vendredi, 13 février 2026 -

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«  Je ne sais pas ce qu’elle deviendra. C’est une fille  »




Les récits de femmes dans certains des coins les plus reculés du monde montrent que les dangers liés à la grossesse et à l’accouchement se ressemblent d’un continent à l’autre. Et qu’ils pourraient, pour beaucoup, être évités.
Hermina vit en République centrafricaine (RCA), Murjanatu dans le nord du Nigeria, Sabera est réfugiée rohingya au Bangladesh. Trois vies séparées par des milliers de kilomètres, mais rassemblées par les mêmes obstacles  : être enceinte et tenter de survivre.
«  J’ai marché de cinq à neuf heures du matin. J’ai dû venir seule — mes parents ne sont arrivés que le lendemain. Mon mari voulait venir, mais son vélo est tombé en panne  », raconte Hermina Nandode, son bébé enveloppé dans une couverture éclatante posée contre elle. Elle parle depuis l’hôpital de Batangafo, dans le nord de la RCA, où certaines femmes parcourent jusqu’à 100 kilomètres pour recevoir des soins pendant leur grossesse.
Leurs histoires résonnent entre elles, tout comme les constats des soignants. «  Les difficultés commencent avec le manque d’accès aux soins obstétricaux, il n’y a tout simplement pas assez de centres de santé  », résume Nadine Karenzi, responsable médicale de Médecins Sans Frontières (MSF) à Batangafo. «  À cela s’ajoutent les distances entre les villages et les cliniques, l’absence de moyens de transport, l’insécurité, et le coût des déplacements.  » Certains centres de santé ferment dès le début de l’après-midi. D’autres n’ont pas de personnel formé ou manquent de médicaments.
Au nord du Nigeria, Murjanatu attend à l’hôpital général de Shinkafi, soutenu par MSF, avant d’être transférée en urgence pour traiter une anémie sévère. Elle a attendu avant de consulter, faute d’argent, même pour une simple visite prénatale. «  Si tu n’as pas d’argent, tu ne peux pas aller aux consultations. Personne ne te verra si tu ne paies pas.  » Certaines femmes parcourent plus de 200 kilomètres pour accéder aux soins gratuits de MSF.

«  Certains maris permettent à leurs femmes d’aller à l’hôpital, d’autres non  »

À Cox’s Bazar, au Bangladesh, Sabera décrit une réalité similaire. «  Il nous arrive de vendre des objets de la maison ou de s’endetter pour aller à l’hôpital en urgence.  » Aujourd’hui sur le point d’accoucher de son sixième enfant, elle évoque un obstacle parmi les plus répandus  : «  Certains maris permettent à leurs femmes d’aller à l’hôpital, mais d’autres non.  »
«  Une femme peut souffrir chez elle, perdre du sang ou faire face à une complication grave, mais sans l’accord de son mari elle ne peut pas se rendre à l’hôpital  », explique Patience Otse, superviseure des sage-femmes MSF à Shinkafi. «  Parfois, le mari n’est même pas à la maison, alors elle attend.  »
Pour Raquel Vives, sagefemme et experte en santé sexuelle et reproductive chez MSF, ces décès maternels restent largement invisibles, bien que l’ONU rappelle qu’une femme meurt toutes les deux minutes d’une complication liée à la grossesse ou à l’accouchement. «  Ces drames ne sont pas une fatalité — la plupart pourraient être évités avec des soins prodigués en temps opportun », ditelle. «  L’essentiel, c’est que les femmes puissent accoucher dans une structure avec du personnel qualifié. Mais dans beaucoup d’endroits où nous travaillons, les systèmes de santé peinent déjà à assurer un accouchement simple. Les coupes humanitaires qui s’annoncent ne feront qu’aggraver la situation.  »
La majorité des complications qui tuent des femmes et des adolescentes pourraient être prévenues. Hémorragie, travail obstrué, infections figurent parmi les causes les plus fréquentes. L’hypertension non diagnostiquée peut provoquer une éclampsie — souvent mortelle.

«  Parfois, l’hypertension est liée à l’insécurité, à la peur, à l’anxiété  », explique Madina Salittu, sagefemme à l’hôpital général de Shinkafi. «  Beaucoup de femmes n’ont pas accès aux soins prénataux, personne ne surveille leur tension.  » L’anémie est un autre facteur de risque majeur. «  Sur 90 femmes enceintes admises, 70 sont anémiques. Cela augmente le besoin de transfusions  », note Patience Otse.
À Batangafo, Alida Fiossona attend son troisième enfant à la Bignola, une « maison d’attente » mise en place par MSF à côté de l’hôpital pour accueillir les patientes à risque. Audelà des enjeux médicaux, Alida évoque la stigmatisation  : «  Certaines se moquent de celles qui viennent ici. Mais ma santé est plus importante que leurs opinions.  » Les croyances aussi pèsent lourd, ajoute Patience Otse. «  Si tu accouches chez toi, tu es une femme forte. Si tu vas à l’hôpital, non.  »

«  L’une des causes les plus ignorées de mortalité maternelle reste l’avortement à risque  », rappelle Raquel Vives. «  Quand il n’est pas mortel, il laisse des séquelles — infertilité, douleurs chroniques. Nous traitons régulièrement des femmes en état critique après des avortements réalisés par ellesmêmes ou par des personnes non formées, dans des conditions dangereuses.  » Lois restrictives, tabous, manque de contraception poussent des femmes vers des pratiques clandestines.

La langue constitue un autre frein. « À Batangafo, » explique Emmanuelle Bamongo, sage-femme MSF, « beaucoup de femmes hésitent à venir à la Bignola par peur d’être moquées parce qu’elles ne parlent pas le Sango ». C’était le cas d’Honorine, enceinte pour la dixième fois — seules six de ses grossesses sont arrivées à terme. Installée à la Bignola, dans l’attente de son accouchement, elle donnera naissance pour la première fois à l’hôpital.

«  Je veux rentrer chez moi avec mon bébé — en bonne santé  »

«  Nous n’avons pas d’argent. Pour aller à l’hôpital, il faut des vêtements pour soi et pour le bébé — on ne pouvait même pas payer ça. Et je ne parle pas Sango  », raconte Honorine. Sa décision de venir a été influencée par les complications de ses précédentes grossesses et les conseils de soignants proches de son village. «  Avant, j’avais honte de n’avoir rien. Mais après ce que j’ai vu, si je retombe enceinte, je ferai tout pour aller à l’hôpital » explique-t-elle. « Je laisse tout de côté  : je veux juste rentrer chez moi avec mon bébé — et en bonne santé.  »

«  Avant la création de cette maison d’attente pour la maternité »se souvient Ruth Mbelkoyo, employée de MSF « beaucoup de femmes perdaient leur bébé en chemin vers des centres trop éloignés. Certaines y perdaient leur vie. Je me souviens d’une femme venue de Kabo, à 60 kilomètres d’ici — elle avait perdu ses trois premières grossesses. Pour la quatrième, elle est venue à l’hôpital et a pu accoucher en sécurité.  »
En 2024, les équipes MSF ont assisté dans le monde plus de 1 000 naissances par jour — 369 000 au total. Quinze pour cent d’entre elles ont eu lieu au Nigeria, en RCA et au Bangladesh. Mais le travail va bien audelà de la salle d’accouchement  : MSF tente de réduire les retards et les obstacles qui menacent la vie des femmes enceintes.

«  Nous utilisons des modèles de soins décentralisés  », explique Patience Otse. «  Nos équipes ne peuvent pas toujours atteindre les femmes qui ont besoin de nous, alors nous travaillons avec des accoucheuses traditionnelles et des sagesfemmes communautaires qui référent les cas compliqués.  »

«  Quand des complications surviennent, tout est une question de temps — et il n’est pas toujours possible de les prévoir  », ajoute Raquel Vives.
«  Ici, MSF couvre beaucoup de besoins — de la nourriture aux médicaments, en passant par la chirurgie. Les transports vers l’hôpital, ainsi que le retour dans la communauté, sont tous deux assurés », souligne Madina à Shinkafi. Quand c’est possible, MSF soutient les postes de santé isolés afin de référer les cas graves et utilise un réseau de motos pour atteindre les zones les plus reculées.

«  Nous essayons également de sensibiliser à la planification familiale pendant les consultations prénatales  », explique Dinatunessa, sagefemme à l’hôpital mèreenfant de Goyalmara, à Cox’s Bazar. «  Nous parlons des bienfaits de l’espacement des grossesses et des méthodes disponibles, mais certaines femmes ne reçoivent aucun soutien de leur mari.  »
«  La mortalité maternelle révèle toute une série de facteurs qui pèsent plus largement sur la santé et les droits des femmes » analyse Raquel Vives, « des facteurs qui restent souvent dans l’ombre. Audelà de l’impact évident sur la survie des enfants, chaque mère qui meurt rend ces risques encore plus lourds pour la génération suivante. Les inégalités de genre aggravent tout cela  : beaucoup de femmes n’ont ni l’autonomie, ni les ressources, ni le pouvoir de décision nécessaires pour accéder à des soins sûrs et rapides.  »
Après trois semaines passées à la Bignola et un accouchement sans complication, Hermina sourit. Puis son visage se referme, l’inquiétude revient.
«  Je ne sais pas ce qu’elle deviendra,  » murmuretelle. «  C’est une fille.  »

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