lundi, 5 décembre 2016 •

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FIL D'ACTUALITÉ

Chronique : Le pauvre, le riche et Dieu.




Il y a peu de temps de cela, j’étais à Lomé (capitale de la république du Togo), dans le quartier Agoè, plus précisément vers le lycée qui porte le même nom, aux alentours de l’endroit où deux lions sculptés se dressent majestueusement sur un sens giratoire. Ici, ça se voit, il fait bon vivre : parfois le soir, parfois en journée. Les gens que j’ai rencontrés étaient communicatifs, la joie de vivre et le sourire qui émaillaient les visages me semblaient communs à ceux des gens de Barranco, un des quartiers de Lima, capitale du Pérou. À Thamel, Katmandou, au Népal. Tsaralalàna, Antananarivo, Madagascar. Pétionville, banlieue de Port-au-Prince, Haïti, avec son quartier « Jalousie » suspendu en hauteur sur une architecture ressemblante aux favelas du Brésil. Patpong, Bangkok, Thaïlande ou Sisowath, Phnom Penh, Cambodge. Etc.
Comme je le disais, il fait bon vivre dans ce milieu, c’est la raison pour laquelle j’ai accepté d’être logé là-bas. J’y suis allé pour écrire un livre, je n’avais même pas encore écrit une phrase, que j’étais déjà enthousiasmé à l’idée de finir mon travail d’écriture pour aller vers les gens, prendre mon temps pour les écouter et pourquoi pas, faire un peu de tourisme.
Pendant que je bataillais avec moi-même, à la recherche des mots qui résonneraient juste dans mon oreille, des phrases précises et compréhensibles à la première lecture, etc., un couple de voisins, un homme et sa femme, était venu me souhaiter la bienvenue. C’était sympa, ils étaient en vacances, je les enviais. Ils parlaient si mal le français que je croyais que l’homme était nigérian et la femme hindoue, albinos ou décapée. Pour dire vrai, je pensais que la dame était du pays, mais qu’elle avait forcé sur les produits éclaircissants qui se vendent comme des petits pains dans les nombreux petits marchés de la ville. Eh oui, je le pensais réellement. Mais il y avait quelque chose de sûr chez ces gens, quand on prenait le temps de bien les regarder, c’était qu’ils étaient mixtes. C’était un couple mixte. Ça se voyait qu’il y avait un mélange, de quoi ou de qui ? Je ne le savais pas, mais c’était clair !
Vu que je commençais à lui parler à un dialecte camerounais-nigérian, appelé pidgin, il m’annonçait tout d’un coup qu’il est togolais. Oui, un Togolais pas né au Togo. Un Togolais américain. Un américain de parents togolais. Et elle, une Américaine tout simplement. De parents mulâtres. J’ai failli m’esclaffer, je me suis retenu, ils auraient cru que je me moquais d’eux, pourtant je ne suis pas de ce genre, j’avais juste eu l’image d’un livre que j’ai adoré : « Délivrances », de l’auteure américaine, Prix Nobel de littérature, Tony Morrison. Dans ce livre, une femme mulâtre accouche d’un enfant noir. Elle dit de son nouveau-né : « Elle m’a fait peur, tellement elle était noire. Noire comme la nuit, noire comme le Soudan. Moi, je suis claire de peau, avec de beaux cheveux, ce qu’on appelle mulâtre au teint blond, et le père de Lula Anna aussi »…
Mes chers voisins avaient pris l’habitude de venir me rendre visite. Ils étaient en vacances, mais pas moi, j’essayais sans y arriver de me faire comprendre. Leur présence incessante m’énervait, mais par politesse, je me suis résolu à ne plus protester. Je les laissai me raconter leur vie. Ça se voyait qu’ils prenaient du plaisir à le faire. Ils savaient que j’écrivais des livres. Sans me le dire ouvertement, je comprenais qu’ils voulaient figurer dans l’un de mes œuvres. Ils m’invitaient à sortir, à boire des verres et à découvrir les lieux qui nous entouraient. À ma grande surprise, j’ai découvert que, dans ce quartier, il y avait des très riches et des très pauvres. Je trouvais ça assez paradoxal, mais c’est comme ça.
Les pauvres, les plus en vue, sont ceux qui animent le quartier par les petits commerces qu’ils tiennent pour subsister. Les autres, plus ou moins démunis, se démènent comme ils peuvent. Il y en a qui sont des gens à tout faire, des employés de maison, gardiens, mécaniciens, etc. Pour un salaire précaire qui les maintient quand même en vie. D’autres sont là à ne rien faire, à rêver par exemple de football, dirent vouloir rentrer dans les villages, que Lomé ce n’est pas facile, etc. Mais le soir venu, au bar du coin, les visages changent. Tout le monde, ou presque, devient gai.
Les riches, quant à eux, ne se mêlent pas à ces « petites gens ». Ils ne le disent pas ainsi, mais ça se voit. C’est comme ça et pas autrement. Ils restent dans leurs belles maisons et sortent parfois dans leurs véhicules de luxe. Ils rient entre eux, se bagarrent entre eux, vivent entre eux. Ils se marient ou divorcent, entre eux. C’est dans les supermarchés qu’ils font leurs emplettes, et quand il leur arrive d’avoir une conversation avec les pauvres, celle-ci se déroule dans une certaine condescendance. Il est clair, à ce moment-là, que le pauvre est appelé à rester à sa place. À sa situation de pauvre, d’impuissant, de rien du tout. Quelqu’un qui reçoit la salutation du riche comme un don, quelque chose de très précieux. Oui, oui, oui. À Agoè Lycée, les gens connaissent et respectent les statues sociaux, sauf quand il s’agit de marchander un service auprès de dames galantes, ce sont les quelques seules fois où se monde se croise parfois pour quelques instants.
J’avais arrêté de chercher à écrire, je subissais le programme de mes chers voisins. Ils ne me parlaient plus de leur vie de tous les jours. Ils avaient pris un virage à 290°, ils me parlaient dorénavant de leur relation avec Dieu, du fait qu’ils étaient de l’Église évangéliste, etc. ça m’intriguait, j’avoue que ça me donnait de la matière à développer le sujet dans l’un de mes livres.
Un dimanche matin, comme sur un coup de tête, ils me demandaient de les accompagner dans une église. Oui, vous l’avez sûrement compris, ça leur plaisait de changer de temps en temps de lieu de prières. Comme je n’arrivais plus à écrire, même pas une phrase, alors je me suis dit que ça allait me distraire un peu… Ensemble, dans la voiture, on se mit à la recherche d’une église… À ma grande surprise, dans cette église, riches et pauvres étaient assis côte à côte, sur un même banc. Il y avait même un ministre, aucun protocole, tout le monde chantait, dansait et priait. Hallucinant !!! Le riche, celui-là même qui ne dîne pas avec son domestique, encore moins sur une même table, est pourtant là, en train de prier avec lui. Tout à coup, c’était comme s’il n’y avait plus de rang social, le pauvre et le riche se croisaient. Se parlaient-ils pour autant ?

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