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FIL D'ACTUALITÉ

Affaire Angela Kpéidja un an après

"Il faut libérer la parole"




Un an exactement après sa publication pour dénoncer le harcèlement sexuel et moral dont elle était victime dans son milieu de travail, la journaliste Angela Kpéidja a accepté de nous accorder un entretien dans lequel elle fait l’état des lieux. Elle confie qu’il y a eu une certaine avancée depuis ce 1er mai 2020. C’est pourquoi, elle invite les femmes à la solidarité. Lisez plutôt...

Ce 1er mai 2021, cela fait exactement un an que vous avez fait votre publication pour dénoncer le harcèlement sexuel et moral dans votre milieu de travail. Avec le recul, est-ce que vous vous dites que vous avez eu raison d’avoir osé briser la glace ?
Bien sûr qu’il fallait sauter les verrous autour de cette problématique. En plus, s’il y a un trait de caractère que je me reconnais, c’est de ne pas regretter ce que je fais. Et puis lorsque j’ai fait cette publication du 1er mai, bien que je me suis attirée des ennuis de part et d’autre, mon post a eu l’avantage de délier les langues de plusieurs autres femmes. Il fallait absolument le faire parce qu’on ne peut pas faire la promotion de la femme dans un contexte de harcèlement sexuel. C’est compromettre notre intelligence, notre bravoure, nos compétences. Quel contraste ! En même temps qu’on dit toutes les filles à l’école, on ne peut pas continuer à nier et à entretenir un phénomène aussi barbare dont les plus grandes victimes sont les femmes.

Un an après, qu’est-ce qui a fondamentalement changé dans votre milieu de travail et dans la communauté ?
Je ne suis plus restée dans la rédaction où j’étouffais du fait du harcèlement sexuel. Il est donc difficile pour moi d’apprécier les changements de façon globale. Mais pour ce que je sais, il y a de nombreuses stagiaires qui discrètement m’ont confié leur joie, leur bonheur après le démantèlement du réseau de harceleurs dans mon milieu de travail. À l’époque, je me souviens que mes collègues avaient convoqué les états généraux du service où j’étais. Une vague de dénonciations au-delà de la maison mère s’en est suivie avec des affectations. La pratique avait cours dans les structures délocalisées de l’ORTB. Dans la foulée, il y a eu aussi la création d’une cellule d’écoute dans l’office. Dans la communauté, de nombreuses femmes ont eu le courage de dénoncer et d’aller loin en portant plainte. De façon éparse, elles ont eu tantôt gain de cause, tantôt les patrons ont dû gérer dans la plus grande discrétion ces affaires de sexe qui n’épargnent pas l’image des entreprises quand elles éclatent.
Personnellement, j’ai été aussi sollicitée pour accompagner des entreprises et des femmes dans le dénouement de ce type de crise. Par ailleurs, il y a des ONG qui n’intervenaient pas dans ce domaine mais qui se sont désormais saisies de la thématique. C’est la preuve qu’il était opportun de jeter un pavé dans la marre.

Selon vous, sur quel levier faut-il appuyer aujourd’hui pour arriver à bout de ce phénomène ?
L’éducation et la formation. Etre une femme ne devrait pas être un handicap à l’épanouissement professionnel. Mais pour ça, la femme a un rôle primordial à jouer. Elle doit se former sans complaisance pour être capable de disputer à armes égales un poste avec un homme. Il faut aussi agir sur l’éducation. Et puisque c’est la femme qui assure l’éducation des enfants, elle doit apprendre à son garçon comment être un vrai homme. Un vrai homme n’utilise pas la violence, son autorité, sa position pour séduire ou obliger une femme à lui accorder des faveurs sexuelles. Mais dans l’urgence, il faut décourager le phénomène en donnant la possibilité au plus grand nombre de femmes de dénoncer sans être inquiétées et d’aller jusqu’au bout d’une poursuite judiciaire si possible. Il faut appliquer les lois en vigueur par rapport au harcèlement sexuel.

Entre-temps, vous avez créé une ONG pour poursuivre la lutte pour l’épanouissement des femmes dans la communauté. Que retenir de vos actions ?
Notre ONG "N’aie pas peur" est avant tout un centre d’écoute et d’accompagnement psychologique des victimes du harcèlement sexuel en milieu professionnel. Nous nous sommes d’abord battus pour exister, c’est à dire pour nous enregistrer. Ensuite à travers de nombreuses vidéos, nous avons donné la parole aux victimes, au personnel juridique et au personnel de santé pour vulgariser la loi relative au harcèlement sexuel, les conséquences et pour briser la peur qui bien souvent entache le mécanisme de riposte contre le harcèlement sexuel. Sur le terrain, nous sommes descendus dans certaines entreprises de la place, dans les milieux scolaire et universitaire pour des formations parce que de nombreuses personnes ont du mal à cerner ce qu’est le harcèlement sexuel compte tenu de son caractère parfois subtile. Nous envisageons dans les jours à venir réaliser un plaidoyer dans le but de susciter une relecture de la loi sur l’embauche.

Un message à l’endroit des femmes en ce jour qui vous est désormais très cher.
Je voudrais inviter les femmes à la solidarité. Nous avons tout pour arracher la place qui est la nôtre. Malheureusement, une seule hirondelle ne fait pas le printemps et bien souvent la plus perfide des guerres est celle qui se mène entre nous. Réduire le taux de harcèlement sexuel en milieu professionnel devrait être notre cause commune. Ensuite, il faut désapprendre coûte que coûte les stéréotypes selon lesquels les femmes devraient la fermer, la boucler. Il faut libérer la parole, c’est déjà un premier pas pour qu’au moins la honte d’être découvert soit dissuasive pour le harceleur.

LA RÉDACTION

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