jeudi, 17 août 2017 •

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FIL D'ACTUALITÉ

Sortie de crise énergétique

La politique fragilise la SBEE et la CEB




  • Mauvaise gestion du secteur énergétique
  • Vers des surprises désagréables pour les consommateurs

En pratiquant une gouvernance politique du sous-secteur de l’énergie électrique, l’Etat béninois a rendu déficitaires toutes les entreprises qui y interviennent. Le public pourrait être amené à regarder la dure réalité, tôt ou tard.

Olivier ALLOCHEME

Ce qui s’est passé ce jour-là était plutôt ordinaire pour les Béninois. Le 04 janvier 2014, l’Archevêque de Cotonou, monseigneur Antoine Ganyé, célébrait ses 45 ans de sacerdoce, à Sèdjè-Dénou, commune de Zè (30 km au nord de Cotonou). La célébration avait connu la participation de plusieurs personnalités, dont le Chef de l’Etat de l’époque, Boni Yayi. Ayant pris la parole pour rendre hommage au prélat, il lui promit d’électrifier son village, dans les plus brefs délais. Ordre en fut alors donné au directeur général de la SBEE, séance tenante. Plus d’un an plus tard, le 16 février 2015, lors de l’une de ses tournées dans le pays, Boni Yayi se rend dans la commune de Zè pour y constater l’évolution des travaux. Il fut déçu. Il somme alors les directeurs généraux de la Société béninoise d’énergie électrique(SBEE) et de l’Agence Béninoise d’Electrification Rurale et de Maîtrise d’Energie (ABERME) de terminer les travaux dans un délai de trois semaines. La campagne électorale pour les élections législatives battait alors son plein, et le Chef de l’Etat avait besoin d’une majorité claire au parlement. Dans les villages qui n’en avaient pas, il promettait eau et électricité. A Sèdjè-Dénou, il a pu inaugurer l’arrivée de l’électricité le jeudi 12 mars 2015. Mais il fallut ce jour-là user de mille subterfuges pour qu’un générateur spécialement convoyé sur les lieux et caché aux regards du public, fournisse le courant électrique nécessaire à l’inauguration. Après le départ de la délégation officielle, les compteurs sont retombés à zéro. En fait, il fallait à la SBEE des ressources suffisantes pour tirer trois kilomètres de réseaux basse tension et 10 kilomètres de réseaux moyenne tension. A cela, il fallait ajouter l’installation d’un transformateur de 160 KVA. En clair, la SBEE devait mobiliser un montant de 600 millions de francs cfa. Personne ne s’était rendu compte que cet investissement totalement imprévu dans le plan de développement de la SBEE, devait engendrer pour la société des distorsions nuisibles à sa trésorerie. « Les acteurs politiques obligent la SBEE à investir 300 millions, 400 millions ou plus, juste pour atteindre des localités où nous n’avons même pas 50.000 F Cfa de facture par mois », regrette Raoufou Badarou, ancien président du Conseil d’administration de la société, actuellement Assistant principal chargé des politiques et des réformes auprès du ministre béninois de l’énergie, de l’eau et des mines. En réalité, le cas de Sèdjè-Dénou est loin d’être unique. Le Bénin a connu ces dernières années, une multiplication des promesses politiques d’électrification réalisées au forceps, sans que la SBEE n’ait les ressources financières et humaines nécessaires pour maintenir les réseaux qui se créent dans ces conditions.
Une tarification politique
L’investissement public dans l’électricité se fait essentiellement à perte. Et pour cause, le secteur est hautement capitalistique. Cet engagement financier de l’Etat accompagné ou non par le privé, est généralement improductif à court terme. « L’énergie coûte cher à l’Etat et non pas pour le moment au consommateur »,soutient Claude Gbaguidi, président de l’Autorité de régulation de l’électricité (ARE). En réalité, le recours à l’énergie thermique accroit considérablement la facture énergétique du pays. « L’exploitation d’un groupe thermique est dix fois plus chère que celle d’une centrale hydroélectrique » explique Philippe Hounkpatin, docteur et ingénieur en génie électrique, ancien directeur général de la SBEE. De la sorte, les tarifs pratiqués ne sont jamais en cohérence avec le coût réel de production. « La part de l’hydraulique dans le mix énergétique est la principale variable qui permet à un pays d’avoir des prix faibles, voyez le Ghana et la Côte d’Ivoire », explique Matthieu Bommier, spécialiste de l’énergie à l’AFD, interrogé par le magazine Jeune Afrique en mai 2015. En prenant l’exemple des deux pays, Matthieu Bommier montre ainsi que le mix énergétique compris comme le recours à diverses sources d’énergie, constitue l’antidote à la cherté du thermique. Au centre de cette cherté, se trouvent en effet les factures de combustibles. Le combustible compte ainsi pour beaucoup dans la fixation du prix au consommateur final. Par exemple, les prix négociés en février 2017 entre de nouveaux partenaires privés et l’Etat béninois, seront de 18,5F si l’on ne tenait pas compte du gaz et du fuel lourd utilisés comme combustibles pour les centrales. Avec le combustible, ce prix reviendrait à environ 70 F CFA pour le gaz et 76 F CFA pour le fuel. « C’est pourquoi l’offre électrique de la communauté reste vulnérable. Cette vulnérabilité s’explique par la non disponibilité du gaz pour les nouvelles centrales thermiques de la Communauté, et est aggravée par le renchérissement des coûts du mix énergétique du fait de la sollicitation des centrales thermiques utilisant de combustibles liquides aux coûts prohibitifs », explique Antoine Dokou Akémakou, directeur du transport de la CEB. Dans ce contexte, seule l’énergie moins chère pourrait être accessible aux populations, aux industriels, aux unités de production ou aux administrations. Dans le mix énergétique, certains pays comme le Kenya et le Ghana privilégient l’énergie hydroélectrique, le Kenya ajoutant par exemple l’énergie géodésique (utilisant la chaleur du sous-sol) et les centrales thermiques. Actuellement, les moyens thermiques employés par la SBEE donnent un prix de revient moyen situé entre 150 et 200 F le kilowattheure, toutes tranches confondues, alors qu’il est livré à 115 F en moyenne le kilowattheure au consommateur final. Considérant l’énergie électrique comme une ressource stratégique utile à toutes les couches de la société, l’Etat béninois n’accède que difficilement aux ajustements de tarifs proposés par la SBEE. Le dernier ajustement a eu lieu en avril 2010, faisant passer le prix au consommateur de 94F à 104 francs CFA le kilowattheure, soit une augmentation de 10 francs CFA, sur une durée de trois ans. Le résultat, ce sont des déficits chroniques de la société qui, en 2016,devait 25 milliards de FCFA à son principal fournisseur, la CEB. Celle-ci doit à son tour 60 milliards de FCfa à la TCN.« La CEB est quasiment en situation de faillite »,confie un spécialiste du secteur qui a requis l’anonymat. « Ce sont des tarifs politiques que pratique la SBEE »,dénonce Philippe Hounkpatin. En même temps, le taux de recouvrement des factures auprès de l’administration publique et des collectivités locales est d’environ 30%, alors qu’il est de 65% hors administration publique. « A cause de la pression des populations, les pouvoirs publics ont du mal à toucher les tarifs, ce qui fait que cette absence de politique efficace de tarification a fragilisé durablement le secteur de l’électricité », argumente Raoufou Moutaïrou Badarou. « La démarche est que tôt ou tard, et c’est incontournable, la vérité des prix va s’imposer »,avertit pour sa part Dona Jean-Claude Houssou.

ENCADRE Le cas des groupes SIIF

Le 11 décembre 2003, le groupe SIIF-Energies, filiale de la société Electricité de France (EDF), signe avec la SBEE et l’Etat béninois un contrat commercial pour l’acquisition, l’installation et la mise en service à Parakou, Natitingou et Porto-Novo de mini-centrales électriques d’une puissance totale de 38 mégawatts. La procédure employée est le gré-à-gré, le ministère de l’énergie arguant à l’époque de l’urgence de la situation sur la base des délestages répétés dans le septentrion. Problème : cette acquisition d’une valeur totale de 16 milliards 277 millions de FCFA environ, se faisait ainsi sans étude technique et sans appel d’offre. Elle n’a pas été prévue par le plan directeur de la SBEE, et n’a pas obtenu l’accord préalable du conseil d’administration de la société. Et pourtant, c’est bien la SBEE qui a dû rembourser ce montant sur 36 mois, soit 409 millions 973 mille 125 FCFA par mois. Les banques engagées ont même pris soin de domicilier d’office sur un compte séquestre les remboursements des gros consommateurs de la société, obligeant la SBEE à une sévère cure d’austérité durant trois ans. Manifestement, le coût de l’acquisition elle-même était exorbitant et le coût du courant produit ne viendrait qu’aggraver la situation financière de la société. Beaucoup d’observateurs avaient même craint que la SBEE ne finisse par être déstabilisée. Une commission d’enquête parlementaire présidée par le député PRD Ismaël Tidjani-Serpos, a été mise en place pour investiguer sur le sujet. Seulement, son rapport, déposé en décembre 2004, n’a jamais pu être présenté en plénière et la presse a été empêchée d’en divulguer le contenu jusqu’aujourd’hui.

Enquête réalisée dans le cadre du projet « Pour des médias plus professionnels » de la Maison des Médias avec l’appui financier de OSIWA.

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