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FIL D'ACTUALITÉ

Le matériau humain africain est-il à refondre ?




(Par Roger Gbégnonvi)

​L’on aura reconnu la préconisation d’Aimé Césaire : « Le matériau humain lui-même est à refondre. » Le descendant d’esclaves le disait en 1963 à l’adresse des Africains. Il n’y a pas très longtemps, on lui fit écho à l’université de Dakar : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. » L’Afrique de Nicolas Sarkozy au Sénégal en 2007, pouvait rappeler la Guinée du général de Gaulle qui, pour punir ce pays d’avoir choisi en 1958 l’indépendance, le vida brutalement de tout personnel et de tout matériel de fonctionnement d’un Etat moderne, et qui, deux ans plus tard, précipita sur les autres pays une indépendance vidée de l’essentiel et assise sur des « accords secrets » de soumission pérenne : Africains spectateurs ligotés du pillage des ressources de l’Afrique.
​Sarkozy lui-même faisait écho à Friedrich Hegel. Mais tenu par le politiquement correct, il n’avait pas la liberté de ton de l’immense philosophe parlant de l’Afrique et des Africains à ses étudiants en 1830-1831 : « Ce que nous comprenons sous le nom d’Afrique, c’est un monde anhistorique non développé, entièrement prisonnier de l’esprit naturel et dont la place se retrouve au seuil de l’histoire universelle. » Le ‘‘pas assez’’ de Sarkozy était donc une pure gentillesse. Pour Hegel, le grand penseur aux disciples nombreux en Occident, l’Afrique, en 1831, n’était pas du tout dans l’histoire. C’était une vaste réserve naturelle dont les animaux performants étaient capturés et vendus aux puissants Européens par les puissants Africains : l’Afrique vidée de ses forces vives enchaînées : le philosophe le savait.
​Les chaînes tombèrent, mais les accords restèrent secrets et contraignants comme si les chaînes n’étaient pas tombées. Aussi, célébrant l’Apartheid, Pik Botha pouvait déclarer à huis clos : « Nous ne prétendons pas comme les autres Blancs que nous aimons les Noirs. Le fait que les Noirs ressemblent à des êtres humains et peuvent agir comme des êtres humains ne prouve pas forcément qu’ils sont judicieusement des êtres humains… Nous avons de bonnes raisons de laisser tous les Mandela pourrir en prison… Ils ne sont bons qu’à faire du bruit, danser, épouser plusieurs femmes et se livrer au sexe. » Il énuméra ensuite « un certain nombre de nouvelles stratégies qui devraient être mises à profit pour détruire cet insecte Noir. Nous devons maintenant faire usage de l’arme chimique ». Insecte Noir pour peuple Noir méprisé, mais dont la terre est chérie par les Blancs pour son or et son diamant.
​Mais l’arme chimique « pour lutter contre ce Diable Noir » (Botha dixit) renvoie un peu à la réprouvée « solution finale » nazie. Ce n’est donc pas un hasard si, très tôt, le Blanc confina partout ‘‘ce Diable noir’’ dans des espaces bizarroïdes, décrits en 1961 par l’historien Robert Cornevin : « Peu de pays africains ont bénéficié d’un partage territorial aussi magnifiquement absurde que le Togo allemand et le Dahomey français. Il n’est, en effet, pas une seule collectivité africaine de la frontière séparant ces deux pays qui ne soit coupée en deux par son tracé. » Et à l’intérieur de cet « imbroglio ethnique » (Cornevin dixit) se passent des choses étonnantes dont personne ne s’étonne. Ainsi, en 1986, le Blanc remit le Prix Nobel de Littérature à l’écrivain nigérian Wole Soyinka. Littérature haoussa ou yoruba ? Que non ! Littérature anglaise, morbleu ! De toute façon, aujourd’hui encore, des soldats blancs combattent et meurent au Sahel pour la sécurité et la félicité des Noirs : il faut le croire !
​Aux prises avec les vendeurs et acheteurs d’hommes, Aimé Césaire a eu raison de préconiser la refonte du matériau humain en général, du matériau humain africain en particulier. Mais est-ce possible avec des Africains prisonniers du smartphone, occupés à se divertir sans arrêt ? Ô Ciel que faire ? Peut-être s’en remettre aux Ecritures : « Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs. » (Hébr., 3/7). Nous entende le Ciel !
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