de bannières et de calicots, seront les plus intenses que j’ai vécu en quatre années de marche vers le pouvoir.
*Tibo*
*Mémoire du chaudron* (31)
Branle-bas de mobilisation. Un peu plus de deux jours pour faire le plein du palais des sports du stade de l’amitié. Deux jours pour brander cet auditorium de 6 milles places qui donnait l’illusion, quand il était plein, d’en contenir 25 milles. Il était question de frapper fort à cette cérémonie officielle de déclaration de candidature de notre champion. Il fallait qu’il parte clairement gagnant dans l’esprit de tout le monde. Et pour ce faire, les moindres détails pouvaient compter.
Remplir ce palais des sports en 48 heures d’organisation et de mobilisation paraissait à la fois simple et un immense défi. Nous nous y étions déjà pris un an auparavant lorsque l’IMC-YANAYI, sous la houlette de Benoît Degla, avait pris de court toutes les autres structures et organisations politiques pro-Yayi, en dressant
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publiquement le portrait-robot du nouveau président de la république. Un portrait qui, bien entendu, tissa une camisole qui ne pouvait aller qu’à Yayi. Nous étions pourtant initialement partis pour appeler clairement son nom. Mais la veille de ce 03 février 2005, pendant que nous donnions les dernières touches à l’organisation matérielle de l’événement, dans le hall du palais des sports, Degla reçu un énième coup de fil de Yayi qui faillit faire tout capoter. Yayi qui, pourtant, était associé au projet de bout en bout, se rebiffait. Il était déjà 21 heures et il ne voulait plus entendre parler de cette sortie prévue pour le lendemain. Il demandait que tout soit purement et simplement annulé alors que tous nos militants étaient déjà en effervescence. Que faire ?
Lorsque Benoît Degla rejoignit le petit groupe que nous formions et qui devisait, debout, au milieu du hall du palais des sports fourmillant d’activités, son ton désespéré et son air grave ne laissaient aucun doute : "les amis, dit-il, l’heure est grave. Le président exige que nous annulions la sortie". " Quelle sortie ? Demandai-je", "Ah beh celle pour laquelle nous sommes ici en train d’aligner des chaises..." répondit-il. Je ne comprenais pas trop bien ce qui se passait. Nous avions été en contact continu avec Yayi sur ce projet de sortie politique depuis une dizaine de jours. Il y avait apporté sa touche, même si le Yayi de ces moments-là comptait son argent au franc près. Et c’était un exploit de lui en prendre. Nous avions tenu réunions préparatoires sur réunions préparatoires. Nous avions mis en branle la centaine de mouvements politiques que comptait IMC-YANAYI. Et ce soir, le comité d’organisation s’était donné rendez-vous dans ce hall du palais des sports pour suivre la mise en place des chaises, du podium et des différentes banderoles. Et voilà que ...patatras, Yayi changeait de direction comme un toboggan par temps instable. Alors que j’essayais de m’expliquer cette versatilité de notre leader, mon téléphone sonna et je vis apparaître sur l’écran son numéro. Ce fameux numéro Libercom que je savais reconnaitre de toutes les manières et qui mériterait bien une place dans le musé du hold-up politique. Ce "90-02-... " a dû s’afficher en seulement
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quelques années, sur l’écran de tous les portables qui comptaient dans le pays, tantôt accepté, tantôt rejeté. Lorsque s’afficha donc ce numéro sur mon téléphone, j’avertis aussitôt notre petit groupe, puis hâtai le pas jusqu’en dehors du hall. A l’autre bout du fil, Yayi. "Tiburce ça va ? Bon écoute, il faut que tu parles à Degla et à tout le groupe. J’ai demandé de surseoir à votre manifestation de demain", " ce serait une erreur ", répondis-je alors que dans une monopolisation habituelle de la parole, il alignait son argumentaire. " Une erreur ? Et pourquoi ? " demanda-t-il, préoccupé. " Personne ne nous prendra au sérieux le jour où nous lancerons une nouvelle activité du genre ". Mais sans lâcher prise il argumenta : " j’avais bien interdit que mon nom apparaisse, mais on vient de me rapporter que vous avez le nom sur les banderoles". Je compris alors que quelqu’un était allé nous plonger chez Yayi. Le pouvoir n’était pas encore là mais la guerre de positionnements était déjà impitoyable entre différentes structures faîtières de mouvements de jeunes que Yayi, malicieusement, avait mis en compétition. Trois de ces structures se livraient cette guerre d’influence, Il s’agissait bien entendu de l’IMC-YANAYI présidé par Benoît Degla, de l’UFPR de Edgard Soukpon et de Víctor Adimi, de la CFC de Yacoubou Bio Sawe, Directeur de cabinet de l’actuel président de la Boad et qui fut le premier messager du yayisme dès 2001. Il eut la clairvoyance, après la victoire de Yayi en 2006, de solliciter son envoi dans l’administration de la Banque ouest-africaine de développement où il poursuit une carrière stable à ce jour. Les luttes d’influence entre ces mouvements avaient certes ce côté positif en ceci qu’elles constituaient une source d’émulation, mais le revers de la médaille existait. Et c’était à elle que nous faisions face en ce 02 février 2005, veille de la sortie officielle de l’IMC-YANAYI. Une des autres structures rivales avait tenu à faire avorter l’événement et avait, pour atteindre son but, avait intentionnellement lu YAYI partout où sur nos banderoles, nous avions écrit YANAYI. La mise en compétition systématique des collaborateurs présentait donc cet inconvénient mortel qu’elle pouvait induire le surplace,
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les énergies s’annulant mutuellement. Je réussis à rassurer Yayi : son nom ne figurait nulle part sur nos affiches et les différentes allocations. La mobilisation était prévue pour être grande, je lui en donnai également l’assurance car, redoutait-il à raison, un échec de la mobilisation serait un précédent fâcheux à cette étape de notre marche. Finalement tout se passa très bien le lendemain et la réponse du public combla largement nos attentes, et même si nous n’avions pas rempli la moitié de la salle, nous avions eu par contre des militants motivés à bloc. Benoît Degla, de sa voix saccadée, avait lu les critères de choix retenus par l’IMC-YANAYI pour diriger le Bénin à partir d’avril 2006. Et pour lui aussi ce fut un triomphe. Car pour conduire cette manifestation, il avait dû braver les mises en gardes d’un de ses proches beaux-parents, homme des hautes et basses œuvres du système kerekou finissant, Alexis Babalao. Mais en réfléchissant sur ce volte-face de Yayi qui pour moi n’était rien d’autre qu’un manque de cran et de courage, je me félicitai de l’avoir tenir dans l’ignorance d’un coup audacieux qu’à trois, Charles Toko, Johnson Macaire et moi, nous montâmes et mîmes à exécution avec une folle audace.
C’était, je crois, en 2004. Un tract distribué sur le campus universitaire d’Abomey-calavi me parvint un après-midi, au siège du journal "Le Progrès". Un texte vaguement signé d’un prétendu " groupe d’officiers patriotes de l’armée béninoise " mettait en garde contre " les manœuvres du général Mathieu Kerekou dont le seul dessein est de conserver le pouvoir au nord en se faisant succéder par son frère Yayi Boni, actuel président de la Boad". Puis le texte se répand en une série de menaces épouvantables. Une copie du tract en mains, j’alertai Charles Toko puis il m’invita aussitôt à son bureau d’Atinkanmey. A mon arrivée, je le trouvai en grande verve avec un visiteur. Pendant que je patientais pour que prenne fin la causerie que je trouvais interminable, je ne pus m’empêcher de penser avec amusement à cet écriteau sur la porte de son bureau et qui disait en résumé ceci : " vous avez 5 minutes en tout pour poser votre problème ". Et accroché au mur, à l’intérieur du bureau, un autre écriteau, illustré par un personnage
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aux traits grimaçants, avertit : " ne me parlez pas de vos problèmes d’argent. Moi aussi j’en cherche "... Lorsqu’enfin le bruyant visiteur se retira, je tendis le tract à Charles Toko qui le parcouru pendant un temps anormalement long puis, comme illuminé, me déclara : " j’ai une idée. Nous allons faire endosser au mystérieux groupe d’officiers patriotes, le contraire du contenu du tract".
L’idée me parut tellement étrange que j’éclatai de rire. Quelques idées pour épicer notre texte me vinrent rapidement en tête. Je pris un stylo, une feuille, et sur un bout du bureau, je rédigeai le contenu de notre tract à nous. Le groupe d’officiers patriotes, dans mon texte, présentait ses excuses à tous ceux qui ont pris au sérieux le contenu d’un document qu’elle reconnait avoir publier la veille, mais hélas à l’issue d’une séance de beuverie. Ce groupe dit tout son regret et appelle à soutenir la candidature prochaine du président de la Boad, le docteur Yayi Boni. Sans blague ! Lorsque Charles eu parcouru la copie que je lui tendis à la fin, il éclata d’un rire si irrépressible que ses yeux déjà naturellement rougis, laissèrent couler des larmes. Il saisit ensuite le texte sur son ordinateur portatif puis me promit que son homme de main du moment, Yacinth Tchobo me ferait signe dès que les tracts seraient sortis de ses presses. Je connaissais en effet quelqu’un de suffisamment zélé pour le yayisme, pour prendre le risque d’en assurer la distribution. Surtout que le lieu retenu pour recevoir les tracts n’étaient ni plus ni moins... la devanture de l’Etat-Major Général des Forces Armées Béninoises ainsi que l’entrée principale du camp Guezo. Des lieux où sont postées en permanence des sentinelles ! La personne que je jugeai assez motivée pour cette mission folle était Macaire Johnson. Je l’avertis aussitôt que nous devrions nous retrouver à deux devant l’imprimerie du Matinal au bord de l’artère pavée en face de l’église St Michel, à une heure que je lui indiquerais. Puis je remontai à Sikecodji au siège du journal "Le Progrès". Quand Yacinth me fit signe, il était presque 1 heure du matin. Je fis signe à Macaire qui partit de Akpakpa Pk6. Nous nous rejoignîmes à St
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Michel, à l’imprimerie du Matinal où je lui expliquai la mission. Il empoigna le lourd colis, le disposa entre les jambes sur sa moto Mate 80 un peu fumante et disparu dans la nuit cotonoise. Je remontai directement sur Calavi. Je ne me rappelle pas avoir parlé de cette action folle avec Yayi. Si nous l’avions associé, c’est sûr que nous n’aurions rien fait. Non pas qu’il eut fait preuve de quelque vertu que ce fut. Mais il n’aurait jamais eu l’audace de l’autoriser. Dans certaines situations en effet, point n’est besoin de requérir l’aval du leader pour certaines actions de barbouze. Ça ne marche presque jamais.
Aujourd’hui nous sommes à 48 heures de la première grande sortie officielle de Yayi. C’est surtout le moment de faire un inventaire exhaustif de nos hommes sur le terrain. C’est maintenant que tout commence.
*Tibo*
*Mémoire du chaudron* (32)
Même si l’argent ne crée pas un courant de sympathie durable en politique, son rôle y est si fondamental qu’en manquer à certaines étapes d’une aventure de conquête du pouvoir peut se révéler, ni plus, ni moins qu’une faute mortelle. Il en sera encore ainsi aussi longtemps que vivra notre système politique actuel avec l’élection du président de la République au suffrage universel direct. La femme la plus vertueuse du monde se méfiera toujours instinctivement des avances d’un gueux. Tout autre discours ne serait qu’hypocrisie pour berner des imbéciles. Yayi ne l’ignorait pas. Et même s’il passait une partie de nos rencontres à faire un travail psychologique sur le petit groupe de compagnons que nous formions autour de lui dans le milieu chrétien évangélique sur le nécessaire détachement vis-à-vis de l’argent, nous savions tous que le moment de la vérité ne tarderait pas à sonner. Cependant,
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avec le recul qui est le mien aujourd’hui, je me demande si ses difficultés à financer, comme cela se devait, nos activités, n’étaient pas la raison première de l’humilité dont il faisait preuve à notre égard, car dès qu’il fut plus tard en mesure de financer et de faire marcher qui il voulait, des noms comme Briga Bruno, Dogo Pascal, Loko Serge, Alagbe Dieudonné, Bovis Macaire, Glin Laurent, Chabi Sidi Abdel Kader, Togbe Euloge... semblèrent ne plus rien lui rappeler. C’était pourtant avec eux que nous semâmes, à mains nues, par temps de soleil et par temps de pluie, les graines du yayisme dans le milieu évangélique à travers le pays. C’étaient eux, les compagnons dont il ne voulait jamais se séparer pendant que les premières résistances apparaissaient comme en 2003, lorsque Joseph Sourou Attin, alors ministre des travaux publics et des transports du Général Mathieu Kérékou, refusa de nous donner accès à la salle de conférence où nous avions prévu organiser une conférence-débat sur le thème " La place du chrétien dans la vie économique de sa nation" et dont le seul orateur était opportunément Yayi Boni. Le ministre Attin était pourtant un fonctionnaire de la Boad en détachement. Il était pourtant chrétien évangélique actif. C’est dire les montagnes que durent déplacer quelques fois ces noms qui resteront dans l’oubli pendant les dix années de règne du "frère Yayi". Je les ai cités ici exprès pour motif personnel de justice, sachant qu’ils ne vous diront rien, ceux qui l’affublaient des épithètes les plus abjectes étant devenus les principaux animateurs de la dévotion évangélique quotidienne à son domicile.
L’énergie de la conviction en politique a donc, comme je le disais plus haut, ses limites si le nerf de la guerre faisait durablement défaut. Et le premier à mettre les pieds dans les plats face au discours ascétique de Yayi, fut Rachidi Gbadamassi. Un des premiers soutiens politiques ouvertement affichés de Yayi, Rachidi Gbadamassi qui venait d’infliger une historique humiliation électorale à Ousmane Batoko dans la course à la mairie de Parakou en 2003, comprit très vite toute la caution morale et technique que pouvait représenter pour lui ce grand-
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frère, président de la Boad, et dont les ambitions présidentielles se murmuraient déjà. Cela tombait d’ailleurs très bien puisque l’institution sous-régionale venait de valider le financement d’un vaste projet de rénovation de la voirie de Parakou. Gbadamassi, en ces moments-là, fit tant de zèle à chaque descente de Yayi dans la cité des koborou pour un lancement de pavage de tronçon ou une énième visite de chantiers, que personne ne comprit son brusque renoncement au yayisme après seulement un an de lune de miel avec l’homme de Tchaourou qu’il avait pourtant présenté à tous ses lieutenants du quartier Bâ-Ouèra de Parakou, comme son choix pour 2006, au cas où le général Mathieu Kerekou déciderait de quitter le pouvoir. Il se faisait que l’homme politique Rachidi Gbadamassi comprenait mieux que son " grand frère " Yayi, le langage politique que parlaient ses électeurs de Parakou. Son exposition aux côtés du président de la Boad lui avait coupé de nombreux robinets financiers chez tous les autres dinosaures de la classe politique nationale. Le plus cocasse dans l’affaire, c’est que le maire de Parakou repartait toujours de chez Yayi, la tête pleine de promesses et de théories, les poches désespérément vides. Intolérable ! Il finit par s’en ouvrir à Yayi, comme cela sied à un vrai connaisseur des moeurs politiques du pays. " Président, nous avons besoin d’argent pour entretenir le terrain. Je sais que vous n’en avez pas. Alors voici ma proposition : autorisez-moi à aller solliciter quelqu’un que je connais très bien et qui peut beaucoup nous aider. C’est Patrice Talon ". Le maire de Parakou se serait-il, malgré la réponse évasive de Yayi, rapproché de Patrice Talon ? Toujours est-il que le refroidissement puis la rupture inattendue de son soutien au président de la Boad, tenaient en partie des écarts d’approche que les deux hommes avaient du rôle de l’argent dans la gestion d’une carrière politique. Mais a posteriori, on peut dire que Rachidi Gbadamassi, en évoquant la solution Patrice Talon déjà en 2004, avait eu tort d’avoir trop tôt raison. Une fois hors de l’orbite Yayi, il roula tour à tour dans la farine Bruno Amoussou à qui il promit l’électorat de Parakou, Séverin Adjovi à qui il poussa l’humour cynique jusqu’à remettre les clefs de la ville, puis enfin
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Adrien Houngbedji à qui il offrit un meeting avec bain de foule mémorable au stade municipal de la cité des kobourou.
Il ne vécut l’élection présidentielle de 2006 que depuis l’enceinte pénitentiaire de Natitingou où l’envoya la scabreuse affaire de l’assassinat du juge Coovi. Mais on peut l’aimer ou pas, il avait vu avant tout le monde, la thérapie au problème qui rongeait le yayisme et qui se révèlera avec une extrême acuité à l’occasion de l’installation du bureau et des points focaux départementaux du bureau central intérimaire, BCI, dont Moïse Mensanh était le président, Benoît Degla le trésorier et Edgar Soukpon le secrétaire général.
Nous étions en 2005, à un an des échéances électorales de 2006. L’urgence de fédérer les énergies jusque-là dispersées, se faisait plus que jamais sentir. Il était question de regrouper toutes les forces politiques yayistes opérant sur le terrain dans une grande structure faîtière qui sera le soubassement politique de la campagne électorale du candidat Yayi. Les travaux eurent lieu au quartier JAK à Akpakpa, à la salle des fêtes " Les Hortensias " située dans le vaste domicile de Francis da Silva. C’était surtout un défi organisationnel car les délégués, venus des quatre coins du pays devaient être hébergés et nourris. Au plan strictement des activités, les assises posèrent d’emblée les bases de ce qui sera plus tard FCBE, Forces Cauris pour un Bénin Émergent. Entre autres points focaux départementaux désignés, il y avait Michel Sogbossi pour le Couffo, Bernard Degbe assisté de Jean-Pierre Ezin et Mathurin Nago pour le Mono, Patrice Lovesse et Judes Aïbatin pour le Zou, Codjo Atchode et André Dassoundo pour les Collines, Debourou Djibril,Théophile Babalolla pour le Borgou, appuyés par de jeunes virtuoses aux crocs déjà acérés comme Gildas Aïzannon. Il y avait Bani Samari pour l’Alibori, Emmanuel Tiando et Madame Dafia pour l’Atacora, Ahamed Akobi assisté de Wallis Zoumarou, Soumanou Toleba et Garba Foulera pour la Donga, et Rogatien Akouakou assisté d’une escouade d’activistes dont Souleymane Naïmi, Oussou Christophe
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au surnom évocateur de "Babassa", Justin Adjovi, Macaire Johnson pour le Littoral, Alexandre Hountondji, le magistrat Honorat Adjovi et Da Matha Santana pour l’Atlantique, Anani Abimbola et Robert Tagnon pour le Plateau, Simplice Codjo et Dominique Takpodji assistés de Hélène Kêkê pour l’Oueme. A tous ces noms il faut ajouter les fortes individualités féminines comme mesdames Olga da Silva, Grâce Lawani, Claude Olory- Togbe, Madame Denise Houngninou, Madame Satchivi, Madame Zoumarou, Madame Bio Sawe. Puis vint le moment des comptes. Sur un budget prévisionnel d’une centaine de millions pour la désignation et l’installation de ces points focaux, nous en avions à peine mobilisé le cinquième. Les délégations veneus de loin étaient bloquées dans leurs hôtels dont nous n’avions pas les moyens d’honorer la note. Les espérances placées en un sursaut d’orgueil du candidat s’effondrèrent. L’angoisse et la crise des nerfs étaient palpables chez les organisateurs. Il fallait parer au plus pressé. La coque du navire craquait. Le naufrage était imminent. Pour la première fois, je vis Tunde hors de lui-même. Francis da Silva, d’ordinaire si maîtrisé, laissa éclater son exaspération en petit comité : " s’il ne peut pas boucler ce budget, alors ce type ne peut pas être président de la République. Nous avons perdu notre temps" avait-il lâché, au bord de l’infarctus. Mais ce n’était plus le moment des états d’âme. Il fallait trouver un recours, un mécène, n’importe quoi. Le fameux nom Patrice Talon réapparut...
A deux jours de cette cérémonie de déclaration de candidature, les choses paraissaient moins compliquées, côté financier. Rachidi Gbadamassi était en prison. Mais son flair avait eu raison de toutes les pudeurs. La cérémonie s’annonçait belle. Elle s’annonçait grande. Elle s’annonçait surtout historique.
*Tibo*
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*Mémoire du chaudron* (33)
Supputons un peu. Les élections présidentielles de 2006 auraient- elles connu cette issue si Yayi et Talon avaient fait chemin deux ou trois ans plus tôt ? Mon avis est négatif. Car les deux hommes se seraient découverts et le duo se serait disloqué. Alors je retourne la question autrement : Yayi aurait-il triomphé dans cette compétition s’il avait eu plus tôt les moyens de son indépendance financière ? Là encore ma réponse est négative. Car il aurait vite montré les tares qu’il présenta plus tard dans la gestion du pouvoir et aurait suscité méfiance et rejet. Alors la conclusion qui sied à mon avis est celle qui veut que le pouvoir d’État soit d’appel divin. Et dans ce Bénin si mystérieux et si spirituel, pays aux milles rois mages, vous êtes vite repérés par l’une des nombreuses tours de contrôle spirituel lorsque vous êtes porteurs de cet appel. La première tour de contrôle qui capta avec précision le faisceau de lumière sur Yayi en fin 2002, fut le lobby libanais conduit en ce temps par le patriarche Feu Assad Chagoury. La soirée d’échanges et de partage à laquelle il convia Yayi, en compagnie de quelques- uns de ses compatriotes, était plus pour lui dire "nous avons vu ton étoile". Aussi, la mise en place spontanée autour de lui d’un comité de vieux sages aux yeux perforants dès la même année et constitué du président Émile Derlin Zinsou, de son frère René Zinsou, de Albert Tevoedjre et de Moïse Mensanh, avait, à mon avis, plus à voir avec l’irrationnel. Il en va ainsi du pouvoir d’État ici. Si vous en êtes porteurs, cela se sait dans certains cercles. L’expérience qui fut la mienne sur le chemin du pouvoir aux côtés de Yayi Boni, m’en a donné une conviction définitive, même si je reconnais que ce genre d’assertion ne doit pas avoir sa place dans l’espace public et le discours officiel comme commença malheureusement à le faire le président Yayi juste après sa prise de pouvoir. Car alors on se retrouve dans une vision de monarchie de droit divin alors qu’on a été régulièrement élu par des instruments démocratiques modernes. La responsabilité dans ce cas de l’entourage d’un chef d’État est déterminante. Il faut contre vents et marrées, l’aider à continuer par se sentir homme,
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citoyen et non démiurge, thaumaturge ou "messikoï". Je sais cet exercice très risqué et périlleux dans des environnements du pouvoir marqués par les intrigues, les coups bas, la jalousie et la méchanceté toujours gratuite. Mais il faut des " malio" pour indiquer au Egoun goun enivré par le roulement endiablé du Talking-drum, les limites à ne pas franchir et lui rappeler surtout qu’à la fin des festivités, il devra se déshabiller des oripeaux flamboyants et si craints du revenant et retrouver sa famille comme un homme ordinaire.
Ma marche aux côtés de Yayi n’était pas calculée. Avec les compagnons des temps d’espérance, nous avions entamé la chasse à un gibier sans trop savoir à quelle sauce sa chair se mangerait, sans savoir le type de vin qui l’accompagnerait le mieux, sans rien savoir du spiritueux qui ouvrirait ce genre d’agape. Avec lui sur les infinis chemins du Bénin, je ne m’étais jamais posé la question sur ce qui me reviendrait à l’arrivée. Et je vois encore aujourd’hui certains de ces compagnons continuer d’assurer péniblement leurs loyers et leurs différentes charges familiales à Godomey- Togoudo, tout comme s’ils n’avaient pas fait de bonnes études sur le campus universitaire d’Abomey-Calavi, tout comme si Yayi qui les appelait par leurs prénoms n’avait jamais été président de la république.
Dans cette Mercedes à immatriculation diplomatique dont le confort intérieur me suffisait comme récompense, nous avions sillonné les grandes et petites agglomérations du septentrion. J’ai souvent frémi de bonheur en contemplant ce paysage tantôt désolé et lunaire, tantôt accidenté et escarpé, au nord de Natitingou, lorsque nous rendions visite au vieux Colonel Adolphe Biaou dans son orphelinat où il se battait les mains nues pour redonner espoir à une trentaine d’enfants déshérités. J’ai aimé ce décor de savane arborescente lorsque nous debarquâmes dans la ferme de Malam Idi pour une "visite de courtoisie" sur la route de Bembereke. Parfois les voyages étaient calmes et studieux. Yayi se réfugiait dans ce cahier de cent pages dans lequel il recevait ses
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cours de baatonu à domicile. Il s’y était engagé avec rage depuis qu’une attaque malveillante circula dans le septentrion, l’accusant de ne rien comprendre à la langue. Il perçu mieux que nous tous le côté pernicieux de cette accusation à un moment où la disparition de Saka Saley et de Saka kina mettait cet électorat à sa portée. Soit près de la moitié de l’électorat totale du septentrion. Un peuple fier dont personne ne pouvait présager du comportement électoral après le départ du général Mathieu Kerekou. Un peuple dont la frustration après le long règne du vieux kameleon s’exprimaient déjà par les résultats audacieux qu’un candidat comme Saca Lafia obtint face à l’homme de kouarfa aux présidentielles de 2001 rien qu’en maniant le discours de la fierté identitaire face au "Patriarche somba" qu’il accusait lors de ses meeting de proximité d’avoir bloqué et par complexe d’infériorité, pendant près de trois décennies, l’émergence de tous les cadres baribas. Kerekou le lui rendit d’ailleurs bien en le traitant publiquement de " bouvier ". Un trait d’humour caustique que ne comprirent que ceux qui maîtrisaient la sociologie bariba. Traiter en effet un bariba de bouvier était la pire des injures qu’on pouvait lui faire. Les princes baribas ne faisant garder leurs troupeaux que par les peuhls qu’ils considéraient au mieux comme des tâcherons " gando" et au pire comme leurs esclaves. Mais voilà donc que le très fier prince bariba Saca Lafia était... vétérinaire, c’est à dire médecin-traitant des bœufs. Sacré Kerekou !
Yayi savait que rien n’était garanti du côté bariba et que les blagues séculaires entre nagots et baribas ne seraient pas suffisantes pour déclencher l’enthousiasme de ce peuple autour de sa candidature, lui un nagot. Il fallait donc prendre le taureau par les cornes. Il fallait audacieusement se revendiquer bariba. Et pour cela, l’argument était à portée de mains. Sa mère n’était-elle pas bariba ? Eh il fallait l’exploiter à fond. Mais comment s’y prendre alors que lui-même ne parlait pas baatonu ? Retour au cahier. Humblement. Avec comme enseignante, la petite "Dado", une de ses nièces baribas qu’il fit descendre sur Lomé et dont la jeune
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soeur "Zouberath" occupera plus tard l’actualité dans l’affaire de tentative d’empoisonnement. Nous y reviendrons sans doute. Mais certains baribas ne restèrent pas dupes sur la manœuvre de Yayi. Et s’ils adhérèrent de façon compacte à sa candidature, c’était plus par réalisme que par reconnaissance identitaire. Car pour les baribas, il y avait bariba dans bariba.
En remontant ce soir sur Calavi, je repensais à tout ce parcours qui était le mien, jeune trentenaire, plongé directement dans l’antichambre de la conquête du pouvoir d’État. Nous étions finalement à la veille de cette grande cérémonie de déclaration de candidature. Toute la journée, notre siège a fourmillé de monde et d’activités. Fatigué, je remontais doucement me reposer avant demain, le jour "J". A la hauteur de Calavi, mon téléphone sonna. C’était Yayi. Je descendis de l’asphalte aux rebonds dentelés qui était faite à l’époque en une seule voie." Tiburce, me dit-il d’une voix pleine de précaution mais aussi de déception. Le discours que tu me proposes-là, je n’y comprend rien. Je ne peux pas lire ça là demain". " Discours ? Moi ? Quel discours ?" Fis-je, totalement surpris. " J’ai demandé qu’on te dise de me faire une proposition de discours, mais ce que j’ai sous la main là, c’est pas à la hauteur. Je vais devoir réécrire. C’est pas grave..."
Je n’avais jamais entendu parler de ce discours. Quelqu’un venait de me porter un coup décisif. Et les effets seront durables. Très durables.
*Tibo*
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*Mémoire du chaudron* (34)
Je commence cet épisode de mes chroniques en disant ceci à mes frères et anciens confrères journalistes : il n’y a strictement aucun avenir pour vous auprès d’un homme au pouvoir si vous ne pouvez pas vous présenter autrement que "journaliste". Dans ce métier certes noble, mais où l’indigence matérielle pouvait parfois induire la disette morale et éthique chez certains de nos confrères, votre ascension vous exposera très vite à l’aigreur et à la jalousie de ceux qui ne comprendront jamais pourquoi c’est vous et non eux. Et même s’ils sont minoritaires dans la corporation, l’enzyme de leur venin sera suffisamment puissant pour vous mettre sur le grille et transformer votre séjour dans l’antre du pouvoir en enfer. C’est aussi que le titre de journaliste, dans ce milieu, tel que je l’ai connu signifie à peu près " un truc en attendant mieux ". Dans ces conditions, un titre de conseiller à la communication du président de la République devient le maximum imaginable que l’on puisse vous donner. Il s’agit évidemment d’une vue totalement erronée, injuste et frustrante.
En raccrochant donc le téléphone ce soir-là avec Yayi, un sentiment d’indignation, puis d’humiliation m’envahit. Je savais que Yayi avait une mémoire émotionnelle assez rigide et que la première impression que vous lui laissez, restait durablement même si les causes étaient démantelées. C’était la première fois qu’il me sollicitait pour un genre d’exercice aussi sensible que la rédaction d’un discours. Mais puisqu’il n’avait déjà jugé utile de me le demander directement, un intermédiaire dont j’ignore à ce jour l’identité, ne me trouva pas à la hauteur de la tâche. Je n’étais après tout qu’un journaliste, c’est à dire "un truc en attendant mieux". Les choses étaient désormais sérieuses et il fallait solliciter quelqu’un à la hauteur. Un ou deux coups de fil plus tard, j’appris que l’auteur de la proposition de discours était l’éminent professeur de lettres qu’on ne présentait plus, en l’occurrence Roger Gbegnonvi. Vérité ? Intox ? Toujours est-il qu’à ce moment
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précis, rien ne tenait face à mon amour propre blessé. Je n’étais certes qu’un journaliste, c’est à dire " un truc en attendant mieux ", mais je savais que je n’avais à rougir devant personne dans le maniement de la plume. Ceux de mes anciens camarades de classe au CEG1 de Parakou dont je sais qu’ils sont très nombreux à suivre mes chroniques, savent que comme eux, je suis passé par de bonnes mains. Je pensai à Blaise Djihouessi qui découvrit la flamme de la prose en moi et l’entretint avec passion et amour. Je pensai à Louis Tambamou qui m’insuffla la soif inextinguible de la littérature classique. Et que dire de Félix Dossou qui, en Première et en Terminale au lycée Houffon d’Abomey fit pendant longtemps de ma note en dissertation au baccalauréat session 1993, un sujet de fierté personnelle ? Mes camarades de classe savaient que si mes professeurs donnaient si souvent lecture publique de mes copies de composition en français et en philosophie, ce n’était pas tant parce que j’étais un génie. Mais j’avais appris à faire parler mon âme, sans enflure ni pédantisme. Je n’étais pas un technicien froid de la langue, je m’efforcais à en être un musicien, de sorte que la symphonie de ses cliquetis insonores me rendait plus heureux que la récitation de règles d’orthographe et de grammaire qui ne fut jamais ma passion, mais sur laquelle on me prenait rarement en faute. Plus tard, mes années universitaires furent passées dans l’insouciante compagnie de mes confrères de Radio Univers dont Hervé Djossou et Ahmed Paraïso pouvaient témoigner de notre passion commune pour le beau texte, les meilleures attaques et les plus belles chutes. Nous avions l’assistance débonnaire des aînés dans le journalisme comme Ange Hermann Gnanih et Georges Amlon. Cette génération d’étudiants passionnés que nous formions sous la houlette de Samuel Elidjah, Doucis Aïssi, Serge Prince Agbodjan et j’en oublie, étaient loin d’être les moins brillants dans nos différents amphithéâtres. Mon chemin rencontra ensuite un as du calembour , Édouard Loko, qui fut le seul patron que j’eus dans le journalisme, ce " truc en attendant mieux " dont l’image me collera à la peau tout au long de mon séjour à la présidence de la
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république. Je ne serai jamais en effet qu’un jeune journaliste. Surtout après le quiproquo de ce soir. Pourtant en ce début d’année 2006 et en cette veille de cérémonie solennelle de déclaration de candidature de Yayi, j’avais déjà un respectable BAC+ 5 depuis deux ans au Département de Géographie et Aménagement du territoire. Je parle du vrai BAC+ 5, à l’ancienne, obtenu en amphi, pas celui des nombreux Master commerciaux qui inondèrent plus tard les rues de Cotonou. Mais ça, peu de gens le sauront pendant le temps que je passai à la présidence de la république. Pour tout le monde-là, je n’étais qu’un jeune journaliste qui devrait déjà s’estimer heureux de se faire hisser Conseiller technique par la mansuétude du président Yayi. Certains jours, je me sentais vide, inutile, parvenu. Je n’entamai le long chemin de ma propre guérison que maintenant, quand un concours de circonstance me fit reprendre la plume et que votre enthousiasme, chers lecteurs, me fit reprendre confiance en moi. Je compris que l’ancien Tiburce ADAGBE était toujours là. Je m’en sens chaque jour heureux, grisé, réhabilité. Le pouvoir l’avait pourtant brisé.
Le professeur Gbegnonvi n’était pourtant pas n’importe qui. Ce tresseur habile des cordes de la rhétorique était une icône, un baobab. Mais en s’essayant à la rédaction de ce discours, il s’était simplement laissé piéger. Yayi, en voulant me confiant cet exercice, ne me faisait pas un honneur. Il savait qu’il fallait être chargé de tout ce qu’ensemble nous avions vécu, pour l’écrire. Mais quelqu’un jugea qu’il fallait mieux que le journaliste trentenaire que j’étais et qui exerçait un " un truc de métier " en attendant mieux. Le vieux Gbegnonvi eût pu être certainement mon professeur si je me fus inscrit en linguistique ou en lettres modernes. Mais sur ce discours il n’était pas à sa place.
Après une nuit passable, je me précipitai tôt le lendemain matin au domicile de Yayi à Cadjèhoun. C’était le jour "J". Ce fameux 15 janvier 2006 était enfin là. Il était matinal et cela se comprenait. Je le retrouvai dans le séjour en train d’échaffauder le plan de déroulement de la cérémonie. Il était seul et griffonnait sans arrêt
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sur du papier. Je compris qu’il avait bouclé l’affaire du discours et qu’il fallait passer à autre chose. Il avait un casse-tête à gérer avec ses lieutenants de la Donga. Le rôle de plus en plus visible que jouait Ahamed Akobi en étouffait déjà plus d’un parmi eux. Et pour calmer les esprits, il tenait à faire prendre la parole au cours de la cérémonie, à un autre : Soumanou Toleba. Il demanda mon avis et j’acquiescai mécaniquement, sans y réfléchir. Il demanda aussitôt qu’on l’appela. J’essayai de relancer l’affaire du discours, mais il changea plutôt de sujet avec " non non j’ai fini par comprendre ", et me demanda le point des préparatifs au niveau de la communication. Je ne savais pas ce qu’il avait compris, car durant les cinq années qui suivront, il ne m’associa à aucune activité à caractère intellectuel. Je portai ma camisole en bronze de journaliste, c’est-à-dire ce truc qu’on exerçait en attendant mieux. L’arrivée de Angelo Ahouanmagna au palais en notre sein en fin 2007 fut finalement une bouée pour moi. Il porta une partie de la croix " journaliste " avec moi jusqu’au Golgotha. C’était pourtant un homme particulièrement inspiré dans la création des concepts de communication. Mais lui aussi ne restera que journaliste. Didier Aplogan en parlera un jour... peut-être.
*Tibo*
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*Mémoire du chaudron* (35)
Ma première rencontre avec Didier Aplogan remonte au début de l’année 2005. C’était à l’occasion de la première réunion de ce qui deviendra plus tard la cellule de stratégies et de contacts, CST. Charles Toko le convia à cette séance qui eu lieu un soir à la Cité Houeyiho, au siège du cabinet d’études du professeur John Igue. Quelqu’un nous négocia une petite salle de réunion dans cette villa au bord d’une petite ruelle sans issue, à quelques encablures de l’actuelle antenne cotonoise de la télévision privée TV-Carrefour. Ce personnage au physique enveloppé et au timbre vocal écrasé qu’il savait aggraver pour prendre de l’ascendance sur son auditoire, n’avait rien d’un grand timide, contrairement à la première impression qu’il me donna au début de cette séance qui regroupait Charles Toko, Chabi Sika Karimou, Adam Bagoudou, André Dassoundo, Didier Aplogan et moi. L’ordre du jour de la séance était vague tout comme l’était la présentation que fît Charles du nouveau venu. Nous savions globalement qu’il gérait une agence de communication et "qu’il pourrait nous apporter quelque chose". Didier, heureusement, n’est pas un timide, et dans la présentation qu’il fit aussitôt après de lui-même, nous sûmes que l’agence qu’il dirigeait à Cotonou avait une dimension mondiale et qu’il était aussi représentant du magazine francophone pour adolescents " Planète Jeunes". Ce qui le caractérisait surtout, c’était ce langage direct qui bien souvent ne portait pas de gants. Ce langage qui mettra plus tard et si souvent Yayi sur la sellette, lui coûtera de régulières mises en quarantaine. Didier planta donc le décor ce soir-là dans un style qui me prit totalement de cours. "Dans mon métier, déclara-t-il, j’ai appris à vendre des produits et non des hommes". "Eh bien, voilà qui commence bien avec ce gros rond", pensai-je, agacé. Mais le développement que fit ensuite le nouveau venu ne manqua pas de pertinence, même si je comprenais mal le détachement qu’il affichait vis-à-vis de la dimension politique de notre séance. "Moi je ne fais pas de la politique, déclara-t-il. Et je suggère que votre homme soit vendu comme du Coca-Cola. Nous vendrons comme une marque, pas
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plus". Je ne savais pas ce que pensait Charles de toute cette théorie étrange mais je me rassurais en me disant que s’il l’avait invité à une réunion aussi sensible, c’est qu’il devait avoir une certaine confiance en lui. L’idée de vendre désormais Yayi comme du Coca-Cola m’amusa et me rappela des rumeurs qui courraient alors sur cette boisson séculaire dont je ne n’appréciais pas le grand rôt que sa consommation me donnait. Yayi fera-t-il rôter les Béninois ? Je retins in-extremis cette vanne que je voulais faire pour détendre l’atmosphère. Des gens obséquieux comme Chabi Sika n’y auraient rien compris. Mais tout de même ! Ce Didier faisait fort. Il poursuivit en posant la question fatidique que Charles et moi redoutions souvent chaque fois que quelqu’un que nous démarchions, décidait de jouer strictement sur la piste de la technicité. " Notre homme a-t-il les moyens d’une vraie campagne de communication ? ", demanda-t-il à cette petite assistance pétrifiée. Ah cette question ! Je cru bien l’avoir déjà entendue quelque part dans le bureau de Charles." Et c’est toujours lui qui envoie des gens qui posent ce type de question ", maugréai-je en silence. Heureusement, Didier, contrairement à Guidibi, comprit le lourd silence que nous lui opposâmes et proposa des solutions intermédiaires, en attendant que "notre homme ne sorte les sous". Puisqu’il n’y avait pas les moyens pour réaliser ce vaste sondage d’opinion qu’il proposait comme préalable à toute initiative, il fut décidé que chacun de nous se transforma en agent sondeur dès que le questionnaire que Didier se proposait de faire élaborer par ses collaborateurs serait prêt. Les résultats de ce sondage d’opinions que nous nous retrouvâmes quelques semaines plus tard pour analyser et commenter, était plutôt riche et digne d’intérêt. Nous avions une perception par les sondés des principaux candidats potentiels à cette présidentielle que confirmeront les urnes un peu plus d’un an plus tard. La première leçon heureuse issue des résultats de cette enquête d’opinions était que les Béninois ne perçoivent pas les élections présidentielles de 2006 comme une confrontation entre le nord et le sud du pays. La deuxième leçon heureuse pour nous, c’était que la classe politique
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ne leur inspirait plus aucune confiance. Prenant un à un les potentiels candidats, ils trouvaient Bruno Amoussou rusé et pas rassurant, Adrien Houngbedji instable et comptable de l’échec de Nicephore Soglo en 1996. Ils trouvaient Lehady Soglo sans envergure et fils à papa, Severin Adjovi apparut comme un homme d’affaires, or ils ne voulaient pas d’homme d’affaires au pouvoir. De façon surprenante, Idji Kolawole était crédité d’une bonne côte de confiance, mais trainait comme un boulet, son image d’acteur du pouvoir Kerekou. Cette bonne côte était sans doute liée au fait qu’il était président de l’Assemblée nationale au moment de l’administration du questionnaire. Si Yayi paru gagnant de cette enquête, la position des enquêtés sur sa personne reste assez mitigée. La majorité estimait ne pas bien le connaître, même si son profil de banquier du développement emportait leur adhésion. La grande conclusion du document, c’est que notre candidat était vendable. Mais quand Didier sortit sa stratégie, solidement chiffrée en CFA pour vendre son " Yayi-Coca-cola" et qu’il ne trouva personne pour casser la tirelire, il disparut. Je ne le retrouvai que plus tard au siège de Campagne de Bar Tito, quand Charles le fit revenir pour la séance de validation du logo de notre candidat que nous eûmes avec la présence active de Patrice Talon. Mais les résultats de cette enquête commanditée des mois plus tôt, nous imposait déjà le changement comme thématique incontournable de la présidentielle de 2006.
C’est donc ce même Didier qui se retrouva aux manettes de la conception des affiches géantes qui décoraient avec énergie et puissance l’auditorium du palais des sports en ce jour, 15 janvier 2006, jour "J", " D-Day" comme le disent les anglais. Quand de Cadjehoun, Yayi m’envoya faire un tour pour prendre le pouls de la situation, je trouvai avec émerveillement un hall déjà plein à craquer a 11 heures, pour une cérémonie de déclaration prévue pour 16 heures. J’y retrouvai Hubert Balley dégoulinant de sueur. C’est à lui que Didier qui ne se voit jamais dans les seconds rôles, confia la tâche de l’affichage. Et on pouvait dire que ce créneau allait mieux à Hubert Ballet qui, revenu échaudé du Gabon,
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s’essaya à plusieurs activités dont la location de véhicules, mais un succès éclatant. C’était un homme chaleureux, cet Hubert dont la compagnie m’était plutôt agréable. Le ball du palais des sports était plein à craquer et pour gérer le flux continu des militants qui venaient à pieds des quartiers les plus lointains de Cotonou et environ, il fallut bientôt faire installer des bâches avec écrans téléviseurs dehors sur l’esplanade jouxtant le hall. Les choses s’annonçaient très bien au stade, mais se compliquaient à Cadjehoun. Un candidat annoncé pour les présidentielles de 2006 et dont Yayi avait personnellement négocié le retrait de la candidature, se rebiffait. Edgar Alia qui était pourtant prévu parmi les orateurs de ce soir, menaçait à nouveau de se porter candidat si certaines nouvelles exigences qu’il venait de faire parvenir à Yayi n’était pas prises en compte. C’était désormais une question d’heure pour l’avoir ou le perdre. Deux à trois heures pour céder ou résister à un chantage politique odieux.
*Tibo*
*Mémoire du Chaudron* (36)
Que tous les amis et frères qui, de bonne foi, ont pu se sentir mal à l’aise après la métaphore utilisée dans l’épisode 33 de mes chroniques et parlant des Egoun goun, reçoivent ici toutes mes excuses. L’intention n’était pas malsaine. Salut fraternel. On se tient et le récit se poursuit.
15 Janvier 2006. Le soleil, de ses rayons impitoyables, dardait la ville de Cotonou. Telles des fourmis ébouillantées dans leurs trous, hommes, femmes et jeunes déferlaient en un flot incessant sur le stade de l’amitié de Kouhounou, aujourd’hui stade Général Mathieu Kerekou. Le hall du palais des sports affichant complet depuis 11 heures, des bâches et de nouvelles chaises furent déployées dans l’urgence au dehors, sur l’esplanade. Des baffes
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gigantesques disposées sous les bâches, relayaient en boucle les chansons que nous avions compilées pour la campagne et dont les supports audio, tirés en plusieurs milliers d’exemplaires, devaient être mis en circulation à l’issue de la cérémonie de déclaration de candidature. Et pour maximiser l’effet et la portée de ces chansons, nous avions dressé méthodiquement une liste des tenanciers de bars et des électroniciens plus communément appelés "dépanneurs" qui seraient d’accord pour jouer à longueur de journées nos CD, contre intéressement. Et il faut dire que la moisson fut si grande que beaucoup d’entre eux, suppliaient juste pour avoir un CD.
L’idée d’impliquer les artistes si puissamment dans cette campagne électorale, vient de Charles Toko. Nous en discutâmes une première fois au début de l’année 2005. Il m’exposa son idée de façon si convaincante que je me demandai comment personne n’y avait pensé avant nous. Le premier développement qu’il me fit concernait le milieu bariba dont chaque village disposait d’un orchestre de musique moderne d’inspiration traditionnelle. Ces orchestres qui occupaient une place centrale dans la vie des communautés pouvaient en effet se transformer en de puissants instruments de communication dans ces milieux, surtout les vocalistes qui avaient développé au fil du temps une lyrique d’une grande finesse. Ils savaient parler aux leurs comme personne d’autre ne le pouvait. Et quand le frétillement de la guitare solo, si caractéristique de ces rythmes, envahissait l’espace et les esprits, quand le batteur donnait la cadence avec des appuis vigoureux et saccadés sur la grosse caisse accompagné des roulements cristallins des cymbales ; tout bariba vivait inévitablement ce transport de l’esprit dans un univers où tout devenait oui et amen. Ces orchestres demeurent à ce jour de véritables phénomènes de sociétés propres à cette aire culturelle, donnant en héritage au patrimoine national, des paroliers de génie dont le plus célèbre est Orou Karim. Charles proposa qu’on intègre tous ces orchestres dans notre stratégie de communication. Et c’était une proposition de génie car, à quoi servait-il de dépenser toute son énergie dans
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l’occupation des unes des journaux à Cotonou dans un pays majoritairement analphabète alors qu’une seule chanson allégorique en vernaculaire suffirait pour vous faire accepter ou rejeter par une communauté entière ? C’est cette idée qui fut ensuite élargie à tout le pays et qui donna cette compilation d’une dizaine de titres qui allaient bientôt révolutionner la communication politique sous nos cieux.
Si au palais des sports l’ambiance était euphorique, il n’en était pas de même à Cadjehoun. Edgar Alia montait toujours les enchères. Si Yayi voulait l’avoir à ses côtés tout à l’heure et pour la campagne, il devait s’engager, sur papier, à lui donner en cas de victoire, un ministère régalien. Il devait en outre lui assurer une autonomie de fonctionnement durant toute la pré-campagne et la campagne. En d’autres termes, le président d’Humanité Bénin exigeait de fonctionner en dehors de toute la superstructure politique mise en place déjà. Il voulait faire valider son budget de campagne et exigeait subtilement qu’on lui confiât à lui seul toute la zone de Savalou et environs. Il était déjà quinze heures et Edgar Alia ne lâchait pas prise. Yayi le prenait longuement au téléphone puis raccrochait, impuissant, avant de demander qu’on relança son numéro. Cette situation inattendue irritait au plus haut point André Dassoundo et certains de ses amis de la cellule de stratégies et tactiques présents. Ils revenaient de la CENA où le dépôt définitif du dossier de candidature avait eu lieu et entendaient faire le cortège avec le candidat jusqu’au palais des sports. Mais voilà que Edgar Alia qui n’avait jamais été des leurs, prenait tout le monde en otage. Se passer de lui n’aurait rien changé à l’issue du scrutin, mais ce genre de réflexion est aisée, seulement à posteriori. Yayi ne voulait aucune faille des collines jusqu’au nord. Et dans ce contexte où un score serré n’était pas à exclure avec Adrien Houngbedji clairement identifié comme son principal challenger, il préférait ne prendre aucun risque. Il voulait Edgar Alia avec lui, même s’il fallait se plier à toutes ses exigences. Ce qu’il finit d’ailleurs par faire.
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Autour de 16 heures, le cortège de Yayi finit par prendre départ. La Mercedes à immatriculation diplomatique de la Boad n’était plus au nombre des véhicules de son parking. Pour la circonstance le comité d’organisation avait loué sur place une Mercedes presque identique. Yayi occupait seul la banquette arrière. Devant, assis à côté du chauffeur Tankpinou, son garde du corps, à l’aide de son téléphone portable, maintenait le contact avec le stade de l’amitié. Le cortège de trois véhicules roula à vitesse moyenne, tous les phares allumés. Mais alors qu’il finissait de négocier le rond-point au niveau de Cica-Toyota, un morceau de pavé trainant sur cette chaussée défoncée du côté du mur de la Ceb, percuta si violemment le carter de la Mercedes, que toute l’huile à moteur gicla en une grosse traînée sur l’asphalte dégarni. Il n’était surtout pas question de s’arrêter. Le chauffeur maintint son allure malgré le bruit désormais métallique du moteur. Lorsque le cortège franchit le grand portail du stade, l’effervescence fut telle que Yayi, grisé, voulut faire le reste du trajet à pieds. Mais il se ravisa face à la résistance de son garde du corps. Le cortège se fraya péniblement un chemin jusqu’à l’entrée principale du hall où se trouvait un groupe dérisoire de sécurité, monté par le colonel de gendarmerie à la retraite, Tchousso, et au sein duquel je fus ahuri de découvrir le gigantesque gabarit de... Macaire Johnson !. Ils firent de façon impeccable une ceinture de sécurité autour du candidat qui s’avança vers la bouillotte qu’était devenu l’intérieur de l’auditorium. Le chauffeur Tankpinou pût juste déplacer la Mercedes sur quelques mètres avant de couper le moteur pour l’éternité. Plus tard, un porte-chars passera la récupérer. Tout comme la Mercedes de la Boad à Abomey, ce moteur aussi avait coulé et avait donc définitivement rendu l’âme. "La guerre des choses dans l’ombre", dirait le prosaïque Gaston Zossou. Je restai dans le sillage de Yayi jusque dans la salle où son apparition provoqua un tel déchaînement de passion que le pauvre DJ qui chauffait la salle déjà depuis plus de deux heures, y laissa pratiquement ses cordes vocales. Yayi, excité, entreprit un tour de salle. Quand il eut fini et qu’il se fut installé, quelqu’un entonna
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l’hymne national, repris en choeur par une foule ivre d’espérance. A la fin de l’exécution de "l’Aube nouvelle", je me glissai dehors où déjà quelques journalistes me réclamaient, pas pour une interview. Chacun d’eux avaient son petit prétexte pour me signaler sa présence. Quelqu’un parmi eux poussa même l’étourderie jusqu’à déjà me réclamer une copie du discours de Yayi. C’était mon univers et je le connaissais bien. Je savais que le discours était la dernière de ses préoccupations.
Cela faisait à peu près trois quarts d’heure que je me tenais là debout sur l’esplanade au dehors, du côté de l’aire de jeu dédié au handball lorsqu’un tumulte suffisamment fort, me parvint depuis le chaudron de la salle. J’y accourus aussitôt. Quand j’entrai dans le hall, la foule extasiée scandait " bissé !", "bissé !". Puis une voix mélancolique, émouvante et fluette s’éleva, remplit la salle, pétrifiant les esprits. Il chantait en langue fongbe, sur un rythme reggae langoureux, une chanson que bientôt toute la foule déchaînée reprenait avec lui. L’instant était surréaliste, magique. La grâce avait touché la campagne de Yayi. Je reconnus sur le podium, le physique presqu’efféminé de ce jeune homme dont j’avais rejeté l’offre quelques semaines plus tôt à Bar Tito quand il refusa de faire comme tous les autres artistes en laissant une copie de son CD. Il s’appelait GG Lapino. Son tube intitulé " Yayi Boni " comptera pour plus de la moitié dans le succès de notre campagne dans les départements de l’Atlantique et du Littoral. L’histoire de sa présence inattendue sur ce podium, mérite d’être racontée, pour la postérité.
*Tibo*
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*Mémoire du chaudron* (37)
Debout à l’entrée de ce hall surchauffé, je voyais cette foule extasiée, déchaînée, vibrer à l’unisson avec le jeune artiste GG Lapino. Et quand Yayi se mit debout, balançant les deux mains levées à gauche et à droite, ce fut le délire. J’essayai surtout de capter le message de la chanson. Un appel sans ambages à voter Yayi qui serait la troisième issue entre deux belligérants qu’on imaginait aisément être Bruno Amoussou et Adrien Houngbedji. "Yayi Boni mi na zé" ce qui signifie "c’est Yayi le choix à faire ". Le refrain a l’avantage d’être court, concis et agréablement mis en mélodie, tous les ingrédients d’une excellente arme de communication politique. Lorsqu’il finit sa deuxième prestation, le public, insatiable, en réclama une troisième malgré l’effort de l’animateur pour passer à autre chose. Yayi mit fin à ce tiraillement passionné en autorisant d’un signe de main une nouvelle reprise de la chanson et en se mettant debout. Puis ce fut à nouveau l’effervescence dans la salle. La mélodie finit par s’incruster définitivement dans mon esprit. Mais je voulais, avant tout, savoir comment ce jeune homme s’était retrouvé là. J’avais vu la liste de passage des artistes prévus pour animer la cérémonie et je savais qu’il ne s’y retrouvait pas. Je voulais désormais tout savoir. D’où sortait-il ? Quel était le parcours de cette chanson avant et après notre rencontre à Bar Tito ?
Théodore Gaspard Gougounon à l’État civil, ce jeune artiste au teint clair, au physique efféminé et aux cordes vocales mélancoliques, était un produit des quartiers chauds de Godomey. En ce début d’année 2006, il avait déjà troqué tondeuses, ciseaux et peignes qu’il manipulait pourtant avec art dans son atelier de coiffure, pour le micro depuis quelques mois. Il avait déjà quelques chansons sulfureuses qui se jouaient en boucle dans certaines discothèques de Godomey et de Calavi. J’avais souvent entendu ce fameux titre "Dawe fon" qui enthousiasmait si souvent jeunes gens fiers de leur virilité et femmes frustrées, mais je n’avais jamais cherché en savoir plus sur l’auteur. Il affinera plus
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tard son art dans l’exploitation des thématiques bien en bas de la ceinture. C’est donc ce jeune coiffeur des zones chaudes de Godomey, au début d’une prometteuse carrière musicale qui eu l’initiative en 2005, alors qu’il ne connaissait personne dans le dispositif Yayi, de la chanson " Yayi Boni". La suite fut un chemin de combattant pour lui. Toutes ses tentatives pour approcher le président de la Boad dont le nom circulait déjà dans les milieux politiques furent vaines et se soldèrent par une grande frustration pour lui. Un de ses amis finit par lui parler d’un "gars de Yayi" résident à Togoudo et qu’on pouvait voir certains jours, traverser Godomey sur sa vieille moto Yamaha lourdement chargée de sacs de provendes pour ses élevages : Paulin Dossa. GG Lapino lui fit aussitôt écouter sa composition dont il laissa une copie. Paulin Dossa promit le faire écouter par Yayi, mais les contretemps s’enchaînèrent. Il sollicita le concours du gardien de Yayi à Cadjehoun, sans grand succès. Finalement, avec l’aide du garde du corps, il décida d’en parler au vieux chauffeur Tankpinou. Cette solution dans les milieux des réseaux de pouvoir rate rarement sa cible. Il est en effet plus avantageux d’avoir l’amitié et le soutien du chauffeur ou du domestique d’un Président de la République que de se tuer à rechercher le regard bienveillant de ses conseillers qui, malgré les titres, sont à certains moments aussi loin du " chef " que vous même. La proximité efficace et agissante avec un président de la république n’a souvent rien à voir avec un titre officiel. C’est que ce personnel est présent dans les grands moments de réceptivité du président. Je parle de ces moments où un homme, fut-il le plus puissant de la terre, fait attention au moindre avis, à la moindre réflexion qui se fait autour de lui. Ceux qui eurent cette sagesse des choses, battirent des carrières enviables. Une fois donc le CD de GG Lapino dans les mains de Tankpinou, le tour était joué. Pendant que Yayi regagnait Lomé après après un week-end à Cotonou, le chauffeur qui savait mieux que quiconque à quel moment du trajet son attention se portait sur le moindre détail autour de lui, lança le morceau dans le lecteur de CD de la voiture en diminuant
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paradoxalement le volume. On fait en effet plus attention à ce qui se chuchote qu’à ce qui se vocifère. Au bout d’un moment, Yayi demanda qu’on montât le volume. Ce que fit avec satisfaction le chauffeur. La mayonnaise venait de prendre. Il le fit rejouer deux à trois fois avant l’arrivée à destination puis demanda qui en était l’auteur. De fil en aiguille, le jeune artiste reçu la promesse ferme d’une rencontre avec le candidat potentiel à son passage suivant à Cotonou. Mais la tenue de cette promesse, à nouveau, se fit attendre en vain. Paulin Dossa décida alors d’envoyer GG Lapino à Bar Tito où, apprit-il, quelque chose se faisait pour les artistes. Je ne reviendrai pas sur cette rencontre que j’eus avec cet artiste au front ceint de banderole blanche et dont les contours des yeux me paraissaient soulignés à l’antimoine. Il me fit un effet antipathique et son refus de laisser une copie de son CD comme le faisait tout le monde n’arrangea rien. Il repartit comme il était venu, son CD en main. Je n’avais pas une idée glorieuse de tous ces jeunes artistes qui se transformaient parfois de façon outrancière le physique. L’art, selon moi, suffisait amplement pour plaider pour ou contre l’artiste. Et puis de toutes les façons, l’artiste que Yayi voulait voir dans son écurie de campagne, croyais-je, c’était Zenab Habib. Mais les quelques apparitions que fit son manager au physique de catcheur à Bar Tito, ne furent pas concluantes. Luc Dansou montait les enchères et les exigences tant et si haut, que nous décidâmes de le laisser à l’intérêt que, nous disait-il, l’état- major major de Adrien Houngbedji manisfestait pour son artiste. J’en fis d’ailleurs un compte rendu désespéré à Yayi qui, à ma grande surprise ne se démonta nullement. Il voulait avoir Zenab avec lui. " je gère moi-même ", m’avait-il dit finalement, plein d’assurance. Il ne l’aura finalement pas.
Quand vint donc ce 15 janvier, grand jour de sa déclaration de candidature, Yayi qui, malgré le caractère brouillon de ses initiatives intempestives, savait garder la suite dans les idées, fit passer par Paulin Dossa, le message d’intégrer GG Lapino dans la liste des artistes prévus pour chanter au cours de la cérémonie. Mais là encore le blocage fut total et hermétique. Le MC de
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cérémonie qui soupçonnait une manœuvre de l’artiste, refusa de le faire chanter. Il ne restait plus que deux options au jeune Théodore Gaspard Gougounon : rentrer définitivement chez lui avec son CD qui semblait être né avec la poisse, où attendre en spectateur. Sait-on jamais. Et c’est la seconde option qu’il fit. Lorsqu’après le tour de salle, l’hymne national et les slogans, Yayi se fut installé, il demanda aussitôt GG Lapino et exprima sa volonté de le voir chanter là, maintenant, immédiatement. Un peu contrarié, le maître de cérémonie réclama le fameux CD qu’il transmit au DJ. Puis le visage de notre communication bascula. Ce morceau irrésistible ensorcela les électeurs les plus indécis dans le Littoral et l’Atlantique. Ce morceau parla là où nous n’aurions jamais pu prendre la parole. Ce morceau installa durablement Yayi dans le coeur d’une couche d’électeurs souvent inaccessible : les jeunes mais surtout les rebuts de notre société. Lapino était des leurs, et puisqu’il orientait le choix vers Yayi, celui-ci devenait aussitôt un des leurs. Une nouvelle façon de percevoir et de concevoir la communication politique montait en puissance. Simplement par le fait d’une pierre rejetée, qui devenait la principale de l’angle, un coup de génie resté inégalé, un ange venu de l’enfer : GG Lapino... !
*Tibo*
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*Mémoire du chaudron* (38)
Après donc une deuxième reprise de cette aude envoûtante du jeune GG Lapino, le maître de cérémonie décida d’emblée de passer à autre chose. Le temps passait en effet et une série d’intervenants étaient programmés. Un représentant des jeunes, un représentant des femmes, des personnalités triées sur le volet, les représentants des différents partis politiques engagés derrière cette candidature puis, pour finir, le discours de déclaration de candidature. Conformément à la volonté de Yayi, c’est le docteur Soumanou Toleba qui prit la parole au nom de tous les jeunes. Ce qui ne manqua pas de susciter quelques haut-le-coeur du côté de quelques responsables de mouvements de jeunes yayistes qui n’avaient pas grand souvenir de son activisme en leur sein.
Ce choix imposé par Yayi ne manquait pourtant pas de bon sens politique. Il n’était en effet pas question de commettre la moindre erreur dans la gestion du département de la Donga qui devint l’objet de toutes les attentions depuis que celui qui était pressenti pour en être naturellement le leader, préféra une poursuite de carrière au Fonds Monétaire International à Washington, abandonnant sa troupe sans consigne claire. Une monumentale erreur politique dont les conséquences se feront sentir encore très longtemps. C’est vrai que quelques jours seulement après le départ de Abdoulaye Bio Tchane pour Washington, les leaders politiques de la Donga, sous la houlette d’Ahamed Akobi, avaient fait une sortie publique à la maison du peuple de Djougou, sortie au cours de laquelle ils déclarèrent leur soutien à la candidature de Yayi Boni. Mais deux prudences valent mieux qu’une, le candidat le savait très bien. C’est pourquoi, après avoir donné des rôles majeurs à Akobi dans l’organisation de son staff de pré-campagne, décida, par précaution, de calmer d’éventuelles frustrations chez Soumanou Toleba, cet ancien membre fondateur du Rassemblement pour l’Unité Nationale et le Développement, RUND de Idrissou Ibrahima. Et puis en terme image, ce serait une erreur tactique qu’aucun ressortissant de la Donga ne prenne la
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parole à un rendez-vous si fondateur. Il y avait certes Wallis Zoumarou qui ne marchandait pas son soutien à Yayi, mais sa carrière politique semblait sur le déclin après son long conflit avec le régime finissant de Kerekou qu’il n’eut de cesse d’affronter à travers son frère, l’ambassadeur Issa Kpara, mettant en permanence Sèmèrè sous tension. La Donga était enfin à surveiller de près à cause de son comportement électoral qui peut être très imprévisible. On n’oubliait pas en effet la mémorable raclée qu’infligea Nicephore Soglo au baobab Mathieu Kerekou à Djougou et environs lors des élections présidentielles de 1996. Un score électoral que certains analystes de l’époque s’empressèrent certes de mettre sur le compte de la présence aux côtés de Nicephore Soglo, de Paul Dossou, natif de Djougou, mais ce souvenir était à prendre en compte dans la pondération des hypothèses d’adhésion sur la seule base régionaliste à laquelle la Donga peuvait refaire la surprise de faire mentir. Et de façon générale, les dernières résistances qui s’observaient dans certains endroits du septentrion devaient recevoir un traitement chirurgical local et non une chimiothérapie générale et sans discernement qui pouvait provoquer des métastases. Nous savions par exemple que à Sinende, le colonel Soule Dankoro refusait obstinément de se mettre dans les rangs, dans l’Atacora. Nous devrions nous passer d’un jeune leader émergent comme Barthélémy Kassa, resté fidèle à l’aile du Fard-Alafia qui refusa de s’aligner derrière Yayi. La solution là par exemple fut de vider le Fard-alafia de sa substance. Dans l’Alibori, Issa Salifou et le maire de malanville, koumba Gadje entretenaient la rébellion électorale sur les bords du fleuve Niger, mais en plus des leaders d’opinion de ce département qui lui était acquis, Yayi savait qu’il pouvait compter sur une vague de sympathie à kandi et environs, les populations d’un certain âge gardant encore en mémoire, le souvenir de ce jeune professeur de mathématiques qui n’impressionnait pas seulement par sa moto Yamaha MB-100, mais surtout par sa capacité à donner ses cours sans fiches. Certains pousseraient la précision de la mémoire jusqu’à se souvenir de ce génie un peu brouillon qui trainait des
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traces de poudre de craie blanche sur les mains, les bras, les coudes et même parfois dans les cheveux qu’il gardait hauts et touffus. C’était en effet dans cette ville de Kandi que Yayi Boni exerça sa première mission d’enseignement. Et à l’heure de la mobilisation politique, des paramètres à priori anodins comme celui-là, peuvent jouer un rôle déterminant dans l’adhésion populaire. Il suffisait juste d’en faire une exploitation intelligente et appropriée. Nous fîmes d’ailleurs ce genre d’exploitation un à deux ans plus tôt au lycée Mathieu Bouké de Parakou, en réveillant et en entretenant un courant de sympathie et d’émotion autour d’une journée de retrouvailles des anciens de ce lycée, cérémonie qui fut fortuitement... ou presque, placée sous le parrainage de Yayi Boni qui, bien entendu y avait fait son cursus secondaire. La quête de l’électorat ne saurait être l’affaire exclusive des accords d’appareil avec le gotha politique. Il fallait attacher mille cordes à notre arc. Ce que nous avions fait amplement.
Les discours se suivaient dans ce hall du palais des sports qui avait désormais retrouvé une accalmie que rompait par intermittence le slogan " ...avec Yayi Boni ...ça peut changer, ça doit changer, ça va changer " suivi d’une salve d’applaudissements. Vint enfin le tour d’Edgard Alia dont Yayi ne pu jamais correctement prononcer le nom plus tard. Dans sa bouche en effet, ce sera toujours Edgar AliaS avec un "s" prononcé à la fin. Il y avait de ces noms qu’il massacrera ainsi tout le temps, malgré les habiles rectifications que nous lui apportions. Ce fut par exemple le cas de "Zinzindohoue" dont on n’entendait de sa bouche qu’un galop de syllabes. L’exercice devenait carrément périlleux quand il devait prononcer " Ahouanvoebla". C’était presqu’un petit aboiement que j’entendais alors et qui, plusieurs fois, faillit me faire pouffer de rire. Mais il ne le faisait pas exprès, bien entendu, même s’il ne faisait pas non plus beaucoup d’efforts pour corriger cette tare. Revenons donc à notre Edgar Alia. Quand il vint au micro, il réclama des applaudissements que le public lui offrit de coeur joie. Dans un
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discours qu’il prononça avec beaucoup d’emphase, il fit longuement les éloges de Yayi sur un ton tantôt grave, tant léger et enjoué. Il expliqua que ce choix était le seul qui s’imposait à tout patriote béninois. Ce choix, dit-il, était à faire sans égoïsme et petits calculs politiciens. Puis, il conclut en annonçant le retrait de sa candidature au profit du " cheval gagnant " Yayi Boni. La salle se mit à nouveau en effervescence. Edgar Alia lança le slogan deux ou trois fois avant de descendre de la scène. Ce discours m’amusa particulièrement. C’était comme si je n’avais pas été témoin quelques heures plus tôt de tout ce chantage politique. Mais dans le mercato politique qui démarra juste au lendemain de cette déclaration de candidature, j’en verrai de bien plus incroyables, comme celle dont je fus un témoin abasourdi entre Séverin Adjovi, Houdou Ali et notre candidat. C’était au domicile de Séverin Adjovi, à quelques encablures de l’aéroport.
*Tibo*
*Mémoire du chaudron* (39)
Il y avait une façon de lire et de comprendre l’obsession de Yayi à avoir Edgar Alia avec lui. N’oublions pas qu’en cette veille de sortie de scène du Général Mathieu Kerekou, un champ large de possibilités s’offrait certes à notre candidat certes, mais le terrain était parsemé de mines anti-personnel qu’il fallait savoir identifier et désamorcer avec adresse.
Tout lui était possible, mais en même temps la moindre faille dans ce château de cartes pouvait entrainer l’écroulement de tout l’édifice. Le cas de la géopolitique des collines à la veille des présidentielles de 2006 mérite qu’on s’y attarde un peu. Deux groupes socio-culturels composent cette aire géographique. Il s’agit des nagots et assimilés parmi lesquels il faut mettre les idaatcha et les ifè, puis les mahis dont la répartition sur l’espace du
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département n’est pas homogène. Si Yayi pouvait compter sur une adhésion naturelle et spontanée des nagots pour qui le slogan était " enfin notre tour", les mahis étaient à conquérir, même s’ils exprimaient une certaine bienveillance à son égard. Il y avait déjà, bien entendu, l’engagement sans faille de Benoît Degla que Yayi utilisait déjà comme un signal dans le nord des collines pour transcender le vieux clivage politique qui opposait les populations de Ouesse-centre essentiellement mahi à celles des autres arrondissements nagots de la commune, depuis le choix par le gouvernement marxiste révolutionnaire, de Ouesse comme chef- lieu de district. A l’avènement du renouveau démocratique, le comportement de l’électorat dans ce district rural devenu commune, a bien souvent épousé la démarcation ethnique entre ces deux populations. Une démarcation que seule la grande aura du général Kerekou réussissait à étouffer. Son départ en 2006 ouvrait donc une ère d’incertitude dans cette zone et l’hostilité très ouvertement affichée des leaders mahis comme Edmond Agoua et Jean Gounongbe à la candidature de Yayi était de la plus mauvaise augure. Il fallait par ailleurs intégrer le fait que les mahis, au nord du département des collines n’ont pas les mêmes réalités politiques que ceux de Savalou et environs. Il était en effet très malaisé de savoir si ces derniers se rangeaient dans la zone géopolitique Collines-Septentrion ou Fons et assimilés. La consultation des résultats des élections présidentielles de 1991, de 1996 et 2001 qui opposaient chaque fois Nicephore Soglo à Mathieu Kerekou, avec un clivage Nord-Sud très prononcé, avait montré un glissement progressif du vote des mahis de Savalou et environs vers le bloc géopolitique Colline-Septentrion. Un bon signal pour Yayi. Mais il fallait rester sur ses gardes, la proximité culturelle naturelle mahi-fon pouvant être réactivée à tout moment. Et c’est d’ailleurs ce que soupçonnait Yayi lorsqu’Edgar Alia commença son petit numéro chantage politique. Il soupçonnait une manœuvre de division orchestrée son challenger majeur Adrien Houngbedji qui, disait-on, aurait salarié depuis deux ans plusieurs dizaines d’élus locaux dans les collines et le
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septentrion. Une candidature de Edgar Alia, ajoutée aux trous d’air que constituaient déjà Edmond Agoua et Jean Gounongbe aurait un effet psychologique négatif dans le milieu mahi. Et Yayi l’avait bien compris. Même s’il fit preuve de génie politique en plaçant l’épicentre identitaire de sa candidature dans la zone bariba plus au nord, il savait très bien que son vrai centre de gravité politique était dans les collines.
D’ailleurs en lisant ces lignes, il se souviendra sans doute de l’indifférence de ces nombreux cadres baribas à Nikki en 2003, lorsque nous nous y rendîmes pour sa première gaani politique. Je me demande même si certains parmi eux n’avaient pas rigolé discrètement en voyant apparaître parmi eux, cet intrus sans invitation spéciale, dans ce "taco", tenue traditionnelle bariba, trop propre pour être authentique. Mais lui Yayi y était allé en conquérant. Il savait ce qu’il voulait. Et en cette mi-janvier 2006, à quelques semaines du démarrage de la campagne électorale, le peuple baatombou était aligné derrière lui. Son influence personnelle, son flair très aiguisé, ses fausses humilités, son opiniâtreté mais aussi les réseaux que Patrice Talon mit en branle dans les bassins cotonniers du nord, le plaçaient comme favori de la compétition à venir. L’ancien professeur de mathématiques brouillon mais réputé du Ceg kandi, l’homme à la Honda MB-100 qui ne détestait pas les nanas, l’ancien pensionnaire du lycée Mathieu Bouké de Parakou, camarade de classe de Saca Lafia, de Noël Kousse et de bien d’autres, le modeste rejeton du quartier okéglété à Tchaourou, devenait le maître du nord. Et ce n’etait pas la résistance de Georges Saka, Barthélémy Kassa, Soule Dankoro, Amouda Razaki, Antoine Dayori, koumba Gadje, Rachidi Gbadamassi et Issa Salifou qui le bloquerait. D’ailleurs pour les cas Issa Salifou et Koumba Gadje, il y avait une solution toute trouvée sur les bords du fleuve Niger. Une solution qui s’était offerte d’elle-même : Houdou Ali.
Ah ce Houdou Ali ...! Aussi fidèle que ma mémoire puisse me rester, le président du Parti Beniniste du Bénin offrit très
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spontanément et assez tôt son soutien à Yayi. Malgré le discours très peu saisissable de l’homme, mélangeant avec une verve irrationnelle Karl Marx à Jésus et à Mahomet, son utilité se révélait de plus en plus dans le nord de l’Alibori que Issa Salifou promettait à Amoussou. Mais ce que nous ignorions, c’est que nous n’étions pas seuls à l’avoir perçu. Deux jours après cette éclatante cérémonie de déclaration de candidature de Yayi, je me rendis chez lui pour une raison quelconque. L’ambiance y était incroyablement électrique. Yayi téléphonait sans cesse. Quelqu’un m’informa rapidement de la nouvelle incroyable du jour. Houdou Ali refusait de décrocher Yayi. Il aurait même confié à une tierce personne qu’il n’accepterait plus parler avec Yayi, qu’en présence de Séverin Adjovi. J’étais journaliste depuis un peu moins de dix ans déjà et je connaissais bien les moeurs politiques du pays. Mais c’était la toute première fois que je voyais ce cas de figure. Un homme politique qui se vassalisait au point de ne plus pouvoir parler qu’en présence de son nouveau "maître" ? c’était absolument inouï.
Après plus d’une heure de pressions et de médiations diverses, Houdou Ali finit par nous faire une concession. Il était d’accord pour reparler avec Yayi ; mais seulement au domicile de Séverin Adjovi où il se trouvait, et en sa présence du maître des lieux. Yayi me demanda de l’y accompagner. En une dizaine de minutes, nous étions dans la cour de cette vaste demeure qu’avait érigée Séverin Adjovi à un jet de pierre de l’aéroport. Le lieu me rappelait les "asciendas" brésiliens que nous voyions dans les telenovelas latino-américains où il était souvent question de maître, de sujets et d’esclaves. Cela tombait bien : nous y étions pour négocier ou renégocier un homme. Son nouveau maître nous y attendait sans doute. Avec ses nouvelles exigences.
*Tibo*
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*Mémoire du chaudron* (40)
On ne peut gérer l’appareil d’État avec des principes moraux rigides. Et cela tient de la façon dont on accède au poste de Président de la République. Dans un système démocratique présidentiel avec l’élection du président de la République au suffrage universel, que promettez-vous par exemple aux "awé" et autres "wess" des ghettos sordides de Zogbohouè, Agla-Akplomè ou Godomey pour emporter leur adhésion à votre candidature ? Vous ne serez assurément pas assez fou pour leur promettre une lutte implacable contre les petits larcins et la consommation du chanvre indien. Ou alors, quel langage tenez-vous à vos partenaires politiques dont vous négociez le ralliement avant ou après le premier tour du scrutin ? Vous leur dites que les centaines de millions qu’ils réclament pour venir à vous sont hors de vos capacités et que tout cela est par ailleurs hors de vos principes éthiques ?
Faites-le ! Vous finirez plus proche d’un monastère que de la présidence de la République. Inutile aussi de croire qu’il vous sera aisé de signer des accords et de prendre des engagements que vous ne tiendrez pas une fois au pouvoir. Votre séjour à la tête de l’État sera, dans ce cas, tout sauf, un long fleuve tranquille. D’où cette question lancinante qui se posera pendant longtemps sous nos cieux à tout président de la République issu du suffrage universel : comment appliquer votre thérapie généralement contraire aux intérêts de vos partenaires politiques et aux incontournables compromissions qui vous ont ouvert les portes du palais de la présidence de la République, tout en demeurant un homme de parole ?
Toujours est-il que ce qui nous a conduits en cette mi-journée dans la "Hascienda" de Séverin Adjovi, sera le début d’une longue série de chassé-croisé qui ne s’arrêtera qu’avec le vote du second tour de l’élection présidentielle de 2006. J’avais certes déjà vu passer au siège de campagne de Bar Tito, une partie non
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négligeable des hommes politiques du pays. Je savais qu’ils n’y venaient pas en ballade. Quelqu’un avait forcément pris langue avec eux ou alors leurs bases électorales les y avait encouragé ou contraint. Ceux qui s’y rendaient de façon désintéressée étaient aussi rares que des larmes d’un chien. Mais ils existent et nous en avons déjà largement parlé dans des épisodes précédents. Mais je me dois de rendre justice à l’un des premiers hommes politiques qui s’engagea avec abnégation derrière Yayi et que les limites de ma mémoire avaient si injustement maintenu dans l’oubli et l’anonymat. Il s’agit de Jean-Claude Hounkponou dont l’UPD- Gamesu porta avec constance le yayisme dans le département du Mono. Ses déboires politiques, plus tard, avec le président Yayi qui encouragea sa mise à l’écart par un de ses propres lieutenants, Mathurin Nago, me laissa un immense sentiment de regret. Mais la politique, c’est ça, me direz-vous. Le fils élimine le père sans état d’âme et sans scrupules. Que pouvez-vous alors espérer que la politique ainsi définie apporte à nos sociétés ?
J’ai souvent surpris des passes d’armes mémorables entre Mathurin Nago et Jean-Pierre Ezin dans le bureau du trésorier du BCI, autour de posters de Yayi ou de quelques autres broutilles sonnantes et trébuchantes. C’étaient pourtant deux grands professeurs d’université.
Là encore, c’est la politique, me rétorquerez-vous. Mais alors, Houdou Ali et son maître Séverin Adjovi, avaient raison de nous faire le numéro qu’ils nous firent ce jour-là.
Je n’eus pas accès au grand séjour où se tenaient les négociations. Je passai presque une heure que durèrent les discussions, dans le grand hall sur la façade arrière du majestueux bâtiment. Je trouvai cet espace défraîchi comme s’il se fut agi d’une construction vieille d’un demi-siècle. C’était, me semblait-il, le quartier des cuisiniers et des domestiques de maison. Quand Yayi ressortit enfin, je compris, à sa mine, que la séance ne fut pas concluante. "Bon Tiburce, nous allons devoir nous passer de ce vieux-là ", me
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dit-il lorsque la voiture redémarra. "Leurs conditions sont injustes et inacceptables" , ajouta-t-il. Les accords que Séverin Adjovi et Houdou Ali proposaient et qui n’avaient rien d’angélique, ne devaient, selon eux, porter que sur le second tour du scrutin. Mais comment accéder au second tour sans passer le premier ? Ce fut la question philosophique qui scella le désaccord entre les deux parties. C’était évident que dans le contexte d’un second tour, tout le septentrion se mettrait spontanément en bloc derrière le candidat qui lui paraîtrait le plus proche. Houdou Ali ne serait plus, dans ce cas, d’aucune utilité.
De toutes les façons, Patrice Talon tirait désormais les ficelles et tout me paraissait subitement plus facile. Il était venu avec Candide Azannaï dans ses bagages, ce qui avait considérablement renforcé le travail de nos différents mouvements de jeunes à Cotonou. On le disait très influent sur Sehoueto Lazare. Et même si celui-ci ne se saborda pas comme nous l’eussions souhaité, il ne fut pas un adversaire agressif sur le plateau d’Abomey.
Koty Lambert qui avait dans un premier temps repoussé de manière dédaigneuse les avances des yayistes, jouera, avec l’entrée en jeu de Patrice Talon que ses proches appelaient simplement par son prénom "Patrice", un rôle dans le fonctionnement du siège de campagne. Sans parler de toutes ces ficelles invisibles, même par moi, qu’il tirait et dont je pouvais néanmoins constater les effets.
Je garde en mémoire une démonstration d’entregent qu’il me fit un de ces jours de déclarations de soutien qui devenaient pratiquement quotidiennes et que nous médiatisions à outrance. C’était à propos de Valentin Aditi Houdé.
Ce samedi-là, j’étais parti très tôt à Ouidah, accompagné de Macaire Johnson. Un ralliement majeur était prévu ce jour-là dans la cité des kpassè. Venance Gnigla, figure politique montante de la localité à l’époque, faisait sa déclaration de soutien à Yayi.
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L’homme s’était fait une réputation de philanthrope par divers actions sociales qu’il finançait au profit des populations notamment, les microcrédits, dont l’effet sur les femmes en milieu périurbain est toujours imparable. La cérémonie venait à peine de démarrer lorsque je reçus un appel. Quelqu’un, à l’autre bout du fil, m’annonça d’une voix atterrée que Valentin Houdé s’apprêtait à faire sa déclaration de soutien au candidat Adrien Houngbédji dans une heure.
La nouvelle était trop invraisemblable pour être prise au sérieux. J’en parlai avec Macaire, puis nous décidâmes de l’ignorer.
Mais quelques minutes plus tard, mon téléphone sonna à nouveau. Un autre militant que je ne connaissais pas, me répéta la même alerte. J’essayai en vain le numéro de Charles Toko. Il avait un excellent contact avec Houdé et aurait, sans doute, été alerté avant moi si l’information était vraie.
Mais nous étions en politique et vous me direz, sans doute, tout y est possible.
Je perdis progressivement mon flegme. Ne pas avoir Houdé avec nous, rendrait la conquête de l’électorat aïzo très ardu. Près de 70 mille votants dans un contexte où 450 mille voix ouvraient la porte du second tour, ça méritait qu’on verifiât la rumeur. Mais ce samedi-là, personne n’était joignable dans notre état-major politique.
Yayi était reparti hors du pays quelques jours après sa déclaration de candidature. Alors, Macaire Johnson et moi décidâmes d’écourter notre séjour à Ouidah et de nous rabattre rapidement sur Cotonou. Pendant que nous roulions à vive allure sur cette chaussée en piteux état, un troisième coup de fil me parvint et se fit plus précis sur le montant de l’accord et le lieu de la déclaration de soutien : le Codiam. Une idée finit par s’imposer à moi. Il fallait que je parle à "Patrice". Je n’avais pas une grande proximité avec lui malgré quelques contacts furtifs et cette séance de
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validation des visuels de Yayi que nous eûmes à Bar Tito et à laquelle il prit une part active. C’était le gars de Charles et je ne jugeais pas utile de me faire l’intéressant auprès de lui. En plus, son extrême discrétion n’arrangeait rien. Mais maintenant, il me fallait lui parler, lui passer les informations qui me parvenaient depuis près d’une heure.
J’appelai Didier Aplogan que j’informai de la situation. Je ne me souviens plus de ce qu’il en pensa. Toujours est-il qu’il me donna le numéro que je lançai aussitôt. Je reconnus quelques secondes plus tard ce timbre vocal si caractéristique à l’autre bout du fil. Je me présentai et fus surpris du ton très amical qu’il adopta à mon égard. " Alors Tiburce, quelles sont les nouvelles ? " , demanda-t- il. Je l’informai de ces trois alertes que je venais de recevoir. Il parut très serein malgré les effets d’urgence et de gravité que j’essayai de donner à ma voix. " Houdé viendra avec nous ", me répondit-il. Puis ma pression finissant par faire un début d’effet sur lui, il finit par me demander ma position géographique par rapport au lieu où était supposé se dérouler la déclaration. "Va jusque dans la salle. Et si c’est vérifié, monte sur le podium et passe-le moi. Je vais régler" me dit-il.
Quelques minutes plus tard, Macaire et moi étions au Codiam. Le lieu, à notre grand étonnement, était vide et calme. Nous questionnâmes l’agent de sécurité à la guérite. Aucune activité politique n’était au programme. Étrange ! Et si tout cela n’était finalement qu’un canular ?
*Tibo*
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*Mémoire du chaudron* (41)
En ressortant du Codiam, je relançai le numéro de "Patrice" pour lui faire le point du constat que je venais de faire. Il n’y avait pas trace de Houdé et aucune déclaration politique n’était programmée là. ’’C’est bien, on suit. J’apprécie ta vigilance", me répondit-il, d’un ton plein d’assurance et de sérénité.
Cette façon de réagir me surprit et me laissa un moment songeur. Sur quoi fondait-il cette assurance de pouvoir renverser la vapeur, même si Valentin Houdé était déjà sur le podium, face aux micros et caméras, prêt à annoncer son ralliement à Adrien Houngbédji ?
Je retournai la question dans tous les sens, sans pour autant trouver une réponse satisfaisante. Car je ne voyais pas ce que nous aurions pu promettre au président du RPR et qui fût au-dessus de la capacité de notre principal challenger. Comptait-il sur un devoir de gratitude ? Un quelconque retour d’ascenseur ? Ou un devoir de loyauté de la part de Houdé ? Du haut de son expérience, me disais-je, il devrait bien savoir que ces vocables n’avaient pas de place dans le dictionnaire politique.
Je conclus finalement que cela devait être de sa nature de se tenir sur des certitudes. Quant à moi, je n’avais pour assurance, en ce moment précis, que quelques éléments d’analyse géopolitique dont je fis plusieurs fois la démonstration à Macaire Johnson, pendant qu’il s’agrippait au volant de cette infatigable Toyota Carina 3.
Le combat de gladiateurs que se livraient Barnabé Dassigli et Valentin Aditi Houdé pour le contrôle politique de l’enclave de Zè, était une donnée fondamentale à prendre en compte dans le pronostic des options politiques que ferait chacun d’eux dans le cadre de cette élection présidentielle. Car la plupart des leaders politiques ne faisaient pas leur choix indépendamment des calculs et des projections politiques sur les élections législatives qui devraient suivre un an après ; c’est-à-dire en 2007.
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Les rumeurs ayant annoncé Barnabé Dassigli du côté de Adrien Houngbédji, je pariais qu’en toute logique, Houdé irait dans le sens opposé, pour non seulement apporter dans les urnes la preuve irréfutable de son hégémonie politique sur la zone, mais surtout pour envoyer un signal fort à son aîné Dassigli que l’heure de la retraite avait sonné.
Je savais bien que rien n’était sûr en politique, mais autant s’accrocher à quelque chose qu’à rien du tout. Et puis "Patrice" avait beau respirer l’assurance et la sérénité, je savais aussi qu’il eut ses moments de doute, d’hésitation, voire de fourvoiement, avant de stabiliser sa décision de soutenir le candidat Yayi pour cette échéance électorale. Car son choix initial et presque naturel n’était pas Yayi, mais Bio Tchané.
L’amitié entre Patrice Talon et Abdoulaye Bio Tchané remonte à la fin de la décennie 90. Il faut dire que la défaite électorale de Nicéphore Soglo et le retour aux affaires du Général Mathieu Kérékou en 1996 avaient marqué le début d’une longue traversée du désert pour les sociétés de l’homme d’affaires, considéré comme un produit du régime Soglo dont il finança la campagne électorale malheureuse de 1996.
Ainsi repéré et fiché, il entra dans le viseur du nouveau ministre du Développement rural, Saka Kina Abdel Aziz Guézéré. La période faste d’Adamou Mama Ndiaye faisait donc place aux années de plomb pour le cotonnier. Écarté de tous les appels d’offres pour la fourniture des intrants, ses usines d’égrenage étaient également ostracisées. Dans la perspective de la présidentielle de 2001, il fallait faucher ce bras financier sur qui pourrait s’appuyer à nouveau le président Soglo pour donner le change à son tombeur de 1996, Mathieu Kérékou. Et la diète imposée aux sociétés de Patrice Talon fut si efficace que celui-ci finit, au hasard d’une rencontre fortuite sur un vol, à solliciter l’arbitrage du ministre de l’Economie et des Finances d’alors, Abdoulaye Bio Tchané.
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Inutile de préciser que la période fut plus que glorieuse pour les autres acteurs de la filière coton dont Martin Rodriguez, Francis da Silva, François Tankpinou, sans oublier de jeunes loups qui nourrissaient également de l’appétit pour l’or blanc.
Bio Tchané concéda une étude générale de la situation dont il fit part au Général Kérékou et qui fit aussitôt l’objet d’une communication en conseil des ministres. Le vieux caméléon, qui exprima une vraie ou fausse surprise, fit alors convoquer au palais de la présidence de la République, une rencontre de tous les acteurs de la filière, sans exclusion, et leur intima l’ordre de lui proposer une formule équitable de contrôle et de gestion du coton béninois et qui puisse régler la position ambiguë de la Sonapra qui jouait, jusque-là, le rôle de concurrent pour les acteurs privés et d’arbitre de la filière.
De cette concertation naquit l’Association Interprofessionnelle du Coton, dont le président fut Martin Rodriguez. Une porte de sortie venait d’être trouvée et les activités de Patrice Talon dans le secteur furent relancées, après plus de trois années de coma.
L’amitié et le devoir de reconnaissance qui le lia dès lors à Bio Tchané fut durable. Et lorsqu’aux lendemains de l’élection présidentielle de 2001, Kérékou libéra son ministre des Finances pour un poste au Fonds monétaire international à Washington, "Patrice", comme d’ailleurs une partie des observateurs de la chose politique au Bénin, y lit un signe de dauphinat pour la présidentielle de 2006.
Mais Bio Tchané partit comme il était venu. Sans marquer le terrain politique. À son départ pour Washington, il n’avait mis en place, ne serait-ce que dans la Donga, aucune structure de réflexion politique qui pût être le foyer d’une agitation politique en sa faveur.
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N’empêche que l’entrée au gouvernement du jeune Ahamed Akobi comme ministre des Travaux publics et des Transports, lui laissa encore pendant des années, une possibilité de se relancer à travers ce bras droit de premier choix. Une occasion qu’il laissa encore filer.
Pendant ce temps, Yayi, franchissant perpétuellement la frontière de Hillacondji, tissait sa toile à travers le Bénin. Les poses de premières pierres, le contrôle ou la réception des infrastructures socio-communautaires financées par la Boad, se multiplièrent avec un relais systématique et avantageux sur les écrans de la télévision nationale par son inamovible reporter Justin Roger Migan.
Un Justin Roger Migan dont on n’entendra plus jamais parler pendant les dix ans de règne de Yayi et dont la seule vraie doléance qu’il fit légitimement pour siéger à la Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication (Haac) au titre des personnes désignées par le président de la république, ayant été rejetée au profit de Joseph Ogounchi. Là encore, vous me rappellerez sûrement le message de "Maman Gléssougbé". Et je vous le concèderai.
Le champ était libre et le Président de la Boad y avançait presque à découvert. Tous ceux qui croisèrent les bras en ricanant " laissez-le, Kérékou va le griller", constateront par eux-mêmes leur lourde erreur d’appréciation. Yayi avançait, avec au départ un seul ouvrier, Yacoubou Bio Sawé, qui parcourait le pays dans tous les sens, suscitant ou installant mouvements et comités de soutien, passant les amitiés de Yayi à rois sans royaumes, témoignant de sa compassion à imams éplorés.
Bio Tchané, pendant ce temps, faisait le mort à Washington. Peut- être ricanait-il aussi en disant " laissez-le, Kérékou va le griller" ? Toujours est-il que Yayi, chaque jour, tissait sa toile. De sorte que lorsque Ahamed Akobi finit par se décider à aller "faire quelque
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chose sur le terrain" pour ce lointain Abdoulaye Bio Tchané, l’avancée de Yayi était totale et irréversible. En prenant les ressources de cette opération de dernière chance chez "Patrice", il était sûrement loin de s’imaginer l’ampleur du phénomène Yayi dans le septentrion. Je me rappelle encore les discussions enflammées que j’avais souvent eues avec son chargé de communication, Souleymane Ashanti, au siège du journal " Le Progrès " à Sikècondji. Il était convaincu et essayait sans rire de partager sa conviction avec moi : "Votre Yayi n’ira nulle part".
Toujours est-il que cette ultime manœuvre de rattrapage entreprise par Ahamed Akobi à travers son mouvement politique "Ensemble c’est plus sûr" ayant échoué, il se plia au verdict de la réalité du terrain. "Patrice", informé par Saca Lafia des résultats de la descente de Ahamed Akobi dans le septentrion, tira sans doute sa propre conclusion : Tchané restera un ami. Mais pour la présidentielle de 2006, c’était grillé. Et s’il fallait miser sur un candidat ressortissant du septentrion, le seul choix qui s’imposait était cet étrange Yayi Boni.
Mais Ahamed Akobi et Bio Tchané avaient désormais un problème. Que faire ? Quoi exiger à Yayi dont la tactique de contournement venait de les prendre à l’envers ? Une rencontre fut initiée à Washington, entre Bio Tchané et Yayi, pour aborder les sujets qui fâchaient. C’était en présence de Ahamed Akobi. Une drôle de séance...
*Tibo*
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*Mémoire du chaudron* (42)
Sans jamais virer à la défiance ouverte et discourtoise, les relations entre Yayi et Tchané ne furent jamais particulièrement chaleureuses. Il s’agit de deux personnages aux parcours différents. L’un, Boni Yayi, est d’origine modeste. L’autre, Abdoulaye Bio Tchané, est issu d’une famille qui comptait déjà dans l’élite du pays, son père ayant été, avant lui, ministre des Finances. Yayi est né et a grandi au milieu de la populace à Tchaourou, dans des conditions matérielles pas très loin du dénuement. Tchané est fils du grand Tchané, ministre de la République. Il a passé son enfance et son adolescence à Porto- Novo. Ces détails peuvent n’avoir l’air de rien à priori, mais ils expliqueront largement les choix opérés plus tard par chacun d’eux quand se présenta la perspective de succéder au Général Mathieu Kérékou, d’abord en tant que leader politique du septentrion, puis comme président de la République.
Abdoulaye Bio Tchané, formaté pour être un homme de réseaux et d’appareils, ne put entrevoir l’accomplissement de son destin que par là. Ce trait de caractère le rapproche d’ailleurs assez bien de "Patrice".
Yayi par contre, puisant l’énergie de ses blessures personnelles et des complexes de toute une vie, procéda par le contact direct avec le bas-peuple, mendiant au besoin l’attention de la population, comptant à l’unité près le nombre de ses ouailles, alternant drague, ruse et mise en scène. Et on sait à qui l’histoire donna raison.
Alors vous me demanderez sans doute comment "Patrice" a pu emporter la mise en 2016, en étant tout le contraire de Yayi. Quelqu’un d’autre, mieux outillé que moi sur cette épopée, pourrait, s’il le désirait un jour, nous l’expliquer. Dans cinq ans ? Dans dix ans ? Un jour sans doute... Mais ma conviction, c’est que sur certains points précis, Yayi et Talon ne sont pas si contraires qu’ils en donnent l’air. Ce sont des hommes de pouvoir.
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Pour revenir à Tchané, on ne peut mieux cerner l’évolution de ses rapports avec Yayi sans remonter à ce que fut leur ambiance de travail à Dakar, au siège de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest, dont ils étaient tous deux fonctionnaires. La décennie que Yayi passa au siège de la BCEAO à Dakar ne fut pas la plus glorieuse de son parcours professionnel.
Entre les rapports condescendants qu’entretenaient avec lui certains de ses compatriotes de la banque, dont Abdoulaye Bio Tchané, Pascal Irénée koupaki et bien d’autres, il devait gérer cette marginalisation constante dont il faisait l’objet de la part de sa hiérarchie. Il ne retrouvait du réconfort qu’en compagnie de la jeune génération de fonctionnaires de l’institution, comme Jonas Gbian ou Soulé Mana Lawani. Ses rares séjours à Cotonou se passaient incognito, au domicile de son vieil ami d’amphi, Fulbert Géro Amoussouga, sans aucun contact avec la famille.
C’est cette période difficile et sombre qui forgea en lui, je crois, la perception qu’il aura de toute l’élite. Les étoiles trop vives l’éblouissent et peuvent l’indisposer.
Mais avec Tchané, ce n’était pas une question d’étoile éblouissante. C’était une affaire de complexes douloureux et inguérissables. C’était une affaire de défis éternels. Puis un jour, le cadran tourna. L’effacé fonctionnaire fut convoqué dans le bureau du gouverneur Konan Banni. Pour une des rares fois où il foulait ce bureau, il reçut la nouvelle qui lancera le début de son irrésistible ascension. Son pays avait besoin de lui. Le président de la République, Nicéphore Soglo, l’appelait à ses côtés, à la présidence de la République, comme Conseiller technique à l’économie, sous la direction du patron de la cellule économique, Yacouba Fassassi. C’est sûrement avec un zeste d’incrédulité que ses anciens collègues de la BCEAO l’observeront voguer, tel un cerf-volant ivre, vers la cime du pouvoir d’État ; même si par la suite, quelqu’un comme Pascal Irénée Koupaki n’éprouvera
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aucune gêne à se mettre docilement à ses côtés après sa victoire électorale de 2006, après avoir pourtant activement travaillé à l’élaboration du projet de société de son challenger, Adrien Houngbedji.
La rencontre qu’eurent Ahamed Akobi, Abdoulaye Bio Tchané et Yayi en 2005 à Washington avait pour objectifs de faire prendre des engagements à Yayi, par rapport à la gestion des intérêts politiques des leaders de la Donga. Mais à y voir de plus près, c’était un immense marché de dupes, chacun des trois acteurs croyant manipuler les deux autres.
Commençons par le plus jeune, Ahamed Akobi. Il était entré dans le yayisme, contraint par les réalités du terrain, mais ne voulait pas en donner l’air. Toute femme conséquente sait que l’heure n’est plus à la drague, quand on se retrouve nue, au fond du lit d’un homme.
C’est pourtant l’exercice que tentera le jeune dernier ministre des TP de Kérékou. Il réglait par cette rencontre, un double problème : se donner bonne conscience devant le grand frère Tchané en l’utilisant comme caution, mais aussi contraindre Yayi à prendre des engagements.
Le second qui croyait tirer le drap vers lui, c’est bien Tchané. Il savait bien que les carottes étaient cuites et que Yayi se pût bien passer de lui pour s’imposer comme le nouveau leader politique du septentrion. Une rencontre comme celle-là lui donnait donc le sentiment de compter encore pour quelque chose dans l’issue des élections présidentielles de 2006. Et je crois que cette bouée de sauvetage ne lui déplaisait pas. Il se mettra dessus, en attendant de voir de quoi l’avenir sera fait.
Le troisième qui croyait rouler les deux autres, c’était Yayi. Il avait le vent en poupe dans le septentrion, mais préférait parer à toute éventualité. Rien n’était encore acquis et il se méfiait bien de Abdoulaye Bio Tchané dont il connaît les réseaux d’amis jusque
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chez lui à Tchaourou. Tchaourou qui infligea une raclée électorale mémorable à lui Yayi et à son aîné, le ministre Dramane Karim, lorsqu’ils appelèrent en 1996 à voter Soglo contre le kaméléon Kérékou. Il fallait donc être prudent. Et puis ce serait d’un très bon effet psychologique de montrer à la face du monde qu’il avait le soutien de Tchané. Prendre des engagements ne coûtait rien tant qu’on n’est pas tenu de les honorer. Yayi le savait mieux que quiconque. Des engagements, il en prendra à la tonne à cette rencontre.
Et même s’il donnera par la suite l’impression de beaucoup ménager ses "frères" de la Donga, c’était loin d’être par respect pour la parole donnée que pour des raisons pratiques de rapports de forces. La nomination plus tard de Tchané à la tête de la Boad faisait-elle partie de l’exécution d’un engagement pris à cette rencontre à trois à Washington ? J’en doute personnellement. Et nous verrons plus tard la similitude entre la démarche utilisée par Tchané pour obtenir ce poste, avec celle utilisée par Marcel de Souza pour prendre la tête de la commission de la CEDEAO. Dans ces deux cas, Yayi, dos au mur, avait préféré récupérer à son avantage des nominations qui, dans les faits, s’imposaient à lui.
Toujours est-il qu’à trois semaines de l’ouverture de la campagne officielle, les signaux étaient au vert dans les Collines et les départements du septentrion. La chasse aux grands électeurs et aux ralliements battait son plein dans les autres départements de la partie méridionale du pays. Dans l’Atlantique, il nous fallait absolument Valentin Houdé. Les rumeurs étaient affolantes, mais "Patrice" était là. Il recommandait la sérénité sur ce dossier. On verra bien ce qu’on verra.
*Tibo*
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*Mémoire du chaudron* (43)
À quelques semaines du lancement officiel de la campagne électorale pour les élections présidentielles de 2006, il nous apparaissait évident que notre principal challenger serait Adrien Houngbédji. Une trentaine de dossiers de candidature ont été reçus par la commission électorale. Sur les 26 validés, le tirage au sort plaçait notre candidat à la 26 ème place, c’est-à-dire dans l’angle droit, en bas. C’était pas très mal. "L’homme aux lunettes avec le cauris, dans l’angle droit en bas du bulletin unique", facile à identifier.
Nous avions réussi à faire passer dans la conscience collective notre candidat comme le favori. Il nous restait à éviter le spectre de la confrontation nord-sud qui, même si elle passait inaperçue au premier tour, à cause de la pléthore de candidats, pourrait se présenter au second tour. Je redoutais personnellement ce schéma et donnerais de mon possible pour l’éviter. Car ma naissance et mon parcours de vie seraient totalement en porte-à-faux avec toute exploitation à des fins électoralistes de nos différences ethniques.
Même si j’assume sans complexe mes origines aboméennes, je n’en demeurais pas moins un natif de la ville de Parakou, à 500 kilomètres au nord de Cotonou. Septième d’une fratrie de huit enfants, j’y ai vu le jour et ai grandi dans un de ses quartiers les plus effervescents, le quartier Yéboubéri. Mon père s’y était installé au début des années 60, pour des raisons professionnelles. Je garde des dix-huit premières années passées dans ce quartier, le souvenir d’une enfance ordinaire mais heureuse. Dans cette cour commune que nous partagions avec la famille nombreuse de notre bailleur, je m’étais toujours senti chez moi dans chaque chambre et pouvais déjeuner là où la faim me prenait. J’étais chez moi et n’avais besoin de personne pour m’en convaincre.
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Dans ce quartier à la sociologie complexe, il y avait, vivant en harmonie avec les populations majoritairement dendi, de grandes familles originaires de la partie méridionale du pays et aux patronymes très typés comme les Sonon, les Azon, les Agonglo - Sossa - Dêdê, les Anagonou, les Sêmassou, les Akpakoun, les Tonoukouin, les Soglo, les Gbèdo, les Amoussou, les Bovi, et bien entendu les Adagbè. Je revois encore mon père, certains soirs de pleine lune, étendre son long fauteuil transatlantique sur la vaste cour devant notre maison. C’était un homme austère et extrêmement discipliné. Nous savions reconnaitre à distance, le bruit caractéristique de sa mobylette AV 85. Alors, dans une bousculade générale, nous remettions tout le séjour dans un ordre impeccable avant son arrivée. Il n’était souvent pas dupe, en voyant tout dans l’ordre, de l’ambiance de foire qui y régnait l’instant d’avant. Je ne lui connaissais aucune distraction en dehors de ce poste radio aux antennes interminables sur lequel il ajustait en permance les fréquences en onde courte de la radio nationale émettant de Cotonou. Son émission phare qu’il écoutait jusqu’à tard était la chronique des faits divers en langue fongbe appelée "Xovi cléhoun". Une émission dont la particularité était ces histoires incroyables pourtant servies avec conviction. Des histoires qui se déroulaient presque toujours en Allemagne ( djanma to ) ou dans un village lointain des plaines du Caucase. J’avais une profonde admiration pour cet homme rigide et intègre.
Mais c’était autour de ma mère que nous nous retrouvions souvent, parce qu’elle donnait tout et ne nous refusait rien. Levée aux premiers rayons du soleil, cette femme infatigable et enthousiaste parcourait le marché Arzèkè dans tous les sens, changeant plusieurs activités avant la tombée de la nuit. Elle maniait avec autant d’aisance le baatonu avec la femme bariba vendeuse de moutarde traditionnelle " sonrou", que le dendi avec le boucher ou le vendeur de sel, le zarman avec le Nigérien vendeur de friperies ou le cordonnier, le fongbe avec les femmes fons vendeuses de pagnes, d’étoffes ou de farine de céréales. C’était ça le marché Arzèkè. Une école du vivre-ensemble. Un
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carrefour où les différences étaient une richesse. C’était le Bénin. Ma mère revenait parfois si fatiguée le soir que, pendant que nous la pressions de toutes nos doléances tels des renardeaux au retour de chasse de leur génitrice, nous pouvions la surprendre sommeillant, pendant que sa main était encore dans l’assiette du dîner. C’était sur elle que pesait l’essentiel des charges de fonctionnement de la maison ; et elle se battait avec furie et amour afin que nous ne manquions de rien. Par ces lignes, je rends un tendre hommage à toutes ces femmes battantes, ces amazones inconnues qui ont tout sacrifié pour leurs enfants, mais qui, comme ma mère, hélas, ne vécurent pas suffisamment vieilles pour se prélasser à l’ombre de l’arbre qu’elles ont planté et arrosé de leur sueur et de leurs larmes.
C’est naturellement à Parakou, dans ce Yéboubéri de ma naissance, que je fis mes premiers pas à l’école. J’ai commencé l’école par effraction. J’y suis allé seul, pieds nus et sans uniforme. J’y suis allé à l’insu de mes parents. J’avais décidé de me rendre à l’école parce que j’en avais marre de partager la moitié de tout ce qui me tombait dans le plat avec ma soeur aînée Marguerite, afin qu’elle acceptât de partager ses leçons de la journée avec moi. Je ne me souviens plus de mon âge à l’époque, mais on me trouvait trop jeune pour l’école. J’avais pourtant une soif de connaissance si brûlante qu’à force de compromissions diverses avec Marguerite, j’avais fini par en savoir autant qu’elle en lecture, en écriture, en chansons scolaires et en poésie. Alors un après-midi, je franchis le pas. Profitant du manque de vigilance à la maison, je me rendis seul jusqu’à l’école primaire publique centre, derrière le commissariat central de Parakou. Quand j’entrai dans la cour de l’école, l’ambiance bruyante qui y régnait me surprit. C’était le moment de la récréation de l’après-midi. Les écoliers, comme un troupeau libéré de son étable, s’égayaient dans tous les sens, jouant, sautant, gambadant. Je répérai mon cousin Barthélémy avec qui j’avais échafaudé le plan. Il était au CI et m’aida à me fondre dans la masse des écoliers qui retournaient, dans le
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désordre, en classe de CI groupe pédagogique B, aux coups de gong marquant la fin de la récréation.
C’était l’heure de la lecture. Tour à tour, les écoliers passaient au tableau et lisaient les lettres, les syllabes et les mots, en les montrant de ce long bâton qu’ils se passaient. Bientôt vint mon tour. Quand je me levai et avançai résolument de mes petits pas résolus vers le tableau, dans cette tenue bigarrée, "maîtresse Sakinatou" écarquilla les yeux de surprise, mais n’arrêta pas mon élan. Je saisis le bâton, et d’une voix limpide, prononçai tout ce qui était écrit sur le tableau noir. "Viens ici, mon garçon. Comment t’appelles-tu ?" me demanda-t-elle pendant que je retournais m’asseoir. Tétanisé, je ne savais quoi répondre. La maîtresse se fit plus douce : "Dis-moi, tu lis très bien. Qui t’a amené à l’école ? ". J’étais toujours paralysé par l’angoisse. Alors, toujours un peu plus intriguée, elle me demanda enfin si j’avais un frère ou une soeur dans l’école. Bien sûr que Marguerite y était, mais elle faisait le CP, au groupe pédagogique A. Mais il y avait plus qu’elle. Mon frère aîné Albert était au CM2, dans le groupe pédagogique B. Je murmurai d’une voix tremblante cette indication dans les oreilles de "maîtresse Sakinatou" qui s’était entre-temps abaissée pour m’écouter, dans ce silence de cathédrale qui s’était aussitôt abattu sur la salle. Elle envoya aussitôt chercher Albert qui fit de gros yeux ronds en me retrouvant là, pieds nus, dans cette tenue ridicule. Mais la maîtresse le rassura et insista pour qu’on me ramenât le lendemain.
La nouvelle fit grand bruit, le soir à la maison. Mon père, mis au courant, administra une mémorable raclée à tous ceux dont la responsabilité était engagée dans ce qui était arrivé. "Et s’il se perdait, Hein ?", fulminait-il. Mais les dés étaient jetés. La maîtresse voulait qu’on me ramenât le lendemain. Dans la nuit, ma mère rafistola grossièrement un ancien uniforme kaki de Albert. Le lendemain, on dut recourir à une ficelle pour retenir à ma taille cette culotte qui me descendait outrageusement jusqu’au milieu du tibia. Ainsi commença pour moi l’aventure scolaire dans ce
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Parakou où est enfoui mon cordon ombilical, dans ce Yéboubéri où un Ahanhanzo parlait aussi brillamment le dendi qu’un Moumouni.
Je savais vaguement que j’étais fon, originaire d’Abomey, mais cela comptait peu, jusqu’à un certain dimanche de 1991. C’était le jour du scrutin du second tour des élections présidentielles de 1991, opposant Mathieu Kérékou à son premier ministre issu de la conférence nationale, Nicéphore Soglo. J’étais en classe de Troisième et suivais d’une oreille distraite les débats politiques en cours. Je n’étais pas encore électeur, et donc ce dimanche matin, je me rendis tôt dans l’enceinte du Ceg1, aujourd’hui Collège Hubert Maga, pour achever dans ce calme qui me faisait si tant de bien, un livre qu’on m’avait prêté. Vers dix heures, je repris le chemin du retour en longeant la clôture en grille du centre départemental hospitalier du Borgou. Pendant que je m’engageais dans la cour de l’école primaire publique "Montagne" que nous traversions en diagonale à l’allée comme au retour du collège, j’aperçus un groupe de jeunes gens du quartier, l’air inhabituellement excité, les yeux rougis, armés de gourdins et de lanières en cuir torsadé localement appelées "sonkpaka". Je les connaissais tous, car nous vivions tous dans le même pâté de maisons. L’un d’entre eux, le plus âgé, m’interpella fraternellement mais bruyamment. " Jeune frère, me dit-il, rentre à la maison et que personne d’entre vous ne sorte avant le soir. Nous irons en finir avec ces chiens de Fons des quartiers "Alagar" et "Camp Adagbè". Vous, vous n’êtes pas des Fons. Rentre et informe tes parents de rester dans le quartier jusqu’au soir". Je croyais à peine ce que je voyais. Je hâtai le pas pour donner l’alerte à la maison, avant qu’il ne soit trop tard. Je savais que mon père avait un programme de sortie ce jour-là. En partant de la maison, j’avais vu sa mobylette positionnée dehors. Je croisai sur mon chemin, trois ou quatre groupes de jeunes armés, plus excités les uns que les autres. Ils me répétèrent tous les mêmes mises en garde. Mon père m’avait parlé de violences et de chasse aux Fons dans cette ville en 1963, à la chute du régime du président Hubert Maga et en 1970. Mais c’était la première fois
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que je méconnaissais mes amis d’enfance, mes camarades de jeu, mes frères du quartier.
Arrivé devant notre maison, je vis mon père, accroupi, en train de gratter avec un brin de câble à frein, la tête d’une bougie d’allumage. Cela faisait, me dit-il, une heure que la mobylette refusait de démarrer. Ce chauffeur qui avait échappé à tant d’accidents devait avoir "mis des choses dans le corps", pensai-je. Je le tins rapidement informé de la situation avant de foncer dans la chambre, alerter tous les autres. Mon père revint dans le séjour puis d’instinct, alluma " Radio Parakou". Ce fut son salut. Des témoignages radiophoniques en direct des quartiers ouest de la ville, essentiellement peuplés de ressortissants fons, donnaient froid dans le dos. Nous passâmes cette journée dans la maison, reclus et anxieux. Les démons de 1963 et de 1970 se réveillaient soudain sur cette ville pourtant si ouverte. Une fois encore, des hommes politiques médiocres et sans scrupules avaient engagé une partie de la jeunesse de la ville dans une aventure honteuse et ignoble. Cette ville, la mienne, était devenue méconnaissable. La haine et la violence avaient pris le contrôle. J’étais devenu étranger sur la terre de ma naissance. Pendant une dizaine de jours, des wagons entiers de trains convoyaient dans une ambiance d’Apocalypse, les ressortissants fons, vers la partie méridionale du pays.
J’étais blessé et furieux. On me volait ma ville. Un mois plus tard, mon père, déjà à la retraite, prit définitivement le chemin d’Abomey. Il ne revit plus Parakou jusqu’à sa mort, une vingtaine d’années plus tard.
Quand à moi, ma conviction était désormais faite. La xénophobie, le régionalisme et l’ethnocentrisme comme instruments de conquête et de conservation du pouvoir politique, c’est avant tout une caractéristique des leaders faibles et sans envergure. Si je devais faire un jour un vrai combat public, ce devrait forcément être pour le vivre-ensemble, l’acceptation des différences comme
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richesses et non comme instruments politiques. Et à quelques jours du lancement officiel de la campagne électorale pour les élections présidentielles de 2006, ces souvenirs me revenaient, effrayants et lancinants. Mais pour le moment, il n’y avait pas de quoi s’alarmer. Les ralliements politiques s’enchaînaient en faveur de notre candidat. Nous savions que le plus décisif dans l’Atlantique serait Houdé. Il venait d’ailleurs d’annoncer officiellement qu’il se prononcerait dans les prochains jours. Wait and see...!
*Tibo*
*Mémoire du chaudron* (44)
Je ne sais plus exactement d’où nous revenions. Mais ce soir-là, nous étions rentrés assez tard à Tchaourou. Nous étions en 2003 et la bourgade n’était pas encore couverte par les réseaux GSM.
Avant donc d’y entrer, il fallait passer la totalité de ses appels téléphoniques, au risque de devoir retourner le faire jusqu’à Parakou. Le réseau téléphonique filaire était inopérant à cause des nombreux vols de câble qui créaient de la discontinuité entre Parakou et Tchaourou. Je connaissais assez bien cette agglomération pour y avoir passé plusieurs séjours pendant mon enfance, lorsque mon père y fut affecté pendant deux ans comme chauffeur à la sous-préfecture. C’était de 1980 à 1982.
Je me souviens encore, comme si c’était hier, du Tchaourou de ces années-là. Mon père vivait à quelques encablures de l’ancienne maison de Poste. Il ne jugea pas nécessaire d’y emmener toute sa famille. Nous y passions les congés scolaires et certains week- ends. L’agglomération était sans électricité et je me souviens de cette lampe-tempête "Aladin" que le receveur des postes posait, allumée, sur la véranda du bâtiment chaque soir.
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Je me souviens aussi des ballets incessants des porteurs d’eau fulani qui suspendaient sur leurs épaules une longue tige au bout de laquelle pendaient deux sceaux d’eau remplis à ras-bord, qu’ils vendaient de maison en maison. Car la petite ville ne disposait que d’un seul puits.
Je me souviens de ces majestueux irokos qu’on disait hantés et dont l’un d’eux, non loin de notre maison, dégageait au crépuscule, une étrange fumée blanchâtre, comme si quelqu’un y faisait le repas du soir. La nuée d’éperviers qui s’y abattait bruyamment confortait les suspicions et les superstititions.
Je me souviens enfin des énormes volutes de poussière que soulevaient sur la voie inter- États non encore bitumée, les voitures qui remontaient à vive allure vers le nord.
La seule distraction à l’époque était la gare Ocbn. Et mon père, les dimanches soirs, nous y emmenait, quand il ne choisissait pas d’écouter tranquillement sa radio, étendu dans son fauteuil devant la maison. Mais je préférais être à la gare. L’entrée du train en gare de Tchaourou les soirs, était un spectacle dont je ne me lassais jamais. L’animation frénétique qui s’emparait du petit quai dès les premiers sifflements lourds de la locomotive venant des lointaines contrées du sud du pays déclenchait un charivari indescriptible. Les passagers en partance pour Parakou se débattaient dans une foule de vendeuses de tout et de rien. Ignames, fromage traditionnel à base de lait de vache, tête et pattes de boeuf, viande de gibier frite et assaisonnée, tous les produits restés invendus au passage des trains du matin en provenance de Parakou, réapparaissaient pour une ultime tentative de vente.
Puis la silhouette de l’interminable monstre de fer se détachait progressivement de la ligne d’horizon. Elle grandissait au fur et à mesure qu’elle s’approchait du quai, dans ce sifflement qui n’arrêtait plus. Pour moi, c’était comme une séance de magie qui
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se renouvelait, mais dont je n’étais jamais repu. Lorsqu’enfin le train s’immobilisait, les étroites portières étaient prises d’assaut par ceux qui voulaient y monter et qui, excités et impatients, ne voulaient pas laisser descendre d’abord ceux qui étaient déjà à destination.
Mais ce désordre indescriptible finissait par se calmer au bout d’un moment. Et parfois, comme pour prolonger mon bonheur, le train restait en gare plus longtemps que d’habitude, coupant même carrément son moteur diésel. Mon père nous expliquait qu’un croisement était prévu avec un autorail BB de transport de marchandises ou un train voyageur de nuit appelé "train- couchette" en provenance de Parakou. Nous retournions ensuite à la maison, légers et heureux, comme à la sortie d’une super production hollywoodienne. Mon père est conducteur de véhicules, moi je serai conducteur de train, me jurais-je intérieurement.
Quelques rares fois aussi, mon père remplaçait cette inestimable sortie vers la gare de Tchaourou par des récits de certains pans de son vécu de chauffeur. J’en raffolais également. Un de ces récits me marqua particulièrement et illustrait bien le rapport qu’il entretenait avec les signes et le monde invisible.
C’était, nous raconta-t-il, à la fin des années 50. Mon père conduisait alors un des derniers commandants de cercle des contrées du septentrion. C’était un français, amateur de chasses de nuit. Mon père le conduisait souvent dans le parc naturel de la Penjari d’où ils ressortaient au petit matin, lourdement chargés de trophées de chasse aux valeurs aujourd’hui inestimables.
Mais une nuit, il se passa quelque chose d’extraordinaire. Mon père, comme d’habitude, était resté seul dans la Land Rover, les phares allumés, attendant le retour de son patron, au fond de la nuit, au milieu de ce nulle part. Soudain, il entendit un chant de procession royale des cours d’Abomey.
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Faible au début, le chant se faisait de plus en plus net en se rapprochant de la voiture. Pétrifié, il garda le phare allumé en fixant devant lui. Le ronronnement de son moteur fut bientôt étouffé par le bruit de la procession. Il aperçut alors dans son champ visuel, des cerfs , appelés en langue fongbe " agbanlin". Les mammifères se tenaient sur leurs pattes arrières et se suivaient en file indienne. Ils étaient drapés de pagne blanc, portant fièrement leurs cornes en forme de branches d’arbre. La procession passait, interminable, dans le halo de lumière qui trouait cette nuit si opaque de la Penjari.
Les quadrupèdes se suivaient, en statut debout, chantant en fongbe des chansons funèbres. À un moment, mon père vit passer l’objet de la procession. Un groupe de trois cerfs portait sur leur tête un long cercueil. Les chants de procession s’enchaînèrent jusqu’au passage du dernier cerf.
Mon père était tétanisé, atterré, dépassé. Était-ce un rêve ? Une vision ? Une hallucination ? Toujours est-il que l’écho lointain de la procession lui parvenait encore lorsque son patron, le commandant de cercle, réapparut. "La chasse a été bonne, dit-il à mon père, j’ai abattu un grand cerf".
Revenu en ville, mon père reçut l’explication de son incroyable expérience spirituelle : son père était mort dans la nuit à Abomey.
Chaque fois que, comme ce soir-là, je rentrais à Tchaourou en compagnie de Yayi, certains de ces souvenirs me revenaient à l’esprit. Il m’arrivait parfois d’essayer vainement de localiser l’emplacement de la maison de mon père. Mais tout avait si vite changé. La gare de chemin de fer n’était plus que l’ombre d’elle- même, la petite ville était désormais électrifiée, la voie inter-États était désormais bitumée. Ce n’était plus le Tchaourou de mon enfance. Quand je m’y retrouvais désormais avec Yayi, c’était pour parler conquête du pouvoir. C’était pour réfléchir stratégie.
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Malgré l’heure tardive de notre retour ce soir-là, le dîner fut lourd mais succulent. L’invariable igname pilée à la sauce sésame était au menu. Nous devisâmes encore un moment avant de nous souhaiter bonne nuit.
J’occupais souvent une chambre à l’étage de cette bâtisse blanche au bord de la route, à l’entrée sud de la bourgade. J’étais sur le même palier que le maître de maison. Mon sommeil fut lourd, mais paisible. Et j’eusse sûrement fait la grasse matinée si ce discret toc-toc sur ma porte ne m’eût pas réveillé.
Je tirai la porte et me retrouvai nez à nez avec Yayi. Il avait un seau d’eau à la main. "Tiburce, j’ai de l’eau chaude pour toi" me dit-il en posant le seau en plastique sur le pas de ma porte. Ce geste d’une humilité et d’une humanité si pures, me marqua très longtemps dans les rapports qui furent les miens avec lui sur le chemin du pouvoir. Aujourd’hui, il ne s’en souvient peut-être plus, mais la question qui me revenait plusieurs fois à l’esprit quand plus tard le pouvoir le rendit ivre et fou, était celle-ci : combien de Yayi Boni se dissimulaient dans l’unique que je voyais ?
La réponse sera laissée à l’appréciation de tous lorsque ma chronique aura atteint cette étape.
Pour le moment, nous sommes à la conquête de Zè et de son leader Valentin Aditi Houdé. S’il vient avec nous, nous sommes sûrs de terminer premier au premier tour du scrutin. S’il nous rejette, nous aviserons. Surtout que certaines de ses exigences nous parvenaient déjà...
*Tibo*
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*Mémoire du chaudron* (45)
La pantalonnade que nous fit Houdou Ali au domicile de Séverin Adjovi était du plus mauvais goût. Et c’est le moins que l’on pouvait dire après la blague qu’il en fit publiquement : " Yayi me propose une culotte, Adjovi m’offre un pantalon ", avait-il déclaré, pour justifier sa décision de quitter notre barque. Nous savions bien qu’il ne pèserait pas le poids d’une plume dans la décision de l’électorat de Karimama et de Malanville.
Mais dans cette dernière ligne droite, les effets psychologiques comptaient énormément. Donner l’impression d’un mouvement centrifuge vers soi est en effet la meilleure façon d’attirer plus de soutiens encore. Personne, dans cette phase, ne s’aligne spontanément derrière un cheval donné perdant. Ceci expliquait sans doute la pression supplémentaire que la position de Valentin Houdé mettait sur nous.
Le maillage que nos mouvements politiques avaient fait de l’Atlantique était impressionnant, mais nous aurions fort à faire si, en plus des zones de Sô-Ava et de Allada qui étaient tenues par le candidat Adrien Houngbédji à travers les députés Aladja Gbadamassi et Tidjani Serpos, nous devrions affronter celui qui paraissait alors maître de l’électorat Aïzo.
Ancien membre de la Renaissance du Bénin, Houdé était l’un des rares hommes politiques à démissionner du parti politique des Soglo, sans subir une sanction électorale immédiate lors des consultations suivantes. Et c’est flairant le rôle déterminant qui pourrait être le sien lors de la présidentielle de 2006, que Macaire Johnson, Agapit Maforikan, Charles Toko et moi, si ma mémoire me reste fidèle, lui rendîmes une visite de courtoisie, courant 2005, à son bureau de ministre chargé des Relations avec les institutions. La rencontre fut chaleureuse et l’homme se montra particulièrement amical. En repartant de l’ancienne primature ce soir-là, aux environs de minuit, nous avions un message de Houdé
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pour "le grand frère", c’est-à-dire Yayi. " Dites au grand frère de ne pas s’éloigner de Kérékou ", nous avait-il répété à longueur de séance. Sans donc donner une position claire, il nous montra cependant que l’offre que nous lui faisions de venir avec nous ne le laissait pas totalement indifférent.
Les relations interpersonnelles peuvent servir de ferment dans les négociations politiques, à condition qu’elles soient établies et entretenues en temps de paix, loin de la furie du marchandage qui caractérise la veille des élections présidentielles. Car devoir discuter, négocier, démarcher un leader d’opinion que l’on a snobé tout le temps, peut devenir une contrainte périlleuse, à moins d’avoir le vent en poupe et la victoire clairement à portée de main. Dans ce cas, les rapports de forces jouent en votre faveur, et même si vos alliés ne venaient pas à vous de bon coeur, ils y seraient contraints par cette alchimie que crée votre marche triomphale vers la victoire. Houdé ne nous était pas hostile, même si nous savions, ce soir-là, qu’il espérait meilleur interlocuteur que nous pour lui parler clairement des offres du yayisme.
Dans le quadrillage de l’Atlantique, nous avions, en dehors des structures et des mouvements politiques regroupés au sein de l’Inter mouvement pour le changement IMC-Yanayi et de l’Union fraternelle pour la République, UFPR de Edgar Soukpon, l’appui d’une vingtaine de mouvements politiques et de personnalités isolées. Le seul parti politique allié à s’annoncer dans cette zone était l’UDNP du président Émile Derlin Zinsou, avec désormais aux commandes, le professeur Jean-Claude Codjia, ancien doyen de la Faculté des sciences agronomiques à l’Université d’Abomey- Calavi, épaulé par Claudine Prudencio.
Il est vrai, moins étincelant qu’aujourd’hui. Dans la région Tori, nous avions pour support, le docteur Alexandre Hountondji qui, depuis sa seule expérience électorale heureuse avec le RDL- Vivoten de Séverin Adjovi, lui a permit de siéger à l’Assemblée nationale, première législature, se cherchait désespérément une
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cure de jouvence. À Tori également, nous pouvions compter sur l’activisme des frères jumeaux Akouakou.
L’arrivée de l’étoile politique montante de l’époque à Ouidah, Venance Gnigla, servit d’élément catalyseur et fédérateur des petits mouvements épars dans la ville porte océane. Le bassin électoral de Godomey était tenu par un essaim d’initiatives politiques spontanées, liées à la sympathie naturelle qu’éprouvaient les populations fons pour le candidat Yayi, présenté comme la réincarnation politique du baobab Nicéphore Soglo qui, pour elles, restera sans doute un mythe éternel. Il est d’ailleurs intéressant de faire remarquer, ici, et en réexaminant les résultats des différentes élections présidentielles depuis la conférence nationale de février 1990, que cet électorat fon a toujours voté en bloc, fédérant ses énergies autour d’un unique candidat à travers une ligne géographique imaginaire qui part de la rive ouest du chenal de Cotonou, jusqu’à Dan, au nord de Bohicon.
Cette même tendance électorale se répétant au sein de toutes les communautés fon installées dans les autres contrées du pays, généralement autour des gares de chemins de fer. De sorte qu’au démarrage des dépouillements de votes, les premières tendances livrées par les urnes à Godomey se répètent fidèlement au quartier "Dépôt" de Parakou. C’est une donnée sociologique sur laquelle j’espère que des études scientifiques dépassionnées pourraient un jour faire la lumière, afin de nous permettre de prendre la mesure des profondes lignes de faille qui parcourent notre communauté nationale, et qui, pour le moment, servent bien les intérêts égoïstes des hommes politiques.
Une chose est sûre, l’ouverture de l’électorat fon vers Yayi en 2006 constituait une formidable opportunité de penser des siècles de blessure car le caractère trans-ethnique et la trans-culturalité du suffrage exprimé en sa faveur étaient le signe que des fractures se soudaient enfin. Mais si en 2016, après dix ans de règne Yayi,
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l’électorat fon retourna à ses fondamentaux en votant pour le fils de la maison, le " fils de notre fille ", Patrice Talon, c’est que des blessures que le peuple avait en 2006, décider de refermer, ont été maladroitement reouvertes par mégarde, par cynisme, par étroitesse d’esprit ou par populisme primaire. Et nous revoilà presqu’au même point de départ.
De Godomey à Calavi, des figures comme Luc da Matha Santana, Germain Cadja Dodo, Victoire Kpèdé, les frères Lantonkpodé, et j’en oublie. Mais toute cette énergie, encore diffuse, avait besoin d’être chapeautée. Houdé l’avait vite compris, et dans les exigences qu’il fit pour son ralliement, il demanda la coordination de la campagne de Yayi dans tout le département de l’Atlantique. Évidemment, nous sommes en politique et, exactement comme dans le monde des affaires, on ne vous achète jamais au-dessus de la valeur initiale que vous vous attribuez.
En faisant cette exigence, l’homme politique Houdé avait déjà la tête dans les législatives de 2007. Cette position lui servirait de tour de contrôle politique avec une vue imprenable sur toute la sixième circonscription électorale.
Et en plus, qui dit coordination départementale d’un candidat sérieux aux élections présidentielles, dit moyens financiers, sans compter les clauses sonnantes et trébuchantes de toute transaction politique en de pareilles circonstances. Houdé n’était pas dupe. Il savait que "Patrice" était au contrôle. Le discours soporifique du candidat Yayi n’intéressait plus personne. L’heure était venue de trousser les lèvres et de cracher au bassinet.
Demain n’est pas la veille du jour où les Béninois éliront un candidat fauché.
Mais la vérité, c’est que notre candidat était fauché. Les dernières promesses que lui firent miroiter Késsilé Tchalla et Issifou Kogui N’douro sur un hypothétique mécène à Luanda en Angola, se révélèrent un miroir aux alouettes. Dès lors, il fallait prendre ce
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"Patrice" très au sérieux, même si certaines indiscrétions persistantes soupçonnaient le mécène politique béninois de financer parallèlement le candidat Adrien Houngbédji... !
*Tibo*
*Mémoire du chaudron* (46)
Dans un scrutin ouvert comme celui de 2006, le choix du siège de campagne des candidats est déterminant, en ceci qu’il constitue un message envoyé à l’électorat. Je peux dire, partant de l’expérience qui fut la mienne à Bar Tito en 2006, que c’est du siège de campagne que partent les influx et les impulsions, bons ou mauvais. Le choisir dans un quartier populaire ou même populeux si possible établit une sorte de proximité avec les populations qui, sans forcément s’y rendre toutes, se l’approprient d’un point de vue émotionnel, à force de le voir et de le côtoyer.
Pour un candidat comme le nôtre qui n’était pas le produit d’un parti politique, le siège de campagne représentait, pour certains militants, la seule matérialisation physique de l’objet de leur choix politique. S’y rencontrer et y rencontrer n’importe qui, leur donnait le sentiment d’appartenir à une vraie dynamique.
Notre siège de campagne était à Bar Tito, au coeur du septième arrondissement de Cotonou. Je connaissais assez bien le septième arrondissement, car le journal "Le Progrès", où je travaillais, y avait son siège, précisément à Sikècodji. J’y avais déjà également assisté nuitamment, en compagnie de Macaire Bovis, à une réunion d’un comité de soutien à la candidature de Yayi. Notamment chez la fratrie Bandeira à Maro Militaire.
Cette zone, initialement chasse gardée de la Renaissance du Bénin, avait montré des velléités d’émancipation aux élections
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législatives de 2003, en donnant ses meilleurs scores à un jeune loup de la mouvance Kérékou, élu député à l’Assemblée nationale, contre toute attente : Eustache Akpovi.
La première fois que j’ai mis pied au siège de campagne de Bar Tito, le bail venait à peine d’être conclu. Adam Bagoudou m’avait invité pour une visite des lieux. Arrivé là, j’ai eu aussitôt cette sensation irrationnelle que le lieu, au-delà des critères psycho- sociologiques énumérés plus haut, était "bon". C’est ce genre de sensation que vous captez et que vous ne réussissez à expliquer à personne.
Je savais très bien que dans ma culture, le choix de l’emplacement d’un endroit aussi important qu’un palais, un marché, un nouveau village, ne se faisait pas sans que le bokônon vînt d’abord questionner le sort. Dans certaines cultures occidentales, on étudierait les vibrations des lieux.
Chez nous les évangéliques, on se contente bien souvent de prier et de "prendre possession" des lieux. C’est pour dire l’omniprésence de la métaphysique dans la conquête du pouvoir. Soit vous prenez le devant en en faisant une réalité avec laquelle vous composez sans complexe, soit vous faites semblant de l’ignorer et le croiserez à chaque détour.
La question lancinante est de savoir si on gagne une élection présidentielle parce qu’on a su faire les bonnes jonctions entre le physique et le métaphysique ? Ou alors est-ce l’inverse, c’est-à- dire que le rationnel et l’irrationnel se mettent à votre service, transformant même vos erreurs en coups de génie, simplement parce que vous êtes celui qui doit l’être ?
Bref, en arrivant à l’endroit indiqué à Bar Tito, j’y retrouvai Charles Toko, Souleymane Naïmi, un activiste forcené des premières heures du yayisme, et bien entendu Adam Bagoudou. Nous fîmes ensemble le tour de cette agréable construction en R+1, bâtie avec simplicité et goût. A l’étage, nous identifiâmes
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une vaste pièce lumineuse qui devrait servir de bureau pour notre champion. Une autre pièce juste à côté devrait servir de bureau pour le chef de l’administration du siège. Deux autres appartements repérés serviraient bien de salles polyvalentes et accueilliront plus tard certaines réunions de portée capitale. Enfin, un dernier module vague servira par la suite comme bureau pour Vicencia Boco, la directrice de campagne.
Ah directrice de campagne, parlons-en ! Non, mais avant, finissons rapidement notre développement sur le siège de campagne.
Certains lecteurs peuvent ne pas saisir sur l’instant le message que j’essaie de passer et qui est au-dessus de la simple superstition, mais le premier jour où vous mettez pied dans ce genre de siège de campagne, vous savez, si vous laissez vos capteurs en alerte, si on y débouchera le champagne de la victoire ou si on y fera ruisseler les larmes de la défaite. Pour moi, le lieu était "bon".
Cependant, c’était sans compter avec cet ingérable Tundé qui, une dizaine de jours plus tard, m’invita à visiter, à Akpakpa-Abattoir, ce qu’il avait décidé, seul, de louer comme siège national de campagne du candidat Yayi. Sur son insistance, je finis par me rendre dans ce bâtiment à étage qu’il avait déjà totalement équipé. Ça, c’était du Tundé tout craché. Il avait réfléchi nà à la place de tout le monde. Il avait décidé, seul, de la nature du mobilier, de la distribution des pièces, de la nature du matériel fongible. Disons que Tundé avait déjà fini la campagne dans son esprit.
Mon agacement devint très perceptible quand, à l’issue du tour du propriétaire que nous fîmes ensemble, il me demanda de mettre la pression nécessaire pour que les activités, qui démarraient à Bar Tito, soient transférées dans ce siège excentré de Akpakpa. " Yayi Boni lui-même est déjà passé voir, et il est content", me dit-il, pour me couper l’herbe sous le pied.
Je savais, depuis l’affaire du choix du cauris, que Tundé disait vrai quant à l’implication directe du candidat Yayi dans les initiatives
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souvent, passez-moi le mot, dingues, qu’il prenait. Donc je savais que Yayi était déjà dans une manœuvre pour réduire l’influence du siège de campagne de Bar Tito, le siège "Patrice". Et pour conduire ce genre d’opérations, il savait détecter dans notre groupe, celui qui opposerait le moins de résistance quand il sortirait ses idées souvent grosses comme une montagne. Je savais aussi que Yayi faisait déjà jouer la peur de " Patrice" dans l’esprit de quelqu’un comme Francis da Silva, dont le bâtiment à Ganhi, en face du restaurant "Le laurier", à quelques pas du premier siège du journal " Le Matin", servait jusque-là de locaux pour le Bureau Central Intérimaire, BCI.
Je repartis du siège de campagne de Tundé avec une cynique satisfaction. "Nous allons rigoler bientôt", me disais-je en pensant à la vivace inimitié entre Tundé et Jean Djossou, patron de l’imprimerie Nouvelle presse, qui exécrait jusqu’à la prononciation du nom de son concurrent dans les affaires et désormais concurrent dans le Yayisme, Razaki Olofindji Babatundé.
Grâce à Jean Djossou, nous avions pu nous libérer du monopole de l’imprimerie Tundé sur la mise à disponibilité des effigies de Yayi. Désormais, il nous sera utile pour battre en brèche l’idée d’un siège de campagne loué par Tundé. On apprend si vite à être cynique en politique. Depuis qu’il avait l’écoute de Chantal de Souza, je voyais en effet Jean Djossou monter en puissance dans le yayisme. Et je crois que le pauvre Tundé avait dû le remarquer aussi, meurtri et angoissé.
Mais si je déniais à Tundé toute légitimité à partir en guerre contre le siège de campagne de Bar Tito, je comprenais les appréhensions légitimes de Francis da Silva face à l’entrée fracassante de son pire cauchemar, Patrice Talon, dans la dernière ligne droite d’une conquête que lui Francis faisait depuis deux à trois ans. Ami personnel de Mathieu Kérékou dont il œuvra au retour aux affaires en 1996, Francis da Silva connut, comme certains autres opérateurs de la filière coton, des périodes fastes,
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jusqu’au retour de Patrice Talon dans la filière, au début des années 2000.
Ce concurrent impitoyable dans les affaires les poussera ensuite presque à la limite de la mendicité, par la rudesse de la compétition qu’il instaura de fait dans le secteur. Je savais que Francis da Silva était financièrement mal en point, malgré sa vaste et somptueuse demeure du quartier Jak. Je savais qu’il n’attendait plus que le départ de Kérékou et l’avènement de Yayi pour se relancer. Et voilà que réapparaissait la silhouette de Patrice...
Finalement, Francis da Silva et Tundé boudaient le siège de campagne de Bar Tito pour des raisons différentes. Pour d’autres raisons aussi, Jean Djossou et moi boudions le siège de campagne de Tundé et de... Yayi.
C’est pourtant à Bar Tito que s’installa Vicencia Boco, la directrice nationale de campagne. Le choix de Vicencia Boco, une gaffe qui devint un coup de génie. Vicencia Boco... et si on en parlait demain ?
*Tibo*
*Mémoire du chaudron* (47)
Dans une élection présidentielle, le chargé de communication d’un candidat n’est pas payé pour paraître agréable aux yeux des candidats rivaux. Il doit être capable de se muer, au besoin en fauve rugissant, et recourir sans complexe à des méthodes de voyous. Ce n’est pas une question d’éthique et de morale. C’est une question pratique, de recherche d’efficacité et de résultats. Il n’y a pas de guerre civilisée, il n’y a pas de guerre propre.
En tout cas, après le violent coup de l’image du cadavre ensanglanté de la fillette au bord de la piscine du domicile de
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Adrien Houngbédji, la communication de notre principal challenger, visiblement sonnée, était devenue aphone. Cela se voyait à la disparition progressive dans les feux tricolores des photos de Yayi, dormant, bouche ouverte et pendante, au cours d’une réunion. Les timides tentatives de démentir ou de situer l’opinion sur le drame de Adjina, ne faisaient qu’en augmenter la portée.
Aujourd’hui, on parlerait de "buzz négatif". Nous suivions donc avec rictus et amusement ces séries de compte-rendus ininterrompues que diffusait chaque soir Golfe Télévision sur l’actualité politique du candidat du PRD. Nous savions qu’à moins d’être déjà un militant acquis, aucun téléspectateur ne subirait volontiers ces longs calvaires télévisuels. La saturation est l’ennemi de l’information.
La réplique, ou disons une certaine réplique à cet uppercut ne tardera pourtant pas à arriver. Une semaine après la cérémonie de déclaration de candidature de Yayi au palais des sports du stade de l’amitié, nous nous étions retrouvés à Porto-Novo, pour une grandiose cérémonie de présentation de notre projet de société.
C’était une idée du professeur Albert Tévoédjrè, qui n’a jamais mieux mérité son surnom de " renard de Djrègbé". La cible de cette opération dans laquelle il s’investit personnellement était, bien entendu, Adrien Houngbédji. Sa montée en puissance comme leader politique incontestable de l’Ouémé-Plateau depuis les élections législatives de 1995, consacra le déclin irrémédiable du parti NCC qui finira d’ailleurs par être arraché à son créateur, Albert Tévoédjrè.
Il en nourrira une rancœur tenace et à chaque élection présidentielle qui suivra, mettra le meilleur de son expertise au candidat le mieux placé pour empêcher l’accomplissement du rêve présidentiel de Adrien Houngbédji.
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Le lieu choisi pour la présentation de notre projet de société était la grande cour du domicile privé du président Sourou Migan Apithy, en bordure de la lagune de Porto-Novo, et nous n’ignorions pas que ce choix était un pied de nez au candidat Adrien Houngbédji, dont le domicile se trouvait à deux pas.
La cérémonie qui rassembla grand monde, battait son plein depuis bientôt une heure. Dans un grand numéro de sophisme dont il avait le secret et la réputation, le professeur Albert Tévoédjrè délivra un discours au bout duquel il déclara triomphalement : "Porto-Novo est une ville ouverte".
Nous n’avions pas besoin de dessin pour comprendre cette allusion acide. Un tonnerre d’applaudissements salua ce discours dans lequel je crus pourtant percevoir quelques phrases qui sonnaient déjà comme une mise en garde ferme au futur président de la République, Yayi Boni.
Je ne sais si j’étais le seul à entendre ces extraits où le tribun de Djrègbé mettait en garde son poulain contre " toute tentative de se prendre pour un démiurge ayant solution à tout, un omniscient étant l’égal de Dieu". Mais je sentais que Albert Tévoédjrè, qui n’usurpait pas de son surnom de "renard", avait le nez fin et le flair exercé.
Puis vint le clou de la manifestation. Et quand je dis clou de la manifestation, n’allez surtout pas penser à cette longue, très longue présentation que fit le candidat ce jour, de son projet de société qui, en général, n’intéressait pas grand monde.
Eh oui, croyez-le ou pas, le clou de la manifestation, c’était la prestation du jeune artiste Gaspard Théodore Gougounon alias GG Lapino. Les populations à la base ne perçoivent en effet nos périodes électorales que comme de providentiels moments de récréation. Et tant mieux, tant ce n’est pas des moments d’affrontements sanglants. GG Lapino était, depuis sa fracassante révélation au palais des sports, la mascotte de notre campagne
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dans toute la zone urbaine du Bénin méridional. Son hymne à l’élection de Yayi Boni était présent partout, fredonné par tous, de sept à soixante-dix-sept ans. C’était comme une vague de poussière inarrêtable qui s’infiltrait partout, s’engouffrant dans les moindres fissures, les moindres interstices, les moindres failles.
Dans la précipitation, nous avions inondé l’espace de ce CD hâtivement dupliqué au Nigeria. Cet hymne fédérateur, ensorcellant, changea radicalement notre perception du rôle des artistes dans une campagne électorale, même si je demeure persuadé que ces coups de génie ne peuvent pas être prévisibles.
Le jeune artiste monta sur scène avec deux danseurs du même acabit que lui. L’ambiance, faite d’ennui, céda aussitôt place à une euphorie contagieuse, une transcendance qui unifie une foule autour d’un air , d’un refrain, parfois de ce rien du tout qui vous cimente dans un élan irrésistible. " Yayi Boni mi na zé ", et tout le monde était debout, tenu par ce jeune homme qui, quelques jours plus tôt, aurait juste été pris comme un paria par beaucoup, mais qui était désormais la voix de l’espérance, l’énergie débridée qui conduisait ce flot de militants sur les sentiers de la victoire.
Soudain, quelqu’un que je ne connaissais pas vint me faire signe en me tapautant doucement dans le dos. " Il y a une situation au portail, on a besoin de vous", me dit-il. Je crus un moment à une manœuvre de mes confrères journalistes dont certains, m’ayant approché déjà à l’entame de la cérémonie avec le titre pompeux de "journalistes de Porto-Novo", surveillaient mes moindres mouvements depuis que je leur avais servi cette phrase pleine de saveur et de promesse : " on se voit à la fin".
Mais quand je me rendis dehors, je vis un petit attroupement. Une fourgonnette de police était stationnée là, le moteur en marche. Une jeune dame très énergique, encadrée par deux agents de police, vociférait au milieu du petit attroupement devant le portail, en pointant la scène où se produisait notre icône GG Lapino.
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"C’est lui, c’est bien lui, c’est lui qui m’a braquée, je le reconnais", répétait- elle sans cesse. Je m’approchai d’un des agents qui me signifia qu’ils étaient là pour procéder à l’arrestation de l’artiste sur plainte de cette victime. Quelle histoire ! Non, mais... quelle histoire !
Je retournai aussitôt dans l’enceinte de la maison où j’alertai aussitôt le docteur Jean-Alexandre Hountondji. Bientôt, des pourparlers de diversion s’installèrent au portail. Nous essayions de gagner le maximum de temps, afin de laisser l’artiste finir sa prestation. Nous comprenions d’où venait le coup. Quand on en donne, il fallait être en effet prêt à en recevoir.
Houngbédji, pensions-nous, veut enfin nous retourner la monnaie de notre pièce. Les nombreuses incohérences dans le discours de la plaignante se révélaient au fil de la discussion. Nous reussîmes finalement à obtenir de la police, qu’elle laissât une convocation pour GG Lapino, avec la promesse qu’il y répondrait aussitôt à la fin de la manifestation. Le coup, ce jour-là, avait foiré, et nous retournâmes à Cotonou avec notre artiste.
Au siège de campagne de Bar Tito, une rumeur se faisait persistante depuis ce matin. Yayi aurait enfin tranché par rapport à sa direction de campagne. Cette attente, qui devenait longue et insupportable, allait enfin prendre fin. Il ne s’agissait ni de Lambert KOTY, ni de Ahamed Akobi, encore moins de Jean Alexandre Hountondji, les trois noms qui circulaient. Comme dans un tour de magie, Yayi sortit un pigeon inconnu, et donc inattendu, de son mouchoir blanc. Il a nom Vicencia Boco. Yayi aurait flashé sur elle à la visite médicale...
*Tibo*
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*Mémoire du chaudron* (48)
Yayi Boni et Vicencia Boco sont les seuls capables, à mon avis, de dire dans les annales de l’histoire, les circonstances du recrutement de la directrice de campagne du candidat du Changement en cette matinée de fin janvier 2006. Ce que j’en sais ne va pas forcément au-delà de ce que beaucoup de Béninois ont déjà lu dans le livre "Yayi Boni : l’intrus qui connaissait la maison" de Édouard Loko. Au siège de campagne de Bar Tito ce jour-là, la rumeur, d’abord diffuse, devint persistante, pour se transformer en réalité quand, en début d’après-midi, je reçus confirmation de la part du garde du corps de notre candidat. La version schématique est donc celle-ci : comme la trentaine de prétendants au fauteuil présidentiel, Yayi se présente pour la visite médicale. Il y rencontre, dans le collège médical, une professeure agrégée en imagerie médicale. Il est illuminé. Elle se nomme Vicencia Boco. Taille moyenne, regard vif et intelligent, un tantinet coquine. Il la veut aussitôt... comme directrice de campagne, bien entendu.
Cette version romancée et presque chevaleresque continue de porter des zones d’ombre dans mon esprit. J’apprendrai, certes de la propre bouche de Yayi, cette même version plus tard, mais j’y soupçonnais toujours une tentative de manipulation. Je savais, il est vrai, que le candidat Yayi était dos au mur, qu’il avait du mal à trancher entre ceux qui se bousculaient pour occuper ce poste. Mais si le prétendant Ahmed Akobi partait ouvertement défavorisé par ses origines septentrionales, on ne saurait en dire de même de quelqu’un comme Lambert Koty qui, selon toutes logiques, partait grand favori. C’était en effet lui qui occupait la fonction d’organisateur principal de la vie du siège de campagne de Bar Tito depuis un peu plus de trois mois. Il avait donc déjà une vue périscopique sur les réalités qui seraient bientôt celles de la campagne électorale.
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Car tout ce qui nécessitait une dépense d’argent passait sur son bureau. Et Dieu sait que le moindre projet, la moindre initiative, était dorénavant accompagné d’un budget qu’il fallait comprendre et arbitrer. Du coup, tous les acteurs de notre campagne étaient déjà connus de lui, pour être déjà passés au moins une fois dans son bureau à l’étage, ou parfois dans son bureau à l’Agetur, pour des contacts qui nécessitaient plus de discrétion.
Nous n’avions pas à nous plaindre des conditions matérielles du fonctionnement du siège de campagne, même si je trouvais parfois le mobilier de notre cellule de communication, acheté dans la précipitation sur le marché aux puces, désuet. Les roulettes des fauteuils-directeurs coinçaient, le climatiseur était bruyant et peu performant. Mais qu’importait ! Nous savions que nous étions dans un contrat de bail limité dans le temps, même si Charles Toko agitera, plus tard, sans succès, l’idée que nous puissions acquérir définitivement le bâtiment et empêcher ainsi qu’il ne serve plus tard de siège de campagne à des forces politiques hostiles à nous.
L’idée n’était pourtant pas saugrenue car, si plus tard ce siège de campagne avait servi de siège national aux Forces Cauris pour un Bénin Émergent ( FCBE), au lieu de ce bâtiment anonyme et sans charge historique loué à Mènontin, l’alchimie eût été différente avec les militants. Mais une fois la victoire acquise, le siège de Bar Tito, qui n’avait jamais eu la sympathie de Yayi, sera vite abandonné. Un lieu pourtant chargé d’histoire...Par ailleurs, la vie au siège de Bar Tito, sans être inutilement opulente, était assez motivante pour y maintenir un flot humain du lever du jour, jusqu’à tard le soir. Je ne parle pas seulement de ce service-traiteur qui y assurait au quotidien le déjeuner, je parle de ce réseau de numéros téléphoniques mis en corporate, qui nous furent attribués et que la plupart d’entre nous continuons d’avoir comme numéro personnel, plus de douze ans plus tard. De sorte que, de mémoire, aujourd’hui encore, je peux composer le numéro de Lambert Koty qui, à tout seigneur tout honneur, finissait par le...01, de Armand
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Zinzindohoué qui finissait par le...07 juste après le mien, ...06, du garde du corps principal de Yayi qui finissait par le... 10, de Benoît Dègla qui finissait par le ...14, etc.
Et puis il y avait ce passage que nous faisions dans le bureau de Lambert Koty à la fin de chaque mois, comme de vrais salariés... C’était déjà là la méthode Patrice : rétribuer aussitôt et même grassement s’il le faut, toute prestation. Cela lui permet de conserver ses distances vis-à-vis du prestataire et d’échapper plus tard aux tintements ininterrompus du grelot du devoir de reconnaissance.
Lambert était celui qui maîtrisait le mieux l’appareil politique du candidat Yayi et qui, de l’avis général, méritait de jouer le rôle de directeur de campagne. Mais avec du recul, on comprend aisément que tout en exprimant de moins en moins de scrupules à recevoir la manne très sonnante de "Patrice", Yayi séparait déjà rageusement leurs deux territoires. Lambert était trop proche de Talon et Yayi n’en voulait pas comme directeur de campagne. Il ne le voudra pas non plus, plus tard, comme directeur de cabinet à la présidence de la République, après le décès prématuré et brutal de l’étoile politique montante de la Donga et premier directeur de cabinet du président de la République fraîchement élu, Boni Yayi. Bref, nous en parlerons plus tard.
Le jeu de Yayi était donc extrêmement brillant. Il n’avait pas choisi Vicencia Boco pour un quelconque souci d’approche genre dans sa campagne. Il l’avait choisie pour créer une discontinuité entre les structures organisationnelles de Bar Tito et lui-même. Vicencia Boco était en fait son fusible. La méthode Yayi se révélait progressivement. Mais même moi, qui ai passé tant de jours et de nuits dans son antichambre, n’en faisais pas encore la bonne lecture. Tous ceux qui peuvent justifier d’une quelconque légitimité à un poste de responsabilité deviennent rapidement des obstacles à l’épanouissement de son autorité.
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Et au fil de la composition de ses équipes gouvernementales pendant les dix ans qui suivront, cette théorie sera très rarement démentie. Yayi avait enfin choisi Vicencia Boco parce qu’il voulait une direction de campagne faible. Bien entendu, nous alertâmes la presse sur le "coup de génie" que venait de réaliser notre champion par cette confiance faite à la gent féminine.
Un élément particulièrement soigné passa dans l’édition du soir du journal télévisé de Canal 3. La photo et le parcours professionnel cinq étoiles de notre directrice de campagne étaient à la une de toute la presse écrite le lendemain matin, pendant que Yayi devrait être en train de ricaner intérieurement. "Un fusible nommé Vicencia", aurait pu pourtant joliment titrer un chroniqueur bien inspiré.
Mais en ces moments, personne, dans la presse, n’avait plus le temps des bonnes analyses et des bons papiers, tout comme d’ailleurs personne, parmi nos rivaux, ne put mettre en lumière le problème éthique que posait la nomination de Vicencia comme directrice de campagne d’un candidat dont elle était censée avoir jugé, en toute indépendance, le dossier sanitaire.
Il faut dire que nos rivaux politiques étaient plutôt débordés par notre rouleau compresseur. Houngbédji était occupé par son histoire de cadavre au bord de sa piscine, l’hymne de GG Lapino se fredonnait par le personnel de maison de Bruno Amoussou, je ne retrouvai Léhady Soglo que plus tard, dans l’isoloir, sur le bulletin unique. Inutile de préciser que je ne tamponnai pas dessus.
Vicencia n’avait aucune intention de jouer les faire-valoir dans cette opportunité que le destin lui offrait. Elle en donnera le ton dès le lendemain de sa désignation. C’était au cours de la première réunion de la direction nationale de campagne qu’elle dirigea à Bar Tito, et à laquelle Charles m’envoya représenter la cellule de com.
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*Mémoire du chaudron* (49)
Contrairement à mes appréhensions, je n’eus pas le temps de m’ennuyer après le départ de mes parents et de Zéphyrine. Il eût été sans doute plus pratique pour moi d’avoir un livre à portée de main, pour passer l’après-midi dans ce lieu qui n’était pas le mien. Mais ce que je découvris là, ce jour-là, était au-delà de tout bouquin : un voyage dans le surnaturel.
Alors qu’il sonnait 14 heures et que j’étais perdu dans mes réflexions, une des portes de l’unique bâtiment de la maison s’ouvrit dans un puissant grincement. Un homme en sortit, courbé, titubant, le corps couvert de traces de coups de lanière. Il pestait et vint péniblement s’abandonner sur le banc, à côté de moi, en débitant un flot de jurons. Il était agent manutentionnaire au grand magasin du dépôt de la gare de chemins de fer de Parakou. Je ne mis pas longtemps à comprendre ce qui lui était arrivé.
Voisin du vieux guérisseur holli, Jacques (appelons-le ainsi pour protéger son anonymat) s’était lié d’amitié avec lui. Il passait le plus clair de ses heures de repos dans cette cour où il se mêlait de tout et de blagues, prenant par exemple pour une simple mystification, les voyages de l’âme dont parlait si souvent le vieux et qui lui permettaient, lorsque le cas d’un malade l’exigeait, d’aller rencontrer dans une assemblée de nuit, les personnes responsables de la maladie ou du mauvais sort, afin d’obtenir, au bout de longs pourparlers, la "libération" de son patient.
Ces histoires de sorties nocturnes dont nous avons sans doute tous entendu parler étaient une composante opératoire majeure du vieux guérisseur. Mais il y a que Jacques n’y croyait pas. "Je ne croirai à cette affaire-là que lorsque je l’aurai vue de mes propres yeux", avait-il souvent défié.
Alors, le guérisseur finit par accepter de l’y emmener, mais avec une mise en garde ferme : "Si tu fais l’idiot là-bas, je dirai que je ne t’ai jamais connu. Et ce serait alors à tes risques et périls ". Le
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jour convenu et à une heure précise de la nuit, les deux hommes se retrouvèrent en petit caleçon, à un point précis de la cour. Le vieux lui recommanda de toucher son corps, puis ils "décollèrent". L’instant d’après, selon les propres dires de Jacques, ils se retrouvèrent au coeur d’une immense fête foraine, dans l’une de nos villes côtières. L’ambiance, dit-il, était indescriptible. D’immenses festins se déroulaient à perte de vue.
Il déambulait silencieusement avec son guide, au milieu de cette foule compacte, insouciante et joyeuse, lorsque l’insupportable se produisit. Il aperçut, attablée à quelques pas de lui et dévorant forces gigots, une jeune dame. C’était précisément la vendeuse de bouillon de haricots qui passait au dépôt de la gare de chemins de fer chaque jour à midi.
C’était, pour être plus précis, celle à qui il faisait une cour assidue depuis quelques semaines. C’était la jolie jeune femme timide dont les courbes voluptueuses allumaient ses fantasmes. C’était enfin celle qui faisait chavirer son coeur et avec qui il s’imaginait vivre ensemble après une première vie de couple désastreuse d’où il eut son unique garçon laissé à la charge de sa mère à Bohicon.
Ah non ! Impossible de passer son chemin et faire comme si de rien n’était. Il interpella bruyamment la jeune femme : "Ainsi donc, toi-même tu viens ici ?". La suite fut un douloureux souvenir qu’il gardera sans doute pour le restant de sa vie. Son interpellation profane ameuta la foule, dix pieds à la ronde. Aussitôt saisi et ligoté, il subit un sévère passage à tabac. Son guide, dans un premier temps, prit la clé des champs, pour échapper à la furie de la foule de tous ceux qui craignaient que leur identité spirituelle soit dévoilée le lendemain par l’incurie de ce profane.
Mais il finit par revenir sur ses pas, se confondant en excuses et en supplications. Il obtint de repartir avec son hôte indélicat, mais qui, illico presto, fut contraint à l’initiation.
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Le réveil fut donc naturellement pénible ce jour-là pour Jacques, qui ne put se mettre péniblement sur ses pieds qu’autour de 14 heures. Le vieux guérisseur, lui, était plutôt ricaneur et moqueur cet après-midi-là. " Tu as fini par trouver, à force de chercher", lançait-il de temps à autre, sur un ton narquois, en direction de l’infortuné nouvel initié.
C’était la première fois que j’entendais in vivo ce genre de témoignages, récit fait sur un ton naturel, par un témoin direct. Les traces de lanière étaient là et encore fraîches. Je n’avais aucun moyen de douter. Je passai le reste de l’après-midi à méditer ce que je venais de voir et d’entendre.
Je repensai à ce récit que nous fit mon père du jour où il fut réquisitionné pour conduire un groupe de vieillards édentés, arrêtés et reconnus coupables de pratiques d’obscurantisme et de sorcellerie à Abomey, vers une ferme de rééducation située sur les rives du fleuve Okpara, à l’est de Parakou. C’était dans la période de braise du Parti de la révolution populaire du Bénin et de la lutte patriotique contre l’obscurantisme.
Le voyage eut lieu de nuit. Les accusés furent parqués dans une semi-remorque que mon père reçut donc mission de conduire jusqu’à l’Okpara. Mais il fut bien avisé, avant d’aller tenir conciliabule avec ces passagers d’un genre si particulier et de requérir leur autorisation avant de mettre le moteur en marche. Et même si cela n’empêcha des démonstrations de puissance de ces derniers tout au long du trajet, il put néanmoins les conduire à destination.
Ils furent en effet capables de couper le moteur du camion quand ils estimaient inconfortables les secousses de la route, d’accélérer ou de ralentir, depuis la remorque, le régime du moteur, de rendre momentanément inopérationnel le système de freinage ou de déclencher le klaxon indépendamment des manoeuvres du chauffeur.
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Une histoire que j’aurais accueillie avec beaucoup de doute, si elle n’était pas dite par l’un de ses acteurs principaux, mon père. Et voilà que cet après-midi encore, je me retrouvais devant un témoignage frais, de la part de quelqu’un qui venait à peine de sortir d’une expérience surnaturelle au pays des festins nocturnes.
Afrique !...
Il est 20 heures et ma séance de désenvoûtement venait de démarrer. Dans la petite chambre faiblement éclairée par une lanterne, une bassine fut placée au centre, à côté d’un seau rempli d’eau, exactement comme si on voulait donner le bain à un nouveau-né.
À côté du seau, se trouvait un tabouret sur lequel étaient posés l’éponge en fibres naturelles et le savon noir à base de soude, communément appelé "kôtô". Le banc sur lequel je passai toute l’après-midi était maintenant disposé dans la chambre et était occupé par mon père, ma mère et ma soeur Zéphyrine. Le vieux guérisseur s’assit à l’autre bout de la chambre, le regard plongé dans un morceau de miroir serti de cauris, comme s’il se fut agi d’un écran de téléviseur.
Lorsqu’il sembla y avoir repéré ce qu’il cherchait, il me demanda de me mettre à quatre pattes, la tête au-dessus de la bassine. À son signal, un jeune homme, dont je n’avais pas remarqué la présence dans la maison depuis que j’y avais mis les pieds, commença délicatement, très délicatement, à frotter ma tête avec l’éponge qu’il avait fait mousser. De temps en temps, il versait un bol d’eau sur ma tête, puis changeait de sens de rotation à l’éponge sur ma tête, selon les indications que lui donnait le guérisseur, dans un fongbe approximatif.
Bientôt, je commençai à baver de façon incontrôlée, pendant que le jeune homme poursuivait le délicat mouvement de l’éponge sur mon cuir chevelu. À un moment, j’entendis un bruit caractéristique de chute d’objet métallique au fond de la bassine
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qui se remplissait progressivement. Un autre bruit plus velouté suivit, puis le vieux guérisseur, soulagé, demanda qu’on me rinçât abondamment la tête et qu’à l’aide d’un tamis, on filtre l’eau dehors. ’’Ramenez-moi ici tout ce que le tamis retiendra", ordonna-t-il.
Et le tamis avait effectivement retenu les objets responsables de ma douleur si insupportable : une aiguille et un fragment de bouton de chemise.
Je sentais désormais ma tête légère, comme si on y avait ôté une couronne d’épines. Ma convalescence fut ensuite longue. Je réappris progressivement à me tenir debout et à marcher. Je ne remis plus les pieds au collège et n’eus plus aucune occasion de toucher à mes cahiers avant la composition de l’examen du Brevet d’études du premier cycle ( BEPC) que je composai dans des conditions surréalistes.
Je passais toute la nuit sous perfusion, puis le lendemain, mon père me conduisait jusque dans la cour du centre de composition du lycée Mathieu Bouké. Là, on me transportais dans la salle d’examen, sous les regards étonnés et compatissants de mes camarades de classe. J’écrivais le minimum que je pouvais sur la copie d’examen, et parfois le surveillant devait régulièrement me réveiller d’un profond sommeil. C’est pourtant un Tiburce totalement guéri et plein de vie qui rentra du centre de composition après la dernière épreuve de cet examen. Bien entendu, je n’avais aucune idée de ce que j’ai écrit sur mes copies d’examen. Je me surprenais même parfois à ne plus trop savoir si j’avais écrit mon nom sur lesdites copies.
Mais la conviction de mes soeurs aînées Zéphyrine et Marguerite était ferme : leur jeune frère n’échouerai pas. Je trouvais leur foi folle, mais je ne faisais rien pour les ébranler. Et le jour de la proclamation des résultats, ce furent elles qui eurent raison. J’avais décroché le BEPC...
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Ces épisodes de ma vie impactèrent fortement la nature des rapports qui seront les miennes plus tard avec Dieu, la foi et la religion. Tiburce est-il un chrétien évangélique soumis, fervent et modèle ? Beaucoup de mes "frères en Christ " qui ne craignent pas de me déplaire, vous répondront certainement avec des nuances. Je sais pourtant que c’est ainsi que Dieu me préfère, libre et même iconoclaste au besoin.
Et c’est avec ce même esprit de liberté intérieure que j’assistais, ce matin, à la première réunion de la direction de campagne du candidat Yayi. Une première prise de contact au cours de laquelle l’assurance, et la vivacité d’esprit de Vicencia Boco me marquèrent positivement. Mais elle connaitra bientôt le destin de la chauve-souris. Acceptée ni par les oiseaux, ni par les mammifères.
*Tiburce ADAGBE*
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*BIOGRAPHIE DE L’AUTEUR DE MÉMOIRE DE CHAUDRON*
Né à Parakou (Nord du Bénin), il y a plus de 40 ans, Tiburce Adagbe est titulaire d’un DESS en Population et Développement après une Maîtrise en Economie des transports à l’Université d’Abomey-Calavi. Ancien de l’Institut International de journalisme de Berlin, il a servi entre 2006 et 2011 aux côtés de l’ancien président de la République, Yayi Boni en tant que Conseiller technique à la communication. Professionnel des médias, Tiburce Adagbe a fait ses preuves à la radio universitaire, Radio univers puis au Journal Le progrès où il a occupé le poste de Directeur de la publication. C’est justement du quotidien Le Progrès, le tout premier à parler de Yayi Boni, en 2002, comme dauphin de Mathieu Kérékou et probable président du Bénin, que Tiburce est parti pour son " aventure politique ". Même s’il dit être aujourd’hui "dans ses affaires personnelles", Tiburce Adagbe qui a aussi dirigé, depuis le Palais, le " Journal de combat" L’Option Info, n’a rien perdu de sa plume très dense. Au contraire, elle s’est bonifiée comme du bon vieux vin.
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