vendredi, 24 mars 2017 •

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FIL D'ACTUALITÉ

Prise en charge des urgences sanitaires au CNHU de Cotonou : de la nécessité d’un tiers-garant




Participant à un travail de recherche sur la prise en charge préhospitalière des victimes d’accidents de la circulation, notre périple nous a conduit au service des urgences du Centre National Hospitalier Universitaire Hubert Koutoukou Maga de Cotonou. Arrivés là où s’achève le travail pré-hospitalier et où débute la prise en charge hospitalière des urgences sanitaires, toutes catégories confondues, le constat est sans appel : des blessés pêle-mêle qu’on essaye à force de coups d’amener à fournir le contact téléphonique d’un proche parent sans succès. En cherchant à comprendre ce qui justifiait une telle attitude insistante de la part des infirmiers alors même que les rescapés concernés étaient encore en état de choc et n’ont pas repris conscience en tant que telle, il nous a été dévoilé le fameux problème du tiers-garant. Il faut qu’un tiers assume les frais de la prise en charge ou totalement ou partiellement, histoire de faire au moins débuter cette prise en charge. Dans le cas contraire, ces rescapés sont admis aux premiers soins sans suite, quelle que soit la gravité de leur situation traumatique respective. Citoyen d’un pays "souverain" au 21ème siècle, voilà le triste sort auquel Béninois et Béninoises sont abandonnés depuis des années.
Comment s’explique cette situation qui prévaut au service des urgences du CNHU de Cotonou ? La situation a-t-elle évolué depuis l’avènement du gouvernement dit de la Rupture aux grandes ambitions ?
Résultat d’une altération de la santé survenue de façon brutale et inattendue, l’urgence sanitaire surprend non seulement l’intéressé mais surtout l’entourage immédiat. Se pose donc un problème social de capacités réelles à prendre soigneusement des dispositions en attente en vue de l’avenir au sein des familles et des communautés. Au niveau institutionnel, la prévoyance de l’Etat et une organisation conséquente appuyée de moyens humains, matériels et financiers reste un véritable casse-tête chinois. L’aspect technique quant à lui se résout par d’identification entre les urgences réelles et les urgences ressenties pour les professionnels de la santé. La première exprimant des cas graves à l’état physique ; la seconde ayant trait à l’absence ou la faible présence d’indices visibles mais avec une persistance d’impression d’état altéré ressenti. Pour le compte de ce travail, il est question des rescapés qui présentent un mal être ressenti comme invalidité c’est-à-dire une incapacité partielle ou totale à exécuter telles ou telles autres des fonctions, ou des actions propres à la vie humaine.
En mettant en péril imminent nombre de vies humaines, les urgences sanitaires ont la particularité d’éprouver la promptitude de la compétence médicale à réagir et ce, dans une discipline d’équipe. Les compétences techniques requises n’interviennent que dans une chaîne organisée en fonction des besoins constatés. Le tout faisant office d’un système en place qui ne laisse d’autres choix aux demandeurs de soins que de s’y adosser. Ainsi, face aux enjeux de la survie des rescapés, seuls des efforts concertés constituent la réponse adéquate. Une des principales contraintes liée à la prise en charge des urgences sanitaires est la lourde responsabilité de la rapidité à porter assistance sans que l’intervention n’entraîne ni pour ceux qui aident, ni pour autrui, c’est-à-dire ceux qu’on aide, un quelconque risque. Et pour réussir une telle assistance, il faut que la finalité qu’est la santé de ce type de malade passe par un mode d’amitié qui lui offre sécurité et confiance. C’est dans une telle relation que la volonté d’aider prend tout son sens. Cela fait appel à l’importance de l’ambiance historique et sociale au sein de laquelle émerge la prise en charge. A quoi ressemble cette ambiance au service des urgences du CHNU de Cotonou ?
Elle est délétère et détestable parce que pénible et complexe avec ses multiples facettes reliées au contexte de la pauvreté qui sévit aussi bien dans le rang des demandeurs de soins que dans celui des professionnels de santé. Le fossé entre ce que l’on sait être efficace et ce qui se fait effectivement est énorme sur le terrain. Le traitement réservé aux urgences absolues et dont la prise en charge ne peut être différée vu que le pronostic vital ou fonctionnel est engagé est pratiquement soumis aux mêmes conditions que le traitement réservé aux urgences relatives où une évaluation est nécessaire mais où le temps ne constitue pas un facteur critique immédiat. Mieux, les urgences relatives passent parfois avant les urgences absolues selon la loi du tiers-garant auquel se substitue habilement quoique sournoisement les passe-droits. Pourquoi une telle situation ?
La prise en charge hospitalière ne repose pas pour l’heure sur un compromis stratégique dont l’objectif est d’offrir aux rescapés les meilleures conditions possibles, histoire d’optimiser les chances de leur survie. La surveillance vigilante des détresses vitales pose problème au regard de la perte inimaginable de temps qui retarde l’hémostase chirurgicale en ce qui concerne les polytraumatisés. Il en est de même pour l’orientation souffreteuse à tous points de vue. Ce qui fait que la prise en charge n’est ni immédiate, ni préparée par une information précise transmise depuis le terrain. En tout cela, le système des soins d’urgence au plan national connait encore à ce jour, des limites bien regrettables lorsqu’on sait que ce sont des vies humaines qui sont au centre d’un dispositif aussi mal en point.
Il est dérisoire de dépêcher une ambulance et des équipes au chevet d’un patient en détresse vitale si c’est pour atterrir dans un service d’urgence où l’aide médicale d’urgence est assujettie à l’exigence d’un pourvoyeur de ressources sans lequel le statuquo tient lieu d’habitude. Beaucoup de patients succombe
à leur crise, malaise ou traumatisme du fait de l’absence d’une régulation médicale intégrant la prise en charge sans délai des détresses vitales.
Une gouvernance sanitaire ordonnée aux buts essentiels suppose un souci permanent de recherche de bien-être et d’équité. Les dysfonctionnements évitables perdurent dans toutes les zones sanitaires du Bénin et appellent une restructuration en vue de l’optimisation des performances. Au niveau spécifique du complexe hospitalier de référence qu’est le CNHU de Cotonou, la situation est particulièrement préoccupante dans la mesure où prévaut un raisonnement financier de l’aide médicale urgente qui prend la valeur d’un enjeu auquel est lié la survie des rescapés déjà dès la phase d’impact. On pourrait dire à juste titre que le risque déclencheur de l’urgence appellent encore des comportements à risque tant au niveau individuel que structurel. Il est inconcevable que la situation au plan national y compris au niveau de certaines unités privées de soins présente encore à ce jour, les traits de négligence lourde, d’indifférence, de corruption, de détournement de patients, d’abus de pouvoir, de trafic d’influence et de vol de médicaments prescrits. Tout porte à croire que l’anarchie et les passe-droits imposent leur diktat aux usagers des services d’urgences dans de nombreuses formations sanitaires, notamment publiques.
Que font les autorités à divers niveaux en vue de la délivrance des populations piégées par un système sanitaire incapable d’une prise en charge autonome des urgences sanitaires ?
Le besoin d’un progrès significatif sur cette question est aussi une urgence et semble d’un ordre supérieur à certains choix du moment car il faut des hommes pour qu’il soit possible de les diriger et il faut en prendre soins pour espérer qu’ils se sentent citoyens et participent à l’action publique. Une évaluation dénuée de toutes sous-estimations de la situation au niveau du service des urgences du CNHU s’impose ainsi que la prise d’initiative dans le sens d’offrir au niveau institutionnel, les garanties suffisantes pour un traitement immédiat des urgences absolues pour tous les citoyens béninois.
A tord ou à raison, la réprobation des usagers des prestations médicales est grande lorsqu’un professionnel de santé, en l’occurrence un médecin laisse mourir un malade en situation d’urgence médicale pour raison de tiers-garant, ne cachant autre chose que le payement des intrants et autres redevances liés au traitement. La réaction des professionnels est toute aussi vive malheureusement. Ils s’estiment à leur tour victimes d’un système qui est à repenser de fond en comble. On a à faire à un système qui tend à mettre en péril le caractère sacré de la profession de médecin, l’éthique qui doit la caractériser, et surtout les valeurs de solidarité qui ne doivent tomber face aux réalités économiques auxquelles ne peut se mesurer aucune vie humaine.
Il est temps pour ce temps qu’on attend de voir un autre visage de gouvernance afin que citoyens, nous ayons autre chose que la faillite de l’Etat à consommer dans la douleur et l’impuissance. Vivement que cette préoccupante situation attire enfin l’attention des décideurs actuels pour que ce qui à l’air d’un mouroir dans l’imaginaire de plus d’un se transforme en lieu d’humanité débarrassé des pratiques avilissantes. Alors, nous pourrons commencer par relever avec joie des patients acheminés en urgence dans un l’hôpital public qui convient, dans un délai adapté, et qui sont soignés sans exigence antéposée dans les meilleures conditions améliorant leur état initial.

Fabrice V. TEKOU, Sociologue, Analyste des enjeux sociaux 24 HEURES AU BENIN

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