mardi, 27 juin 2017 •

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FIL D'ACTUALITÉ

Haïti et le Bénin interdits d’avenir ?




(Par Roger Gbégnonvi)

​De façon générale, les hommes et les femmes ne vivent pas sans introspection périodique : entrer en soi-même, faire le point, réorienter sa vie pour aller de l’avant. Exercice autant individuel que collectif. Dans les institutions religieuses, on l’appelle examen de conscience pour son aspect individuel. Jésus s’y adonna au désert avant sa vie pérégrinante. Il choisit le désert, parce que l’introspection exige qu’on s’allie à la solitude et au silence : dans sa chambre, à la campagne, dans les montagnes, sur le bord de mer, etc.
​Souvent, c’est pour réfléchir à la condition humaine, essayer de trouver Le Sens. ‘‘La nature entière dans sa haute et pleine majesté’’ dit à Blaise Pascal, dans Les Pensées, ‘‘la toute-puissance de Dieu’’ et que l’homme a intérêt á ‘‘parier’’ que Dieu est. Alfred de Vigny, dans Les Destinées, semble répondre à Pascal que Dieu ne s’intéresse pas aux hommes, et que donc ‘‘Le juste opposera le dédain à l’absence / Et ne répondra plus que par un froid silence / Au silence éternel de la Divinité’’. Loin de la métaphysique et plutôt anthropo-sociologue, Aimé Césaire pose son regard introspectif sur l’état de son peuple d’origine. ‘‘Tenez ! Ecoutez ! Quelque part dans la nuit, le tam-tam bat… Quelque part dans la nuit, mon peuple danse… Et c’est tous les jours comme ça… Tous les soirs […] Le piège est prêt, le crime de nos persécuteurs nous cerne les talons, et mon peuple danse !’’. Un peuple à l’écart donc du silence et de la solitude, pris au lasso du ‘‘divertissement’’ pascalien, si étranger à la nécessité de l’introspection individuelle ou collective qu’au regard de son histoire, Aimé Césaire, fils d’esclaves, énonce, dépité, que ‘‘le matériau humain lui-même est à refondre’’.
​Son peuple d’origine, c’est le nôtre, c’est nous, et il le fait savoir : ‘‘…Seule le sait notre mère l’Afrique !’’ Ou encore : ‘‘C’est l’amazone du roi du Dahomey.’’ Ou encore : ‘‘Pauvre Afrique ! Je veux dire pauvre Haïti ! C’est la même chose d’ailleurs.’’ Et plus loin, le dire du paysan : ‘‘Bon Dieu bon, mais haut. Le travail est de faire grimper la prière. Hé ! hé ! avec ces damnés Royal-Dahomets, pas moyen de faire un ‘‘petit service’’. Pas plutôt que le tambour a commencé à battre, qu’ils vous tombent dessus plakata, plakata, plakata. A croire qu’il n’y a pas plus de liberté pour les dieux que pour les hommes.’’ Au Bénin, nous sommes nombreux à nous reconnaître dans le staccato incessant et assourdissant du plakata plaqué dans la mémoire d’esclave dahoméen du paysan haïtien. Un peuple à la fête. Toujours. Partout. Ni optimisme ni pessimisme. Tout simplement tragique. Selon ‘‘La tragédie du roi Christophe’’. Christophe dont les efforts pour ‘‘obliger’’ le peuple ‘‘à naître à lui-même et à se dépasser lui-même’’ s’avèrent si vains qu’il en vient à renvoyer tout le monde : ‘‘J’ai dit foutez le camp ! Ni femmes, ni prêtres, ni courtisans… Vous n’entendez pas ? Foutez le camp, nom de Dieu ! Moi, le roi je veillerai seul !’’ Mais que peut-il changer tout seul ?
​Or nous sommes rétifs à la solitude et au silence. L’introspectif retiré de la foule est condamné : ‘’Il n’aime pas les hommes’’. Notre refus du questionnement nourrit notre goût du répétitif. L’autre jour, à Ouidah, Daagbo-Hounon a dit sa crainte vive que le culturel touristique modifie le cultuel ancestral qui doit, selon lui, rester toujours le même. ‘‘Nous pas bouger, pas moyen bouger’’, chantons-nous en dansant. Alors, Haïti et le Bénin interdits d’avenir ? Pas sûr ! Mais à condition d’accepter de changer : danser moins pour Dieu, les dieux, les vaudous et les morts, travailler davantage, ne plus hurler après Christophe : ‘‘Alors quoi ? Plus de bière ? Plus de champagne ?’’ Sinon nous finirons le XXIème siècle comme nous l’avons commencé, au cri de ‘‘l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire’’, lequel cri aurait l’air de la vérité. Pour qu’il n’en soit pas ainsi, levons-nous maintenant pour faire ‘‘un pas, un autre pas, encore un autre pas et tenir gagné chaque pas !’’, dit Aimé Césaire.

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